Animaux Disparus

Bison des steppes

Bison priscus — Le bison de l'âge de glace, des grottes ornées à la momie bleue

Mammifère · Bovidé · Artiodactyle · Steppe à mammouths · Éteint (fin du Pléistocène)

Reconstitution d'un bison des steppes, grand bovidé hirsute à bosse marquée et longues cornes écartées, debout dans un paysage de steppe enneigée du Pléistocène
Reconstitution du Bison priscus. Le grand bison de la steppe glaciaire : en moyenne plus haut, plus massif et surtout bien plus encorné que le bison d'aujourd'hui.

Parmi les bêtes que les hommes préhistoriques ont peintes sur les parois des grottes, une revient sans cesse : un grand bison, à la bosse puissante et aux cornes écartées. À Altamira, à Niaux, aux Trois-Frères, c'est lui qui charge dans la pierre. Cet animal n'est pas le bison que l'on connaît aujourd'hui : c'est le bison des steppes, Bison priscus, le seigneur disparu de la steppe glaciaire.

Répandu jadis de la France à l'Alaska, apparenté aux bisons actuels, immortalisé par les premiers artistes de l'humanité — et même retrouvé congelé, momifié par le pergélisol : peu d'animaux de l'âge de glace ont laissé autant de traces. Voici son histoire.

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Le bison du froid

Le bison des steppes était une bête imposante : les plus grands mâles atteignaient 2,3 mètres au garrot pour près d'une tonne, surmontés d'une bosse musculaire plus haute que celle du bison moderne, et armés de longues cornes dont l'envergure pouvait atteindre un mètre d'une pointe à l'autre. Ce sont des maxima : un grand bison d'Amérique d'aujourd'hui n'est pas si loin, et c'est surtout la corne qui fait la différence. Un manteau de poils épais le protégeait du gel.

Il régnait sur un monde aujourd'hui disparu : la steppe à mammouths, cet immense écosystème froid, sec et herbeux qui s'étendait d'un bout à l'autre de l'hémisphère nord pendant les glaciations. Il y broutait les graminées aux côtés du mammouth laineux et, en Eurasie, du rhinocéros laineux — ce dernier n'ayant jamais franchi la Béringie. Le trio emblématique de la grande faune glaciaire ne se rencontrait donc pas partout.

Comparaison de tailles entre le bison des steppes, plus grand et plus encorné, et le bison d'Amérique actuel, à la même échelle
Le bison des steppes comparé au bison d'Amérique actuel. En moyenne plus haut et plus lourd, et surtout doté de cornes bien plus longues et écartées.

Grâce à son immense aire de répartition, il fut aussi un grand voyageur. Quand le niveau des mers baissait, le pont terrestre de la Béringie reliait la Sibérie à l'Alaska, et le bison des steppes le franchit pour coloniser l'Amérique du Nord — où il donna naissance à des géants comme le Bison latifrons, aux cornes démesurées.

Le modèle des peintres des cavernes

Le bison est l'une des grandes figures de l'art paléolithique : on le retrouve par centaines, gravé ou peint, à Lascaux, Altamira, Chauvet, Niaux ou aux Trois-Frères — même si, selon les grottes, il cède la première place à d'autres espèces : à Lascaux, c'est le cheval qui domine largement. Les artistes ont saisi sa silhouette avec une précision stupéfiante — la bosse, la barbe, la ligne du dos — au point qu'on croit souvent pouvoir reconnaître l'espèce sur les parois.

Peinture rupestre polychrome d'un bison ramassé sur lui-même, au plafond de la grotte d'Altamira, en Espagne, vieille d'environ 15 000 ans
Un bison du plafond de la grotte d'Altamira (Espagne), peint il y a ~15 000 ans. Bosse, barbe, ligne du dos : les artistes paléolithiques ont peint un bison d'après nature — de quelle lignée exactement, la peinture seule ne permet pas de le dire. Domaine public.

