Megatherium
Megatherium americanum — Le paresseux de quatre tonnes qui a prouvé au monde que les espèces pouvaient disparaître
En 1796, un anatomiste français de vingt-six ans publie une note sur un animal qu'il n'a jamais vu. Il n'en a pas les os sous les yeux — ils sont à Madrid. Il n'a même pas de description détaillée. Il a des planches gravées, accompagnées d'une simple note explicative. À partir de ces dessins, Georges Cuvier annonce trois choses : cet animal est un parent géant des paresseux d'Amérique du Sud ; il ne ressemble à aucune espèce vivante connue ; et il n'existe plus.
Ce raisonnement, tenu sur le Megatherium, est généralement considéré comme l'acte de naissance de la paléontologie. Il établit d'un coup deux choses qui ne l'étaient pas : qu'on peut identifier un animal disparu par la seule anatomie comparée, et que l'extinction est un fait. Le géant qui a servi de démonstration était un paresseux de quatre tonnes.
Un paresseux de la taille d'un éléphant
Il faut se débarrasser tout de suite de l'image du paresseux accroché à sa branche. Le Megatherium americanum mesurait environ six mètres du museau au bout de la queue et pesait jusqu'à quatre tonnes — la masse d'un éléphant d'Afrique. Un paresseux terrestre, donc, et non grimpeur.
Son squelette est celui d'un animal bâti pour le poids : un bassin énorme, des fémurs extraordinairement larges et aplatis d'avant en arrière, une queue massive et musclée, une cage thoracique en tonneau. Les pattes avant portaient de longues griffes recourbées, si encombrantes qu'il ne pouvait sans doute pas poser la paume à plat : il marchait probablement en appui sur les phalanges et, pour les pieds, principalement sur le bord externe — une démarche que l'on retrouve, en miniature, chez les fourmiliers actuels.
Comme la plupart des xénarthres, le Megatherium avait des dents dépourvues d'émail — le tissu le plus dur de l'organisme, celui qui blinde nos propres couronnes. Ses molaires, de section carrée, poussaient en continu pour compenser l'usure, et s'usaient en deux crêtes transversales qui fonctionnaient comme des lames de sécateur. Une solution radicalement différente de celle des grands herbivores classiques, qui broient en meulant.
Le squelette de Madrid, et le coup de génie de Cuvier
L'histoire commence en 1787 sur les rives du río Luján, à l'ouest de Buenos Aires, où un religieux, Fray Manuel de Torres, dégage un amas d'ossements colossaux. La vice-royauté du Río de la Plata les fait expédier en Espagne, au Real Gabinete de Historia Natural de Madrid.
Là, un préparateur nommé Juan Bautista Bru accomplit un travail sans précédent : il remonte le squelette entier, dressé sur ses quatre pattes, et l'installe dès 1793 sur un grand piédestal du Real Gabinete. C'est, selon le musée qui le conserve toujours, le premier vertébré fossile monté dans sa posture supposée de son vivant pour être montré au public — un siècle avant que les musées n'en fassent une routine. Bru en fait aussi dessiner et graver des planches d'une grande précision.
Ce sont ces planches, rapportées par le diplomate français Philippe-Rose Roume, qui parviennent à Paris. Cuvier ne demande rien de plus. Il compare la forme du crâne, l'implantation des dents, la structure du bassin et des pattes à celles des animaux vivants qu'il connaît, et remonte jusqu'aux paresseux — des bêtes lentes de quelques kilos. Son verdict tombe la même année : c'est un paresseux, il est gigantesque, et il appartient à une espèce qui n'existe plus. Il le baptise Megatherium americanum.
À la fin du XVIIIe siècle, l'idée qu'une espèce puisse s'éteindre heurtait frontalement la vision d'une création achevée et parfaite. On préférait supposer que les animaux « perdus » survivaient quelque part dans des régions inexplorées — Thomas Jefferson en était convaincu, et fit chercher des mastodontes vivants dans l'Ouest américain. En démontrant qu'un animal de quatre tonnes avait bel et bien disparu d'un continent où personne n'aurait pu le manquer, Cuvier rendait la fuite impossible. L'extinction cessait d'être une hypothèse gênante pour devenir un fait à expliquer.
