Lion américain
Panthera atrox — Le plus grand lion qui ait jamais existé
Quand on imagine un lion, on pense aux savanes d'Afrique. Mais le plus grand lion qui ait jamais existé ne rugissait pas dans la brousse : il chassait dans les plaines froides de l'Amérique du Nord, il y a des dizaines de milliers d'années. Ce géant, c'est le lion américain, Panthera atrox — littéralement, le « lion terrible ».
Un quart plus massif qu'un lion d'Afrique, capable de terrasser un bison, il fut l'un des plus grands fauves de l'âge de glace. Et l'ADN ancien lui a réservé une révélation : ce roi des plaines américaines était un proche cousin d'un autre géant disparu, le lion des cavernes d'Europe. Voici son histoire.
Le plus grand des lions
Le lion américain était une bête colossale. Les mâles atteignaient environ 250 kg — et les plus grands spécimens dépassaient peut-être 350 kg —, contre 190 kg pour un gros lion d'Afrique d'aujourd'hui. Soit, en moyenne, un animal près d'un quart plus grand que son cousin moderne. Au garrot, il s'élevait à quelque 1,2 mètre, et de la tête à la queue il pouvait frôler les 3,5 mètres.
Comme chez les lions actuels, mâles et femelles différaient nettement : les mâles étaient environ 40 % plus lourds que les femelles. Sa carrure puissante et ses longues pattes en faisaient un coureur capable de poursuivre les grands herbivores des plaines : bisons, chevaux sauvages, chameaux d'Amérique et jeunes proies de toutes sortes.
Lion, jaguar… ou autre chose ?
Pendant plus d'un siècle, la place du lion américain dans l'arbre des félins a fait débat. Son crâne massif et certains détails de sa mâchoire évoquaient pour les uns un lion géant, pour les autres un jaguar surdimensionné — on l'a même un temps surnommé « le jaguar géant de Naegele ». La seule forme des os ne suffisait pas à trancher.
C'est l'ADN ancien qui a livré le verdict. En 2009, l'analyse génétique de fossiles a montré que Panthera atrox était bel et bien un lion — et pas un jaguar. Mieux : il formait une lignée à part, sœur du lion des cavernes eurasien (Panthera spelaea), tous deux distincts du lion d'Afrique moderne (Barnett et al., 2009).
L'histoire que raconte l'ADN est limpide. Il y a environ 340 000 ans, une population de lions des cavernes franchit le pont terrestre de la Béringie (entre Sibérie et Alaska) et se retrouve piégée au sud de l'immense calotte glaciaire qui recouvrait le nord du continent. Coupée de ses congénères pendant des millénaires, cette population évolue de son côté et donne naissance à une espèce nouvelle, plus grande : le lion américain (Barnett et al., 2009).
Restait une question : à quoi ressemblait-il ? Le lion des cavernes d'Europe nous est connu par les peintures rupestres, qui le montrent sans crinière, ou tout au plus avec un collier de poils. Le lion américain, lui, n'a laissé aucune image : nul ne l'a peint. Les paléontologues penchent pour une crinière réduite ou absente — mais, sur ce point, le doute demeure.
Le lion qui évitait les pièges
Le lion américain est bien connu des fosses de bitume de Rancho La Brea, à Los Angeles, ces pièges d'asphalte naturel qui ont englouti des milliers d'animaux de l'âge de glace. Mais, curieusement, on y trouve beaucoup moins de lions américains que de Smilodon ou de loups géants. Peut-être ce grand félin était-il assez prudent — ou assez malin — pour éviter les nappes traîtresses où ses rivaux venaient mourir.
Que mangeait-il, justement ? L'étude de l'usure microscopique de ses dents a réservé une surprise : contrairement à l'image du fauve qui broie tout, le lion américain ne croquait pas les os. Les micro-rayures de son émail ressemblent à celles… du guépard actuel, un mangeur de chair « propre » qui délaisse le squelette. Le lion américain était donc un chasseur qui se réservait les bons morceaux, signe qu'à son époque, le gibier ne manquait pas (DeSantis et al., 2012).
Si le mâle moyen pesait environ 250 kg, certains os fossiles particulièrement massifs ont donné lieu à des estimations spectaculaires — jusqu'à près de 450 kg pour les plus grands individus. De quoi faire du lion américain non seulement le plus grand lion, mais l'un des plus grands félins ayant jamais foulé la Terre, rivalisant avec les plus gros tigres et Smilodon.
La fin des grands fauves
Il y a environ 11 000 ans, à la fin du Pléistocène, le lion américain disparaît — en même temps que la quasi-totalité de la mégafaune nord-américaine. Mammouths, paresseux géants, chevaux, chameaux : ses grandes proies s'effondrent, victimes du réchauffement climatique et de l'arrivée des chasseurs humains. Privé de gibier, le plus grand des lions ne pouvait pas survivre.
Le lion américain n'a pas été terrassé : il a été affamé. Sa puissance même était sa faiblesse — un tel colosse exigeait d'énormes proies, et quand celles-ci ont disparu, il n'a pas pu se rabattre sur du plus petit gibier. Le plus grand lion de l'histoire s'est éteint faute de bêtes à sa mesure, emporté par la fin d'un monde.
Repères chronologiques
Des lions des cavernes franchissent la Béringie et se retrouvent isolés au sud des glaces : naissance de la lignée du lion américain.
Le lion américain règne sur les plaines, de l'Alaska au Mexique, chassant bisons, chevaux et chameaux.
Joseph Leidy décrit l'espèce d'après un fossile et la nomme atrox, « le terrible ».
Extinction du lion américain, avec le reste de la mégafaune nord-américaine.
L'ADN ancien tranche le débat : c'est un vrai lion, espèce sœur du lion des cavernes — et non un jaguar.
Le lion américain rappelle que l'Amérique, avant les hommes, fut une terre de fauves démesurés. Plus grand que tous les lions vivants, cousin du lion des cavernes des steppes eurasiennes, il a régné sur les plaines du Nouveau Monde jusqu'à ce que ses proies s'évanouissent. Aujourd'hui, ses ossements dorés sortis du bitume de La Brea sont tout ce qui reste du « lion terrible » — le plus imposant des rois disparus.
Sources scientifiques et références
- Leidy, J. (1853). « Description of an extinct species of American lion: Felis atrox ». Transactions of the American Philosophical Society, 10, 319–321.
- Barnett, R., Shapiro, B., Barnes, I., et al. (2009). « Phylogeography of lions (Panthera leo ssp.) reveals three distinct taxa and a late Pleistocene reduction in genetic diversity ». Molecular Ecology, 18(8), 1668–1677. doi:10.1111/j.1365-294X.2009.04134.x
- Christiansen, P., & Harris, J. M. (2009). « Craniomandibular morphology and phylogenetic affinities of Panthera atrox ». Journal of Vertebrate Paleontology, 29(3), 934–945. doi:10.1671/039.029.0314
- DeSantis, L. R. G., et al. (2012). « Implications of diet for the extinction of saber-toothed cats and American lions ». PLoS ONE, 7(12), e52453. doi:10.1371/journal.pone.0052453
- Barnett, R., et al. (2016). « Mitogenomics of the extinct cave lion, Panthera spelaea, resolve its position within the Panthera cats ». Open Quaternary, 2, 4. doi:10.5334/oq.24