Megalonyx
Megalonyx jeffersonii — Le paresseux géant du président
En 1796, on apporte à Thomas Jefferson — alors sur le point de devenir vice-président des États-Unis, et futur troisième président — une poignée d'os gigantesques exhumés d'une grotte de Virginie. Parmi eux, d'énormes griffes recourbées. Jefferson, passionné d'histoire naturelle, les examine, les compare à celles d'un lion, et conclut qu'il tient là les restes d'un fauve colossal — une bête qu'il estime plus de trois fois aussi massive que le roi des animaux d'Afrique. Il le baptise Megalonyx, « la grande griffe ».
Il se trompait. L'animal n'était pas un prédateur, mais l'exact opposé : un paresseux géant, herbivore et placide, qui broutait paisiblement les feuilles des forêts nord-américaines de l'âge de glace. L'erreur d'un homme d'État deviendra pourtant l'acte de naissance d'une science. Et l'animal, lui, porte aujourd'hui le nom de celui qui l'avait si bien mal identifié : Megalonyx jeffersonii, le paresseux de Jefferson.
La grande griffe du président
Des os venus d'une grotte
Les ossements proviennent d'une grotte à salpêtre du comté de Greenbrier, dans l'actuelle Virginie-Occidentale. Des ouvriers qui exploitaient le nitre pour la poudre à canon tombent sur des restes énormes et les font parvenir à Jefferson, dont la curiosité pour les « grands quadrupèdes » d'Amérique est bien connue. Le 10 mars 1797, il présente devant l'American Philosophical Society de Philadelphie un mémoire intitulé « A Memoir on the Discovery of certain Bones of a Quadruped of the Clawed Kind in the Western Parts of Virginia ». Publié en 1799, ce texte est aujourd'hui considéré comme l'acte fondateur de la paléontologie des vertébrés en Amérique du Nord.
Faute de squelette complet, Jefferson raisonne sur les seules griffes — démesurées — et sur quelques os des membres. Il les rapproche méthodiquement de ceux du lion et en déduit un carnivore géant. L'idée n'a rien d'absurde pour l'époque : Jefferson, comme beaucoup, refuse de croire à l'extinction. Si un tel animal a existé, pense-t-il, c'est qu'il vit probablement encore, tapi quelque part dans les immensités inexplorées de l'Ouest — et il l'écrit noir sur blanc dans son mémoire :
« Dans l'intérieur actuel de notre continent, il y a assurément assez d'espace et d'étendue pour des éléphants et des lions, si ce climat permettait leur subsistance ; et pour des mammouths et des mégalonyx, qui, eux, peuvent fort bien y subsister. » — Thomas Jefferson, Mémoire sur le Megalonyx (1797, publié en 1799) — traduction d'après le manuscrit
Wistar rétablit la vérité
Jefferson lui-même se ravise en partie : dans un post-scriptum ajouté à son mémoire, il envisage déjà le rapprochement avec le Megatherium que Cuvier venait de décrire. La correction en bonne et due forme, elle, vient d'un confrère, l'anatomiste Caspar Wistar. Dès 1799, dans un mémoire accompagnant celui de Jefferson, il identifie correctement les restes : il ne s'agit pas d'un lion, mais d'un paresseux terrestre géant, proche du Megatherium que Cuvier venait de décrire d'après des fossiles d'Amérique du Sud. La « grande griffe » n'était pas une arme de chasse, mais un outil de cueillette, fait pour ramener à soi les branches feuillues. En 1822, le zoologiste français Anselme Gaëtan Desmarest attache le nom de Jefferson à l'espèce — mais sous la forme Megatherium jeffersonii. C'est Richard Harlan qui, en 1825, reprend le genre de Jefferson et forme la combinaison encore en usage : Megalonyx jeffersonii.
Jefferson croyait si fort que son « lion à grandes griffes » pouvait survivre quelque part qu'il en fit une affaire d'État. Lorsqu'il prépare, en 1803, la grande expédition de Meriwether Lewis et William Clark à travers les territoires de la Louisiane, ses instructions leur demandent de relever les restes et les témoignages d'animaux rares ou réputés éteints — et il espère bien, lui, qu'on y trouvera des paresseux géants et des mastodontes encore vivants. Partis en 1804, les explorateurs reviendront en 1806 sans le moindre paresseux géant : l'animal était bel et bien éteint depuis des millénaires.
Un géant nonchalant
Massif comme un bœuf
Le Megalonyx jeffersonii n'était pas le plus grand des paresseux terrestres — le Megatherium sud-américain, de la taille d'un éléphant, le dépassait largement — mais c'était une bête imposante : environ 3 mètres de long et un poids pouvant approcher la tonne, soit la masse d'un grand bœuf. Trapu, le dos voussé, doté de membres puissants et d'une lourde queue, il se déplaçait à quatre pattes — d'une allure qu'on imagine lente, faute d'étude de locomotion propre à l'espèce.