Un géant capable de se dresser
Le Megatherium marchait à quatre pattes, mais il pouvait faire bien plus. La structure de son bassin, l'orientation de ses fémurs et surtout sa queue massive — capable de former avec les pattes arrière un trépied — indiquent un animal apte à se dresser à la verticale pour atteindre le feuillage en hauteur, à la manière d'un ours.
Plus troublant : sur le site de Pehuén-Có, sur la côte de la province de Buenos Aires, des pistes fossiles attribuées à un grand paresseux montrent des empreintes de pattes arrière seules, alignées comme celles d'un bipède. Combinées aux reconstitutions biomécaniques, elles ont conduit certains auteurs à faire du Megatherium le plus grand mammifère bipède de tous les temps.
La formule est belle, mais elle demande une nuance. Que l'animal ait pu se dresser ne fait guère de doute ; qu'il ait marché habituellement sur deux pattes reste débattu, et l'attribution même des pistes à ce genre précis n'est pas absolument certaine. Disons les choses ainsi : le Megatherium pouvait se dresser en trépied, appuyé sur ses pattes arrière et sa queue — ce qui est déjà considérable pour quatre tonnes ; la marche bipède, elle, reste une hypothèse.
Le procès du « poignardeur »
En 1996, deux chercheurs uruguayens, Richard Fariña et Ernesto Blanco, publient un article au titre spectaculaire : Megatherium, the stabber — « Megatherium, le poignardeur ». Leur argument est mécanique. L'olécrane, le levier osseux du coude, est anormalement court chez cet animal ; or un levier court privilégie non pas la force, mais la vitesse d'extension. Autrement dit, le Megatherium pouvait détendre son avant-bras d'un coup sec — et au bout de cet avant-bras, il y avait des griffes en lame de poignard.
Les auteurs en tirent une hypothèse audacieuse : ce géant réputé brouteur aurait pu compléter son régime en perçant des carcasses, voire en chassant les charognards des proies abattues par d'autres. L'idée fait florès dans la presse, et hérisse une partie de la communauté, qui la juge fantaisiste faute de la moindre preuve directe.
En 2017, une équipe menée par Hervé Bocherens a apporté une réponse forte. L'azote des os, marqueur habituel du niveau trophique, laissait planer un doute chez ces paresseux ; les chercheurs ont donc comparé le carbone de deux fractions de l'os, le collagène et la partie minérale (le carbonate), dont l'écart distingue les mangeurs de viande des mangeurs de plantes — une méthode calibrée sur plus de deux cents mammifères actuels au régime connu. Verdict : le Megatherium se range du côté des herbivores, aux côtés du Toxodon et de la Macrauchenia, et rien n'appuie l'hypothèse d'un carnivore ou d'un insectivore caché. Le résultat a été contesté en 2018 par Richard Fariña, l'un des auteurs du « poignardeur », et défendu par l'équipe de Bocherens : pour la plupart des spécialistes, le poignardeur était un brouteur — ce qui n'exclut pas, pour un signal qui moyenne des années d'alimentation, un appoint occasionnel.
Le coude rapide, lui, n'a pas disparu du dossier : il reste une particularité réelle, probablement utile pour manipuler les branches, se défendre ou creuser. Simplement, il ne servait pas à ce qu'on avait imaginé.
Darwin, et l'indice qui ne le lâchera plus
Le 23 septembre 1832, à Punta Alta, près de Bahía Blanca, un jeune naturaliste de vingt-trois ans embarqué sur le Beagle passe trois heures à dégager d'une roche tendre un énorme crâne fossile. Charles Darwin croit d'abord à un rhinocéros. De ce site et des environs, il rapportera les restes de neuf grands mammifères presque tous inconnus ; de retour à Londres, Richard Owen y reconnaîtra notamment du Megatherium.
Ce qui frappe Darwin n'est pas la taille des bêtes, mais un motif. En Amérique du Sud vivent aujourd'hui des tatous, des fourmiliers et des paresseux ; et dans le sol de ce même continent dorment des tatous géants, des paresseux géants. Les formes disparues et les formes vivantes d'un continent se ressemblent, alors qu'elles ne ressemblent pas à celles des autres continents. Cette « succession des types » deviendra l'un des indices qui, patiemment, conduiront à L'Origine des espèces.