Ces œuvres sont assez fidèles pour être devenues des documents scientifiques : en 2016, une équipe a rapproché les morphotypes peints — deux silhouettes de bisons légèrement différentes — des lignées identifiées par l'ADN ancien. La grotte préhistorique est, à sa manière, l'un des plus anciens livres d'histoire naturelle.

🔬 Un bison né d'un croisement ?

L'ADN ancien a livré une surprise. Le bison d'Europe actuel (le wisent) ne descend pas en ligne directe du bison des steppes. Soubrier et ses collègues (2016) proposent qu'il soit né, il y a plus de 100 000 ans, d'un croisement entre le bison des steppes et l'auroch — l'ancêtre sauvage de nos vaches — et notent que les peintures rupestres montrent justement deux types de bisons légèrement différents. L'hypothèse est séduisante ; elle n'est pas la seule. D'autres auteurs (Wang et coll., 2018) expliquent le même désaccord entre généalogies par un tri incomplet des lignées, sans hybridation. Le dossier reste ouvert.

Blue Babe, la momie bleue

En juillet 1979, près de Fairbanks, en Alaska, des chercheurs d'or dégagent au jet d'eau une carcasse sortie du sol gelé. C'est un bison des steppes momifié — non pas intact : la peau est incomplète, une grande partie des poils manque, et des carnivores avaient déjà entamé l'animal. Mais peau, poils et chairs sont là, conservés par le pergélisol. Son âge, souvent donné comme 36 000 ans d'après les datations d'origine, est aujourd'hui porté à environ 50 000 ans par l'université d'Alaska : les sources divergent, faute de mesure récente publiquement détaillée. On le surnomme « Blue Babe », d'après le bœuf bleu de la légende américaine de Paul Bunyan — car sa peau est recouverte d'une pellicule d'un bleu étrange.

Ce bleu intrigant a une explication chimique : en se décomposant lentement, le corps a libéré du phosphore qui, en réagissant avec le fer du sol, a formé un minéral appelé vivianite — d'un bleu profond au contact de l'air. Mais le plus saisissant, ce sont les marques de griffes et de crocs retrouvées sur la peau, et même un éclat de dent fiché dans le cuir. Guthrie en a tiré un scénario : Blue Babe aurait été tué par un lion des cavernes à la mauvaise saison, puis figé par le gel avant que les charognards n'aient tout dévoré. Les traces attestent l'intervention d'un grand félin ; la saison et l'enchaînement exact, eux, sont reconstitués.

✦ Le saviez-vous — un ragoût de 36 000 ans

Le paléontologue Dale Guthrie, qui étudia Blue Babe, fit une chose restée célèbre : pour fêter l'achèvement du montage de la momie par le taxidermiste Eric Granqvist, il préleva un morceau de chair du cou et en fit un ragoût, partagé lors d'un dîner chez lui. Il l'a raconté dans son livre : la viande était « bien faisandée mais encore un peu dure » et donnait au plat « un fort arôme pléistocène » — personne, ajoute-t-il, n'aurait voulu manquer ça (notre traduction). Une façon, disons, très directe de toucher au passé.

Un troupeau de bisons des steppes traversant une plaine enneigée du Pléistocène sous un ciel froid, un lion des cavernes guettant au loin
Un troupeau de bisons des steppes dans la plaine glaciaire. Loin derrière, un lion des cavernes guette : c'est l'un d'eux qui mit fin à la vie de « Blue Babe ».

La fin d'un monde

Le destin du bison des steppes est lié à celui de son habitat. À la fin de la dernière glaciation, le réchauffement du climat transforma la steppe à mammouths : les herbes rases cédèrent la place à la toundra humide et aux forêts, moins nourricières pour les grands brouteurs. L'analyse de l'ADN ancien a montré que les populations de Béringie — c'est là que porte l'étude, pas sur l'espèce entière — avaient basculé d'une phase d'expansion à une phase de déclin il y a environ 37 000 ans, bien avant la fin de l'âge de glace (Shapiro et al., 2004). Ce déclin précoce ne peut donc pas être mis au compte du réchauffement final.

