Macrauchenia
Macrauchenia patachonica — L'énigme à long cou de Darwin
Prenez un chameau sans bosse, donnez-lui le long cou d'un lama, les pattes robustes à trois doigts d'un rhinocéros, et un museau si étrange qu'on lui soupçonne une petite trompe. Vous obtenez la Macrauchenia : un animal-puzzle qui a parcouru les plaines d'Amérique du Sud, et qui a tenu en échec les plus grands naturalistes pendant près de deux siècles.
Son histoire commence avec un jeune voyageur du nom de Charles Darwin, et s'achève — provisoirement — dans un laboratoire de biologie moléculaire. Entre les deux, une question simple et obstinée : mais qu'est-ce que c'était ?
La créature qui a intrigué Darwin
En 1834, lors du voyage du Beagle, Charles Darwin exhume des ossements fossiles à Puerto San Julián, en Patagonie. De retour en Angleterre, il confie sa trouvaille à l'anatomiste Richard Owen, qui la décrit en 1838 et la baptise Macrauchenia — « long cou », en référence au lama, qu'il croyait apparenté.
Mais l'animal refuse de rentrer dans les cases. Il a quelque chose du chameau, quelque chose du cheval, quelque chose du rhinocéros — sans être aucun des trois. Pour Darwin, ces fossiles sud-américains, si proches et si différents des espèces vivantes, furent l'une des graines de sa réflexion sur la transformation des espèces. La Macrauchenia, elle, restera un mystère ouvert : un mammifère sans parent évident, perdu sur sa branche de l'arbre du vivant.
Un puzzle d'animal
Imaginez la bête sur pied : un corps massif de camélidé, sans bosse, juché sur des pattes solides terminées par trois doigts — comme un rhinocéros, et non un sabot unique de cheval. (Le tapir, lui, en a trois derrière mais quatre devant.) Un long cou portait une tête allongée. Au total, près de trois mètres de long et plusieurs centaines de kilos.
Le plus déroutant restait son nez. Sur son crâne, les narines ne s'ouvrent pas au bout du museau, mais très en arrière, presque entre les yeux. Cette « cheminée nasale » a fait couler beaucoup d'encre : signe d'une trompe, comme chez le tapir ou l'éléphant ?
La position reculée des narines suggère un nez mobile, et de nombreuses reconstitutions donnent à la Macrauchenia une courte trompe de tapir. Mais sans tissus mous fossilisés, c'est une hypothèse, pas une certitude — et elle est contestée. En comparant les crânes d'ongulés actuels à trompe à ceux des macrauchénidés fossiles, Moyano et Giannini (2018) concluent que ces derniers n'en portaient probablement pas : ils leur prêtent plutôt une lèvre supérieure préhensile, comme celle de l'élan. La trompe de la Macrauchenia reste donc une conjecture, et plutôt une conjecture en recul — d'où son museau prudent sur nos reconstitutions.
L'énigme résolue par les molécules
Pendant 180 ans, la question est restée sans réponse. Les os ne suffisaient pas : la Macrauchenia mélangeait trop de caractères pour qu'on puisse la rattacher avec certitude à une lignée connue. Il a fallu attendre une révolution — non pas de nouveaux fossiles, mais de nouvelles molécules.
En 2015, une équipe menée par Frido Welker parvient à extraire d'anciennes protéines de collagène de ses os ; en 2017, Michael Westbury et ses collègues en tirent un génome mitochondrial. Le verdict tombe enfin : les litopternes — le groupe de la Macrauchenia — et les notongulés, deux des grandes lignées d'ongulés propres au continent, sont les parents des périssodactyles, c'est-à-dire des chevaux, des rhinocéros et des tapirs. L'énigme de Darwin était une cousine du cheval, séparée de lui depuis quelque 66 millions d'années — une estimation dont l'intervalle de confiance s'étend tout de même de 57 à 78 millions d'années.
Dans les milieux chauds et humides, l'ADN se dégrade vite — et même plus au sud, la conservation reste capricieuse : sur dix-sept échantillons testés, un seul a livré de l'ADN exploitable, un os de pied trouvé dans une grotte de Patagonie chilienne. C'est pourquoi ce sont d'abord d'anciennes protéines (le collagène des os, bien plus résistant) qui ont livré la réponse, avant que l'ADN ne la confirme et la précise. La même puissance des molécules anciennes qui avait, dès 1984, fait parler le quagga : la paléontologie ne lit plus seulement les os, elle lit la chimie de la vie.
Un continent d'animaux uniques
Si la Macrauchenia est si étrange, c'est que l'Amérique du Sud a longtemps été un continent-île, isolé des autres terres pendant des dizaines de millions d'années. Dans cet isolement a fleuri une faune de mammifères uniques au monde : les litopternes (dont la Macrauchenia) et leurs cousins, sans équivalent ailleurs.
Tout a basculé il y a environ 3 millions d'années, quand l'isthme de Panama a relié les deux Amériques. Du nord sont descendus de nouveaux concurrents et de nouveaux prédateurs, dont le redoutable Smilodon. La Macrauchenia a tenu bon encore longtemps — jusqu'à la grande vague d'extinctions de la fin du Pléistocène, il y a environ 10 000 ans, qui emporta presque toute la mégafaune des Amériques. Changement climatique et arrivée des premiers hommes sont les deux grandes explications avancées pour ce bilan continental ; ce qui a emporté la Macrauchenia en particulier n'est pas établi.
Repères chronologiques
La Macrauchenia s'éteint avec la mégafaune de la fin du Pléistocène sud-américain.
Charles Darwin déterre ses ossements à Puerto San Julián, en Patagonie.
Richard Owen la décrit et la nomme Macrauchenia, « le long cou ».
Protéines (Welker) puis ADN (Westbury) anciens la rattachent enfin aux parents des chevaux et rhinocéros.
La Macrauchenia est une belle leçon de patience scientifique : un animal qui a posé une question en 1834, a reçu sa réponse en 2015 et sa confirmation en 2017, quand la technologie a enfin rattrapé la curiosité. Elle rappelle que les fossiles ne livrent pas tous leurs secrets d'un coup, et que parfois, c'est dans une poignée de molécules survivantes que dort la clé d'une énigme vieille de deux siècles. L'étrange chameau de Darwin a enfin retrouvé sa famille — il aura juste fallu deux cents ans pour l'inviter au bon arbre généalogique.
Sources scientifiques et références
- Welker, F. et al. (2015). « Ancient proteins resolve the evolutionary history of Darwin's South American ungulates ». Nature, 522(7554), 81–84. doi:10.1038/nature14249
- Westbury, M. et al. (2017). « A mitogenomic timetree for Darwin's enigmatic South American mammal Macrauchenia patachonica ». Nature Communications, 8, 15951. doi:10.1038/ncomms15951
- Owen, R. (1838). « Fossil Mammalia », partie 1 de The Zoology of the Voyage of H.M.S. Beagle (éd. C. Darwin). Smith, Elder & Co., Londres. (Description de Macrauchenia patachonica.)
- Moyano, S. R. & Giannini, G. P. (2018). « Cranial characters associated with the proboscis postnatal-development in Tapirus (Perissodactyla: Tapiridae) and comparisons with other extant and fossil hoofed mammals ». Zoologischer Anzeiger, 277, 143–147. doi:10.1016/j.jcz.2018.08.005
- Fariña, R. A., Vizcaíno, S. F. & De Iuliis, G. (2013). Megafauna: Giant Beasts of Pleistocene South America. Indiana University Press.