Giganotosaurus
Giganotosaurus carolinii — Le géant du Sud qui rivalisait avec le T. rex
Pendant près d'un siècle, le Tyrannosaurus rex a régné sans partage sur l'imaginaire du « plus grand carnivore de tous les temps ». Puis, en 1993, un mécanicien argentin passionné de fossiles a déterré dans le désert de Patagonie un squelette qui allait bousculer ce classement : celui d'un prédateur aussi long que le tyran — peut-être un peu plus —, mais qui avait vécu sur un autre continent, des dizaines de millions d'années plus tôt, et qui n'avait presque rien à voir avec lui.
Ce géant, c'est le Giganotosaurus, le « lézard géant du Sud ». Trancheur plutôt que broyeur, chasseur présumé de sauropodes colossaux, et star (malmenée) de Jurassic World, il raconte une vérité que le grand public oublie souvent : les plus grands dinosaures carnivores n'étaient pas tous des tyrannosaures, et l'Amérique du Nord n'a jamais eu le monopole des monstres.
Un géant découvert par un amateur
L'histoire commence en 1993, près de Villa El Chocón, dans la province de Neuquén, en Patagonie argentine. Rubén Carolini, mécanicien de métier et chasseur de fossiles amateur, repère des ossements émergeant des terrains désertiques. Ils appartiennent à un dinosaure carnivore d'une taille stupéfiante. Le squelette se révélera complet à environ 70 % — crâne, bassin, os des pattes et la majeure partie de la colonne vertébrale —, ce qui en fait l'un des grands théropodes les mieux connus de l'hémisphère Sud.
En 1995, les paléontologues argentins Rodolfo Coria et Leonardo Salgado décrivent l'animal dans la prestigieuse revue Nature. Ils le baptisent Giganotosaurus carolinii : « lézard géant du Sud », et carolinii en hommage à son découvreur. Le nom prête souvent à confusion — on le lit parfois « giganto-saurus », comme s'il signifiait simplement « lézard gigantesque » —, alors qu'il se décompose en gigas (géant), notos (le vent du sud, donc le Sud) et sauros (lézard). La racine gigas est bien celle qui a donné « gigantesque », via le latin ; ce que la lecture courante escamote, c'est le notos du milieu — et avec lui toute la moitié sud du nom.
À ne pas mélanger avec Gigantosaurus — sans le « o » qui suit Gigan —, un nom ancien et douteux donné en 1869 à des restes de sauropode européen. Giganotosaurus, lui, désigne sans ambiguïté le grand prédateur patagonien décrit en 1995. Une lettre de différence, deux animaux que tout oppose.
Plus grand que T. rex ?
C'est la question qui a fait la célébrité de l'animal, et elle appelle d'emblée une mise en garde : toutes ces valeurs sont des estimations, obtenues par des méthodes différentes, et elles varient beaucoup. Dans leur description de 1995, Coria et Salgado donnent environ 12,5 mètres pour 6 à 8 tonnes. Un second spécimen, connu par un fragment de mâchoire inférieure d'environ 8 % plus grand que celui de l'holotype — un écart ramené depuis à 6,5 % par certains auteurs —, suggère que l'espèce pouvait atteindre, voire dépasser, 13 mètres. Côté masse, les travaux publiés vont de 6,6 tonnes (Seebacher, 2001) à près de 14 (Therrien et Henderson, 2007) : l'écart dit assez la fragilité de l'exercice. Il n'empêche : en longueur, c'est l'un des plus grands dinosaures carnivores jamais mis au jour, dans le même ordre de grandeur que son cousin africain Carcharodontosaurus et que le Spinosaurus, dont plusieurs reconstructions dépassent d'ailleurs sensiblement les 13 mètres.
Faut-il pour autant le déclarer « plus grand que le T. rex » ? La réponse demande de la nuance. En longueur, le Giganotosaurus rivalise avec le tyran et le devance peut-être de quelques dizaines de centimètres. Mais le T. rex était bâti plus massif : ossature plus épaisse, tronc plus large, volumes musculaires restitués plus importants — de quoi le rendre, à longueur égale, vraisemblablement plus lourd. Les fourchettes de masse des deux animaux se recouvrent largement, et le classement dépend de la méthode et du spécimen retenus ; certains auteurs donnent même l'avantage aux carcharodontosauridés. Disons-le ainsi : le Giganotosaurus était sans doute le plus long, le T. rex le plus trapu — et pour la force de morsure, l'avantage du tyran, lui, est mesuré. Match nul, ou presque.