Pris en tenaille entre la perte de son habitat et la chasse des hommes, le bison des steppes disparaît région par région, et non partout en même temps : les modèles de Pilowsky et coll. (2022) situent les dernières populations sibériennes vers 9 000 ans, donc bien dans l'Holocène. Mais, contrairement au mammouth, il ne disparaît pas tout à fait sans descendance : les bisons d'aujourd'hui — le bison d'Amérique et le wisent d'Europe — descendent de lignées apparentées. Toutes les populations de B. priscus n'y ont pas contribué pour autant : plusieurs, dont celle de Blue Babe, appartiennent à des branches qui se sont éteintes sans descendance.

⚠ Un géant qui a laissé des héritiers

Le bison des steppes rappelle que toutes les extinctions ne se ressemblent pas. Là où le mammouth s'est éteint sans laisser de lignée vivante, le bison des steppes a transmis ses gènes : nos bisons modernes sont les derniers échos d'un animal qui parcourait jadis la moitié du globe — et que nos ancêtres ont peint avant de le perdre.

Repères chronologiques

Pléistocène moyen

Le bison des steppes s'installe en Eurasie et colonise la steppe à mammouths, du continent européen à la Béringie. La date précise de son apparition reste discutée.

36 000–50 000 ans

Mort, en Alaska, du bison qui deviendra « Blue Babe » — probablement tué par un lion des cavernes, puis congelé. Les estimations d'âge divergent.

~35 000–17 000 ans

Apogée de l'art pariétal : le bison des steppes devient l'une des figures les plus représentées des grottes ornées.

Fin du Pléistocène – début Holocène

Le réchauffement transforme la steppe à mammouths ; les populations refluent région par région, les dernières de Sibérie vers ~9 000 ans.

1979

Découverte de « Blue Babe » près de Fairbanks ; Dale Guthrie en fait une étude (et un ragoût) restés célèbres.

2004–2016

L'ADN ancien révèle le déclin précoce des populations béringiennes (Shapiro) et fait proposer une origine hybride au wisent (Soubrier) — hypothèse depuis discutée.

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Peu d'animaux préhistoriques nous sont parvenus par autant de chemins : nos ancêtres l'ont chassé, redouté, observé, et finalement peint sur la pierre. Quand on contemple un bison d'Altamira, on regarde le portrait d'un animal disparu, peint d'après nature par un témoin oculaire. Et entre « Blue Babe », sorti du gel après des dizaines de milliers d'années, et les lignées qu'il a léguées aux bisons d'aujourd'hui, ce géant de la steppe glaciaire n'a jamais tout à fait quitté notre monde.

Sources scientifiques et références

  • Guthrie, R. D. (1990). Frozen Fauna of the Mammoth Steppe: The Story of Blue Babe. University of Chicago Press.
  • Shapiro, B., Drummond, A. J., Rambaut, A., et al. (2004). « Rise and fall of the Beringian steppe bison ». Science, 306(5701), 1561–1565. doi:10.1126/science.1101074
  • Soubrier, J., Gower, G., Chen, K., et al. (2016). « Early cave art and ancient DNA record the origin of European bison ». Nature Communications, 7, 13158. doi:10.1038/ncomms13158
  • Froese, D., et al. (2017). « Fossil and genomic evidence constrains the timing of bison arrival in North America ». PNAS, 114(13), 3457–3462. doi:10.1073/pnas.1620754114
  • Zazula, G. D., et al. (2009). « A late Pleistocene steppe bison (Bison priscus) partial carcass from Tsiigehtchic, Northwest Territories, Canada ». Quaternary Science Reviews, 28(25–26), 2734–2742. doi:10.1016/j.quascirev.2009.06.012
  • Wang, K., et al. (2018). « Incomplete lineage sorting rather than hybridization explains the inconsistent phylogeny of the wisent ». Communications Biology, 1, 169. doi:10.1038/s42003-018-0176-6
  • Pilowsky, J. A., et al. (2022). « Range and extinction dynamics of the steppe bison in Siberia: A pattern-oriented modelling approach ». Global Ecology and Biogeography, 31(12), 2483–2497. doi:10.1111/geb.13601