L'arbre des paresseux, réécrit par les molécules
Restait à savoir de qui, exactement, ce géant était le parent. Les classifications fondées sur la forme des os ont longtemps hésité. En 2019, deux équipes indépendantes ont tranché par les molécules : l'une en séquençant l'ADN mitochondrial ancien, l'autre en analysant le collagène fossile. Verdict concordant, et surprenant — les deux genres de paresseux vivants ne sont pas de proches cousins. Les paresseux à deux doigts se rattachent à la lignée des mylodontes, tandis que les paresseux à trois doigts sont les uniques survivants du grand groupe qui contenait le Megatherium et le Megalonyx.
Ces petits animaux de quelques kilos, suspendus sous les branches des forêts tropicales, sont donc aujourd'hui les derniers représentants d'une dynastie qui comptait des bêtes de quatre tonnes. Le détail de ce bouleversement est raconté dans notre fiche sur le Megalonyx.
Campo Laborde : la seule mise à mort avérée
Comment un animal aussi massif, sans doute difficile à attaquer une fois adulte, a-t-il pu disparaître ? Le climat change à la fin du Pléistocène, les milieux se transforment — mais un site argentin a livré une pièce plus directe.
À Campo Laborde, dans la Pampa, une équipe menée par Gustavo Politis a fouillé pendant des années les restes d'un Megatherium americanum associés à des outils de pierre, dont un fragment de couteau brisé. Les os portent des traces de découpe caractéristiques du décharnement et du dépouillement. La datation, publiée dans Science Advances en 2019, donne 12 600 ans. C'était, à la publication de l'étude en 2019, le seul site de mise à mort et de boucherie de paresseux géant confirmé de cette façon — la preuve que les premiers habitants de la Pampa s'attaquaient bel et bien à ces animaux.
Un site unique ne fait pas une extinction à lui seul, et la part de la chasse dans la disparition de la mégafaune sud-américaine reste débattue. Mais il ferme une porte : on ne peut plus soutenir que ces géants étaient hors d'atteinte. Ils étaient chassés, et ils se reproduisaient sans doute lentement, comme la plupart des très grands mammifères — une combinaison qui les rend particulièrement vulnérables.
Le fossile qui a changé de métier
Le Megatherium occupe une place à part dans l'histoire des sciences. Les autres géants du Pléistocène ont été décrits parce que la paléontologie existait ; lui a contribué à la faire exister. C'est en le regardant — sur une gravure, depuis Paris — qu'un anatomiste a montré qu'on pouvait ressusciter intellectuellement un animal jamais vu, et que la Terre avait connu des habitants qu'elle a perdus.
Il aura fallu deux siècles pour compléter le portrait : un brouteur et non un poignardeur, capable de se dresser en trépied pour atteindre les hautes branches, parent lointain des petits paresseux à trois doigts, et dépecé par des chasseurs il y a douze mille six cents ans sur une plaine argentine. Cuvier, qui n'avait que des planches gravées, n'en avait pas manqué grand-chose.
Sources scientifiques et références
- Cuvier, G. (1796). « Notice sur le squelette d'une très grande espèce de quadrupède inconnue jusqu'à présent, trouvée au Paraguay, et déposée au cabinet d'histoire naturelle de Madrid ». Magasin encyclopédique, 2e année, 1, 303–310.
- Garriga, J. (1796). Descripción del esqueleto de un quadrúpedo muy corpulento y raro que se conserva en el Real Gabinete de Historia Natural de Madrid. Madrid. [planches de J. B. Bru, gravées par M. Navarro]
- Owen, R. (1861). Memoir on the Megatherium, or Giant Ground-Sloth of America (Megatherium americanum, Cuvier). Williams and Norgate, Londres.
- Darwin, C. (1839). Journal of Researches into the Geology and Natural History of the Various Countries Visited by H.M.S. Beagle. Henry Colburn, Londres.
- Fariña, R. A., & Blanco, R. E. (1996). « Megatherium, the stabber ». Proceedings of the Royal Society B, 263(1377), 1725–1729. doi:10.1098/rspb.1996.0252
- Casinos, A. (1996). « Bipedalism and quadrupedalism in Megatherium: an attempt at biomechanical reconstruction ». Lethaia, 29(1), 87–96. doi:10.1111/j.1502-3931.1996.tb01842.x
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