Opposer Giganotosaurus et T. rex est tentant, mais impossible dans la réalité : un océan et des dizaines de millions d'années les séparaient. Le T. rex apparaît en Amérique du Nord vers 68 Ma, quand le géant patagonien avait disparu depuis longtemps — de trente millions d'années si l'on retient la datation classique de la Formation de Candeleros (~98 Ma), de plus de quarante si l'on suit la redatation de 2026 (~111 Ma). Attention, en revanche, à ne pas faire tout reposer sur la convergence : être un théropode bipède, les deux le tiennent d'ancêtres communs. Ce qu'ils ont inventé chacun de son côté, c'est le gigantisme — et les solutions très différentes qui vont avec.
Un « requin » terrestre, pas un broyeur d'os
Car c'est là tout le sel de l'histoire : le Giganotosaurus n'est pas un tyrannosaure. Il appartient à une famille distincte, les Carcharodontosauridae, dont le nom signifie « reptiles aux dents de requin » — en référence au genre Carcharodontosaurus, lui-même nommé d'après le requin blanc Carcharodon. Au Crétacé inférieur et au début du Crétacé supérieur, ces prédateurs comptaient parmi les plus grands carnivores d'Amérique du Sud et d'Afrique — mais la carte n'a rien d'un partage net et permanent : on en connaît aussi d'Amérique du Nord, d'Europe et d'Asie, et c'est seulement dans la seconde moitié du Crétacé supérieur que les tyrannosaures s'imposent sans partage au Nord.
Et cette parenté change tout dans la manière de tuer. Le crâne du Giganotosaurus, dont les reconstitutions publiées vont de 1,53 à 1,80 mètre — les valeurs hautes étant soupçonnées d'être trop généreuses —, était long, bas et relativement étroit, garni de dents aplaties, dentelées comme des lames de couteau. Là où le T. rex avait des dents épaisses « en banane », faites pour broyer l'os, le giganotosaure disposait d'un arsenal de trancheur : ses dents en lame étaient idéales pour entailler la chair et infliger d'immenses plaies. La force de morsure du tyran a été modélisée et chiffrée ; celle du giganotosaure ne l'a pas été dans les mêmes termes, mais la forme de son crâne et de ses dents plaide pour un animal qui découpait plutôt qu'il ne concassait. De là l'hypothèse, souvent reprise, d'une mise à mort par hémorragie plutôt que par broiement — une inférence tirée de la forme des dents, non un comportement observé.
Autre différence avec le tyran : ses mains portaient trois doigts griffus, là où le T. rex n'en gardait que deux, atrophiés. Quant à son cerveau, l'étude de sa boîte crânienne par Coria et Currie (2002) a révélé un moulage encéphalique modeste, en forme de banane, doté de vastes bulbes olfactifs. De grands bulbes signalent un odorat développé ; ils ne disent rien, en revanche, de la distance à laquelle l'animal pouvait repérer une proie.
Chassait-il en meute des géants ?
Le Giganotosaurus partageait sa Patagonie avec quelques-uns des plus grands animaux ayant jamais foulé la Terre : des sauropodes titanesques, comme Andesaurus ou, un peu plus tard et dans la même région, le colossal Argentinosaurus, qui dépassait peut-être 30 mètres et 60 tonnes. Comment un prédateur, même de 13 mètres, pouvait-il s'attaquer à de telles montagnes de chair ? Disons-le tout de suite : on n'en sait rien. Aucune trace de morsure, aucun contenu stomacal, aucun site de mise à mort ne documente le menu du Giganotosaurus. Partager une région avec des sauropodes ne prouve pas qu'on les chassait.
Une piste fascinante est venue d'un cousin très proche. En 2006, Coria et Philip Currie décrivent le Mapusaurus, un autre carcharodontosauridé géant de Patagonie, à partir d'un gisement d'ossements rassemblant au moins sept individus d'âges variés, mêlés au même endroit. Une telle accumulation suggère que ces grands prédateurs n'étaient peut-être pas solitaires. Attention au raccourci, toutefois : se rassembler n'est pas chasser ensemble, et une chose est de supposer une vie de groupe, une autre d'en déduire des attaques coordonnées. Et le tout concerne le Mapusaurus : l'étendre au Giganotosaurus ajoute une extrapolation à l'autre. L'image de giganotosaures encerclant un jeune sauropode est séduisante ; elle reste une hypothèse sur une hypothèse.
