Lion américain
Panthera atrox — Le plus grand lion connu
Quand on imagine un lion, on pense aux savanes d'Afrique. Mais le plus grand lion connu ne rugissait pas dans la brousse : il chassait dans les plaines froides de l'Amérique du Nord, il y a des dizaines de milliers d'années. Ce géant, c'est le lion américain, Panthera atrox — littéralement, le « lion terrible ».
Un quart plus massif qu'un lion d'Afrique, capable de terrasser un bison, il fut l'un des plus grands fauves de l'âge de glace. Et l'ADN ancien lui a réservé une révélation : ce roi des plaines américaines était un proche cousin d'un autre géant disparu, le lion des cavernes d'Europe. Voici son histoire.
Le plus grand des lions
Le lion américain était une bête colossale. Les estimations de masse convergent autour de 250 kg pour un mâle moyen — 247 kg chez Wheeler & Jefferson (2009), 256 kg chez Christiansen & Harris (2009) —, soit un animal d'environ un quart plus grand que le lion d'Afrique actuel. Au garrot, il s'élevait à quelque 1,2 mètre, pour 1,6 à 2,5 mètres du museau à la base de la queue.
Le dimorphisme était même plus marqué que chez les lions actuels : d'après les mensurations des spécimens de Rancho La Brea et de Natural Trap Cave, les mâles étaient jusqu'à 1,4 fois plus grands que les femelles, contre 1,26 chez le lion d'aujourd'hui (Wheeler & Jefferson, 2009). Sa carrure puissante et ses longues pattes en faisaient un coureur capable de poursuivre les grands herbivores des plaines : bisons, chevaux sauvages, chameaux d'Amérique et jeunes proies de toutes sortes.
Lion, jaguar… ou autre chose ?
Pendant plus d'un siècle, la place du lion américain dans l'arbre des félins a fait débat. Son crâne massif et certains détails de sa mâchoire évoquaient pour les uns un lion géant, pour les autres un jaguar surdimensionné — on l'a même un temps surnommé « le jaguar géant de Naegele ». La seule forme des os ne suffisait pas à trancher.
C'est l'ADN ancien qui a fait pencher la balance. En 2009, l'analyse de l'ADN mitochondrial de fossiles a placé Panthera atrox du côté des lions — et non des jaguars —, en lignée distincte, sœur du lion des cavernes eurasien (Panthera spelaea). Les auteurs réclamaient toutefois des données nucléaires et morphologiques avant de trancher le rang exact — espèce à part entière, ou sous-espèce de Panthera leo —, et la question n'est pas close (Barnett et al., 2009).
Le scénario a changé depuis. Barnett et ses collègues dataient la séparation d'avec le lion des cavernes de ~340 000 ans, en supposant une population piégée au sud de la calotte glaciaire. En 2022, l'analyse de génomes mitochondriaux complets l'a ramenée à ~165 000 ans (intervalle 145 000-185 000) et a proposé un tout autre mécanisme : l'isolement ne viendrait pas des glaces, mais de la submersion du pont de Béringie, qui a coupé les lions d'Amérique de leurs congénères eurasiens. Ces mêmes travaux ont identifié un atrox au Yukon, par 64° de latitude nord — le premier confirmé génétiquement au nord d'Edmonton, là où l'on ne pensait trouver que des lions des cavernes (Salis et al., 2022).
Restait une question : à quoi ressemblait-il ? Le lion des cavernes d'Europe nous est connu par les peintures rupestres, qui le montrent sans crinière, ou tout au plus avec un collier de poils. Du lion américain, en revanche, on ne connaît aucune représentation. On extrapole donc à partir de son proche cousin — crinière réduite, voire absente —, mais ce n'est qu'une extrapolation : rien, dans le fossile, ne renseigne sa crinière.
Le grand absent des fosses de bitume
Le lion américain est bien connu des fosses de bitume de Rancho La Brea, à Los Angeles, ces pièges d'asphalte naturel qui ont englouti des milliers d'animaux de l'âge de glace. Mais, curieusement, on y trouve beaucoup moins de lions américains que de Smilodon ou de loups géants. L'explication n'est pas établie. On peut y voir une population simplement moins dense, ou un comportement moins charognard — les pièges d'asphalte attiraient surtout les prédateurs venus se servir sur une carcasse engluée —, ou les deux à la fois. Y lire une quelconque prudence de l'animal, en revanche, n'est étayé par rien.
Que mangeait-il, justement ? L'étude de l'usure microscopique de ses dents, menée sur les spécimens de La Brea, a réservé une surprise : contrairement à l'image du fauve qui broie tout, ce lion-là ne croquait pas les os. Les micro-rayures de son émail ressemblent à celles… du guépard actuel, qui évite activement l'os. L'échantillon ne couvre qu'un site et quelques périodes — mais sur ce site au moins, rien ne trahit un animal contraint de racler les carcasses (DeSantis et al., 2012).