Sur un point, le Megalonyx fait figure d'exception. Chez la plupart des grands paresseux terrestres — Megatherium, mylodontes, nothrothères — le pied a basculé vers l'extérieur, si bien que l'animal marchait sur la tranche, le poids porté par le bord externe. Le paresseux de Jefferson, lui, a conservé un pied arrière plantigrade, proche du plan primitif des mammifères : il posait bel et bien la plante à plat. C'est dressé sur ses pattes arrière, calé sur sa queue comme sur un trépied, qu'il aurait donné toute sa mesure : la posture est plausible au vu de son squelette, et il pouvait alors atteindre les branches à près de trois mètres de hauteur pour les crocheter de ses griffes.
Que mangeait-il ?
Loin du carnassier imaginé par Jefferson, le Megalonyx était un herbivore exclusif. L'étude de ses dents — des chevilles dentaires sans émail, à croissance continue — et de son anatomie en fait un brouteur : il se nourrissait de feuilles, de rameaux tendres, de bourgeons, peut-être de fruits et de noix, dans les forêts et les milieux boisés qu'il fréquentait. Sa large répartition, des marécages du Sud aux forêts boréales du Nord, suggère un régime souple, capable de s'adapter à des végétations très diverses.
Le paresseux le plus nordique
C'est peut-être le fait le plus étonnant à son sujet. Les paresseux sont, dans notre imaginaire, des animaux des forêts tropicales humides. Or le Megalonyx jeffersonii fut le paresseux terrestre le plus septentrional de tous : ses restes ont été retrouvés non seulement dans presque tous les États-Unis actuels et jusqu'au Mexique, mais aussi très loin vers le nord, jusqu'en Alaska et au Yukon, à des latitudes subarctiques. Aucun autre paresseux géant n'a poussé son aire de répartition aussi haut.
Attention toutefois à ce que cela prouve : les restes du Yukon sont rattachés à une phase chaude, probablement le dernier interglaciaire, et non au cœur d'une glaciation. Le paresseux de Jefferson n'était donc pas un égaré tropical — c'était un authentique habitant de l'Amérique du Nord tempérée, capable de suivre les forêts très au nord quand le climat le permettait. Une fourrure épaisse est plausible pour un tel animal, mais elle reste une hypothèse : aucun pelage de Megalonyx n'a été retrouvé.
Le monde du Megalonyx
À la fin du Pléistocène, le Megalonyx partageait l'Amérique du Nord avec une mégafaune aujourd'hui disparue d'une richesse stupéfiante. Dans les plaines et les forêts vivaient les mammouths et les mastodontes, les grands chameaux Camelops, les chevaux sauvages américains, les bisons à longues cornes et d'autres paresseux terrestres comme le Paramylodon de Harlan. Au-dessus de cette profusion d'herbivores régnaient de redoutables prédateurs : le tigre à dents de sabre Smilodon, le loup géant Aenocyon dirus et le lion américain (Panthera atrox).
Adulte, le Megalonyx n'avait sans doute pas grand-chose à craindre : sa taille et ses griffes suffisaient probablement à décourager la plupart des carnivores. (L'armure d'osselets dermiques qu'on cite souvent à propos des paresseux terrestres est un caractère des mylodontes, comme Paramylodon ; elle n'est pas documentée chez Megalonyx.) Les jeunes, eux, restaient des proies possibles pour les grands félins et les loups.
Une famille bouleversée par les molécules
Où placer le Megalonyx dans l'arbre généalogique des paresseux ? Longtemps, l'anatomie a guidé les classements : on rangeait le paresseux de Jefferson parmi les Megalonychidae, qu'on croyait apparentés aux paresseux à deux doigts (Choloepus) actuels. Puis les molécules ont tout rebattu.
En 2019, deux équipes (Presslee et al. et Delsuc et al.) ont analysé l'ADN ancien et les protéines fossiles de paresseux disparus pour reconstruire leur véritable arbre. Surprise : les deux genres de paresseux vivants — les paresseux à deux doigts et ceux à trois doigts — ne sont pas proches parents, même s'ils appartiennent bien tous deux aux paresseux. Leur ressemblance (corps suspendu, longs bras crochus) résulte d'une évolution convergente, façonnée deux fois par la vie arboricole. Plus inattendu encore, le paresseux à trois doigts (Bradypus) se niche au sein des Megatherioidea, aux côtés des géants Megatherium et Megalonyx. Le minuscule paresseux des forêts tropicales est donc un lointain cousin du colosse d'une tonne décrit par Jefferson.
