Camelops
Camelops hesternus — Le chameau oublié du Nouveau Monde
Quand on pense au chameau, on imagine les dunes du Sahara ou les caravanes d'Asie centrale. Pourtant, le berceau de tous les camélidés ne se trouve ni en Afrique ni en Arabie : il est en Amérique du Nord. C'est là que la famille des chameaux est née il y a plus de quarante millions d'années, là qu'elle a prospéré, et là que vivait encore, à la fin de l'âge de glace, l'un de ses derniers et plus imposants représentants : le Camelops.
Plus haut qu'un dromadaire moderne, ce grand herbivore arpentait les plaines arides de l'ouest du continent, du Yukon jusqu'au Mexique, aux côtés des mammouths, des paresseux géants et des chevaux sauvages. Il s'est éteint il y a environ treize mille ans, à peu près au moment où les premiers humains atteignaient ce monde — et certains des plus anciens sites archéologiques d'Amérique racontent sa rencontre, fatale, avec ces nouveaux chasseurs. Le Camelops est le fantôme d'une vérité oubliée : l'Amérique fut, longtemps, une terre de chameaux.
Le chameau qui venait d'Amérique
Un berceau nord-américain
L'histoire des camélidés est l'une des plus belles illustrations de la migration animale à travers les âges. La famille apparaît en Amérique du Nord à l'Éocène, voilà plus de 40 millions d'années, et y évolue durant des dizaines de millions d'années. Ce n'est que tardivement que certaines lignées émigrent : les unes vers l'Amérique du Sud, en franchissant l'isthme de Panama, pour y donner les lamas, alpagas, guanacos et vigognes ; les autres vers l'Asie, en traversant le pont continental de Béringie, pour devenir les chameaux et dromadaires de l'Ancien Monde.
Le Camelops, lui, est resté chez lui. Il représente l'aboutissement d'une longue lignée strictement nord-américaine. Comble de l'ironie, les chameaux ont fini par disparaître complètement de leur continent d'origine à la fin du Pléistocène — ne survivant que sur les terres lointaines où ils avaient émigré. Aujourd'hui, plus aucun camélidé sauvage ne vit en Amérique du Nord.
On imagine le chameau comme un animal du désert chaud. Pourtant, une découverte de 2013 a montré que ses ancêtres prospéraient aussi dans le Grand Nord glacé. Sur l'île d'Ellesmere, dans l'Extrême-Arctique canadien, l'équipe de Natalia Rybczynski a identifié, grâce à l'analyse du collagène fossile, les restes d'un camélidé géant (Paracamelus) vieux de 3,5 millions d'années. Bien des traits que l'on croit « adaptés au désert » — la bosse réservoir de graisse, les larges pieds, les yeux protégés — auraient d'abord été des adaptations au froid et à la neige. Le chameau du Sahara descend, en somme, d'un animal des neiges.
Un géant des plaines arides
Plus grand qu'un dromadaire
Le Camelops était un animal imposant : environ 2,2 mètres au garrot, soit nettement plus haut qu'un dromadaire actuel, pour une masse estimée autour de 800 kilogrammes. Ses longues pattes et son cou allongé en faisaient une silhouette élancée, taillée pour parcourir de vastes distances dans des paysages ouverts. Comme tous les camélidés, il marchait sur de larges pieds à coussinets, terminés par deux doigts — une « patte de chameau » idéale pour les sols meubles et secs.
Une question demeure sans réponse : le Camelops avait-il une bosse ? Aucun tissu mou ne nous étant parvenu, l'os reste muet sur ce point. Les paléontologues le reconstituent donc prudemment, le plus souvent sans bosse marquée, faute de preuve. C'est l'une des incertitudes les plus frustrantes au sujet de cet animal : nous connaissons son squelette dans le détail, mais son allure exacte — bossu ou non, à poil ras ou laineux — nous échappe encore en partie.
Que mangeait-il ?
L'étude de l'usure des dents et de la composition isotopique des os indique que le Camelops était surtout un brouteur : il consommait des feuilles, des rameaux et des arbustes ligneux plutôt que de l'herbe rase, dans des environnements arides à semi-arides. Cette niche de « cueilleur de buissons » le distinguait des chevaux et des bisons, brouteurs d'herbe, avec lesquels il partageait la steppe — une répartition des ressources qui permettait à toute cette mégafaune de coexister.
Le monde du Camelops
À la fin du Pléistocène, l'ouest de l'Amérique du Nord abritait une faune d'une richesse aujourd'hui inimaginable. Le Camelops y côtoyait les mammouths, les mastodontes, les paresseux terrestres géants, les chevaux sauvages américains, les bisons à longues cornes et les pécaris. Au-dessus de cette profusion d'herbivores régnaient de redoutables prédateurs : le tigre à dents de sabre Smilodon, le loup géant Aenocyon dirus, et le lion américain (Panthera atrox), cousin géant du lion des cavernes.