Si le mâle moyen pesait environ 250 kg, les maxima publiés varient presque du simple au double selon la méthode d'estimation : 351 kg chez Christiansen & Harris, 457 kg chez Wheeler & Jefferson, et jusqu'à 523 kg dans la fourchette haute de DeSantis et al. Ce ne sont pas des pesées, mais des extrapolations à partir d'os particulièrement massifs — raison pour laquelle on lit tout et son contraire sur « le plus gros félin de tous les temps ». Ce qui est sûr, c'est qu'il rivalisait avec les plus gros tigres et avec Smilodon.
La fin des grands fauves
Les dernières traces datées du lion américain remontent à environ 13 000 ans en années calendaires — le chiffre de 11 000 ans qu'on lit partout est une date radiocarbone non calibrée, ce qui n'est pas la même chose. À Rancho La Brea, l'étude la plus fine de la chronologie situe sa dernière occurrence vers 13 100 ans, et la disparition locale de sept espèces de la mégafaune avant le Dryas récent (O'Keefe et al., 2023). Mammouths, paresseux géants, chevaux, chameaux : ses grandes proies s'effondrent au même moment. Mais les disparitions se sont échelonnées, et toute la grande faune n'a pas sombré — le bison, lui, est toujours là.
C'est l'explication qu'on lit partout : le colosse aurait été affamé par la disparition de ses grandes proies. Or l'étude même qui documente son régime conclut l'inverse : à La Brea, l'usure des dents indique une utilisation des carcasses moindre au fil du temps, ce qui contredit l'idée d'une époque de plus en plus dure (DeSantis et al., 2012). Pour ce site, l'hypothèse aujourd'hui avancée est tout autre : un basculement brutal de la végétation, du bois vers le chaparral, entretenu par des incendies de plus en plus fréquents à mesure que le climat s'asséchait et que les populations humaines croissaient (O'Keefe et al., 2023). Les causes restent discutées ; la famine, elle, n'est pas démontrée.
Repères chronologiques
La lignée du lion américain se sépare de celle du lion des cavernes, vraisemblablement isolée en Amérique par la submersion du pont de Béringie (génomes mitochondriaux, 2022).
Le lion américain règne sur les plaines, du Mexique au Yukon, chassant bisons, chevaux et chameaux.
Joseph Leidy décrit l'espèce d'après un fossile et la nomme atrox, « le terrible ».
Dernières occurrences datées du lion américain, dans une vague de disparitions échelonnées de la mégafaune nord-américaine.
L'ADN ancien le range parmi les lions, proche du lion des cavernes et non du jaguar ; treize ans plus tard, les génomes complets rajeunissent la séparation à ~165 000 ans et le retrouvent jusqu'au Yukon.
Le lion américain rappelle que l'Amérique, avant les hommes, fut une terre de fauves démesurés. Plus grand que tous les lions vivants, cousin du lion des cavernes des steppes eurasiennes, il a régné sur les plaines du Nouveau Monde jusqu'à ce que ses proies s'évanouissent. Aujourd'hui, les ossements dorés sortis du bitume de La Brea sont ses vestiges les mieux connus — mais on en ramasse aussi du Yukon à la Floride, et c'est sur du matériel tout autre que Leidy avait décrit le « lion terrible ».
Sources scientifiques et références
- Leidy, J. (1853). « Description of an extinct species of American lion: Felis atrox ». Transactions of the American Philosophical Society, 10, 319–321.
- Barnett, R., Shapiro, B., Barnes, I., et al. (2009). « Phylogeography of lions (Panthera leo ssp.) reveals three distinct taxa and a late Pleistocene reduction in genetic diversity ». Molecular Ecology, 18(8), 1668–1677. doi:10.1111/j.1365-294X.2009.04134.x
- Christiansen, P., & Harris, J. M. (2009). « Craniomandibular morphology and phylogenetic affinities of Panthera atrox: implications for the evolution and paleobiology of the lion lineage ». Journal of Vertebrate Paleontology, 29(3), 934–945. doi:10.1671/039.029.0314
- Wheeler, H. T., & Jefferson, G. T. (2009). « Panthera atrox: body proportions, size, sexual dimorphism, and behavior of the cursorial lion of the North American plains ». Museum of Northern Arizona Bulletin, 65, 423–444.
- DeSantis, L. R. G., et al. (2012). « Implications of diet for the extinction of saber-toothed cats and American lions ». PLoS ONE, 7(12), e52453. doi:10.1371/journal.pone.0052453
- Barnett, R., et al. (2016). « Mitogenomics of the extinct cave lion, Panthera spelaea, resolve its position within the Panthera cats ». Open Quaternary, 2, 4. doi:10.5334/oq.24
- Salis, A. T., Bray, S. C. E., Lee, M. S. Y., et al. (2022). « Lions and brown bears colonized North America in multiple synchronous waves of dispersal across the Bering Land Bridge ». Molecular Ecology, 31(24), 6407–6421. doi:10.1111/mec.16267
- O'Keefe, F. R., Dunn, R. E., Weitzel, E. M., et al. (2023). « Pre–Younger Dryas megafaunal extirpation at Rancho La Brea linked to fire-driven state shift ». Science, 381, eabo3594. doi:10.1126/science.abo3594