Le Megalonyx disparaît dans la grande vague d'extinctions de la mégafaune de la fin du Quaternaire. Le plus récent de ses restes datés donne 11 235 ans radiocarbone, soit environ 13 000 ans en années calendaires — une dernière occurrence connue, qui n'est pas la date de mort du dernier individu. La même vague emporta les mammouths, les Camelops, les chevaux américains et les grands prédateurs. Comme pour le reste de cette faune, deux causes sont discutées sans qu'on puisse en démêler le poids respectif : le bouleversement climatique de la fin de la dernière glaciation, qui transforma forêts et habitats, et la pression de chasse exercée par les premiers Américains. Pour un animal aussi grand et à la reproduction probablement lente, l'une comme l'autre aurait suffi à fragiliser les populations — mais aucun scénario démographique n'a été établi pour cette espèce en particulier.
Histoire de la découverte
Des os géants exhumés d'une grotte à salpêtre de Virginie (auj. Virginie-Occidentale) parviennent à Thomas Jefferson, qui les prend pour ceux d'un lion colossal.
Jefferson présente son mémoire sur le Megalonyx à l'American Philosophical Society — acte fondateur de la paléontologie des vertébrés en Amérique.
Caspar Wistar identifie correctement l'animal : un paresseux terrestre géant, et non un fauve.
Jefferson instruit Lewis et Clark de relever les traces d'animaux réputés éteints. Aucun paresseux géant vivant n'est trouvé.
Anselme Gaëtan Desmarest dédie l'espèce à Jefferson, sous le nom Megatherium jeffersonii ; Harlan formera la combinaison Megalonyx jeffersonii en 1825.
Le Megalonyx jeffersonii est désigné fossile officiel de l'État de Virginie-Occidentale.
L'héritage du Megalonyx
Le paresseux de Jefferson occupe une place à part dans l'histoire des sciences. Il est l'animal par lequel l'Amérique a commencé à lire son propre passé géologique — le premier genre de fossile américain à recevoir un nom, dans un mémoire fondateur signé par un homme qui allait devenir président. Que ce pionnier se soit trompé du tout au tout sur sa nature n'enlève rien à l'affaire : c'est en confrontant son erreur à la rigueur de Wistar que la paléontologie américaine est née.
De cet héritage, la Virginie-Occidentale a fait un emblème : depuis 2008, le Megalonyx jeffersonii est son fossile officiel. Quant à l'animal lui-même, il nous laisse l'image troublante d'un paresseux d'une tonne, dressé contre les arbres de l'Amérique glaciaire, dont les griffes ont un temps fait croire à un lion. Ses minuscules cousins, accrochés aujourd'hui aux branches des forêts tropicales, sont les derniers témoins d'une lignée qui a compté, jadis, parmi les plus grands mammifères terrestres du Nouveau Monde.
Sources scientifiques et références
- Jefferson, T. (1799). A Memoir on the Discovery of certain Bones of a Quadruped of the Clawed Kind in the Western Parts of Virginia. Transactions of the American Philosophical Society, 4, 246–260.
- Wistar, C. (1799). A Description of the Bones Deposited by the President in the Museum of the Society. Transactions of the American Philosophical Society, 4, 526–531.
- Desmarest, A. G. (1822). Mammalogie ou description des espèces de mammifères, 2ᵉ partie, p. 366 (création de Megatherium jeffersonii).
- McDonald, H. G. & Pelikan, S. (2006). Mammoths and mylodonts: exotic species from two different continents in North American Pleistocene faunas. Quaternary International, 142–143, 229–241.
- Presslee, S. et al. (2019). Palaeoproteomics resolves sloth relationships. Nature Ecology & Evolution, 3, 1121–1130. DOI : 10.1038/s41559-019-0909-z
- Delsuc, F. et al. (2019). Ancient mitogenomes reveal the evolutionary history and biogeography of sloths. Current Biology, 29(12), 2031–2042. DOI : 10.1016/j.cub.2019.05.043
- Hoganson, J. W. & McDonald, H. G. (2007). First report of Jefferson's ground sloth (Megalonyx jeffersonii) in North Dakota: paleobiogeographical and paleoecological significance. Journal of Mammalogy, 88(1), 73–80. DOI : 10.1644/06-MAMM-A-132R1.1
- McDonald, H. G. et al. (2015). Youngest radiocarbon age for Jefferson's ground sloth, Megalonyx jeffersonii (Xenarthra, Megalonychidae). Quaternary Research, 83(2), 355–359. DOI : 10.1016/j.yqres.2014.11.006