Les célèbres fosses de bitume de Rancho La Brea, à Los Angeles, ont d'ailleurs piégé et conservé de nombreux Camelops aux côtés de cette faune. C'est dire si l'animal était commun : il constituait l'un des grands herbivores ordinaires de ce paysage glaciaire tempéré, une proie de choix pour les carnivores comme, bientôt, pour l'Homme.
Les chameaux et les premiers Américains
L'extinction du Camelops coïncide étroitement avec un événement majeur : l'arrivée de l'Homme sur le continent américain, il y a un peu plus de treize mille ans. Et nous en avons des preuves directes. Sur le site de Wally's Beach, en Alberta (Canada), les travaux de Michael Waters et de ses collègues (2015) ont mis au jour des ossements de Camelops portant des marques de découpe, associés à des outils de pierre — témoignages d'une chasse et d'un dépeçage par les premiers Américains, datés d'environ 13 300 ans.
« Les os de chevaux et de chameaux de Wally's Beach, associés à des outils de pierre, montrent que les premiers habitants de l'Amérique chassaient ces grands mammifères il y a environ 13 300 ans. » — D'après Michael R. Waters et al., « Late Pleistocene horse and camel hunting… Wally's Beach », PNAS, 2015
Le Camelops disparaît dans la grande vague d'extinctions de la mégafaune de la fin du Quaternaire, il y a environ 13 000 à 11 000 ans, qui emporta aussi les mammouths, les paresseux géants, les chevaux américains et les grands prédateurs. Deux causes se conjuguent, sans qu'on puisse encore en démêler le poids exact : le bouleversement climatique de la fin de la dernière glaciation, qui transforma les habitats, et la pression de chasse exercée par les humains nouvellement arrivés. Pour un grand herbivore à la reproduction lente, l'addition des deux fut fatale.
Parenté : plus chameau que lama
Pendant longtemps, on a hésité sur la place exacte du Camelops dans l'arbre des camélidés. Était-il plus proche des lamas sud-américains ou des chameaux de l'Ancien Monde ? La réponse est venue de l'ADN ancien. En 2015, Peter Heintzman et ses collègues sont parvenus à extraire et séquencer du matériel génétique d'os de Camelops conservés dans le pergélisol du Yukon. Leur verdict : le Camelops appartenait à la lignée des chameaux de l'Ancien Monde (les Camelini), et non à celle des lamas. Le grand chameau d'Amérique était donc un proche parent de nos dromadaires et chameaux de Bactriane, bien plus que des lamas qui vivent aujourd'hui sur le même continent que lui.
Histoire de la découverte
Joseph Leidy décrit Camelops hesternus, « le chameau d'hier », à partir de fossiles découverts en Californie.
De nombreux squelettes sont exhumés des fosses de bitume de Rancho La Brea et de gisements de tout l'ouest nord-américain.
Rybczynski et al. identifient un camélidé géant de l'Extrême-Arctique (Paracamelus) : les chameaux sont d'abord des animaux du froid.
Heintzman et al. séquencent l'ADN ancien du Camelops : il appartient à la lignée des chameaux de l'Ancien Monde. Waters et al. prouvent sa chasse par l'Homme à Wally's Beach.
L'héritage du Camelops
Le Camelops nous oblige à renverser une image trop bien ancrée. Le chameau n'est pas un fils du désert d'Arabie, mais un enfant de l'Amérique, héritier d'une lignée qui a connu les neiges de l'Arctique avant les sables du Sahara. Sa disparition, voilà treize mille ans, a laissé l'Amérique du Nord orpheline d'une famille qui y était née et y avait prospéré pendant des dizaines de millions d'années.
Son histoire résonne avec celle de toute la mégafaune glaciaire : celle d'un monde foisonnant, basculant en quelques millénaires sous l'effet conjugué du climat et de l'Homme. Mais elle porte aussi une étrange consolation. Car la lignée du Camelops n'est pas tout à fait éteinte : à des milliers de kilomètres de son berceau, dans les déserts de l'Ancien Monde et sur les hauts plateaux des Andes, ses cousins — chameaux, dromadaires et lamas — perpétuent encore aujourd'hui l'aventure des camélidés.
Sources scientifiques et références
- Leidy, J. (1854). Description de Camelops hesternus. Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia, 7, 172.
- Webb, S. D. (1965). The osteology of Camelops. Bulletin of the Los Angeles County Museum of Natural History, 1, 1–54.
- Rybczynski, N. et al. (2013). Mid-Pliocene warm-period deposits in the High Arctic yield insight into camel evolution. Nature Communications, 4, 1550. DOI : 10.1038/ncomms2516
- Heintzman, P. D. et al. (2015). Genomic data from extinct North American Camelops revise camel evolutionary history. Molecular Biology and Evolution, 32(9), 2433–2440. DOI : 10.1093/molbev/msv128
- Waters, M. R. et al. (2015). Late Pleistocene horse and camel hunting at the southern margin of the ice-free corridor (Wally's Beach, Canada). PNAS, 112(14), 4263–4267. DOI : 10.1073/pnas.1420650112
- Zazula, G. D. et al. (2011). Late Pleistocene Camelops from eastern Beringia. Quaternary Science Reviews. (Répartition septentrionale du genre.)