Le gisement de Mapusaurus — au moins sept individus d'âges variés au même endroit — est l'un des rares indices d'un possible comportement grégaire chez les très grands théropodes. Il ne « prouve » pas la chasse en meute : les carcasses ont pu s'accumuler au fil du temps, et vivre à plusieurs n'implique pas de chasser à plusieurs. Mais il ouvre la porte à une image très différente du grand prédateur solitaire.
La star (malmenée) de Jurassic World
En 2022, le Giganotosaurus accède à la célébrité mondiale en devenant le grand antagoniste de Jurassic World : Le Monde d'après. Présenté tout au long du film comme le prédateur ultime, il affronte le T. rex dans un combat spectaculaire — qu'il finit d'ailleurs par perdre, le vieux tyran prenant le dessus avec l'aide d'un Therizinosaurus. Pour le public, c'était une révélation : enfin un rival à la hauteur de la star de la saga.
Mais, comme souvent, le cinéma a pris de larges libertés. Le Giganotosaurus du film est surdimensionné, hérissé de piques et de crêtes rouges qui n'ont aucun fondement fossile, et doté d'une allure de monstre cauchemardesque. Le véritable animal était tout autre : un grand carnivore au crâne long et bas, à la peau sans doute en grande partie écailleuse. Soyons précis sur ce qu'on reproche au film : les piques et les crêtes ne reposent sur aucun fossile. Sa couleur, en revanche, nous est tout simplement inconnue — on ne peut pas plus affirmer qu'il était rouge que le contraire.
Le vrai Giganotosaurus n'avait ni piques ni crêtes hérissées : c'était un grand prédateur au crâne long et bas, à la silhouette sobre, qui partageait la Patagonie avec des sauropodes géants. Moins théâtral que la version hollywoodienne — mais autrement plus intéressant.
Histoire de la découverte
Rubén Carolini, mécanicien et chasseur de fossiles amateur, découvre le squelette près de Villa El Chocón, en Patagonie argentine.
Rodolfo Coria et Leonardo Salgado décrivent Giganotosaurus carolinii dans Nature — l'un des plus grands théropodes connus.
Calvo et Coria décrivent un second spécimen, à la mâchoire ~8 % plus grande : l'espèce pourrait dépasser 13 mètres.
Coria et Currie décrivent la boîte crânienne : un moulage encéphalique modeste, mais de vastes bulbes olfactifs.
La description du Mapusaurus, cousin proche trouvé en gisement collectif, relance l'hypothèse d'une vie de groupe chez les grands carcharodontosauridés.
Jurassic World : Le Monde d'après fait du giganotosaure une vedette de cinéma — au prix de nombreuses inexactitudes.
De nouvelles datations U-Pb sur zircons placent la Formation de Candeleros à ~111 Ma (Albien), soit treize millions d'années plus tôt que l'âge admis jusque-là.
Le Giganotosaurus est plus qu'un simple « concurrent du T. rex ». Il rappelle que le règne des dinosaures carnivores fut une histoire à plusieurs continents et à plusieurs lignées, où des géants comparables se sont élevés indépendamment au Nord et au Sud, à des dizaines de millions d'années d'écart. Trancheur de Patagonie face au broyeur de Laramidia, il incarne une autre manière d'être un colosse — et nous oblige à élargir notre carte des terres perdues bien au-delà du seul Hell Creek.
Sources scientifiques et références
- Coria, R. A., & Salgado, L. (1995). « A new giant carnivorous dinosaur from the Cretaceous of Patagonia ». Nature, 377(6546), 224–226. doi:10.1038/377224a0
- Calvo, J. O., & Coria, R. A. (1998). « New specimen of Giganotosaurus carolinii (Coria & Salgado, 1995), supports it as the largest theropod ever found ». Gaia, 15, 117–122.
- Coria, R. A., & Currie, P. J. (2002). « The braincase of Giganotosaurus carolinii (Dinosauria: Theropoda) from the Upper Cretaceous of Argentina ». Journal of Vertebrate Paleontology, 22(4), 802–811. doi:10.1671/0272-4634(2002)022[0802:TBOGCD]2.0.CO;2
- Coria, R. A., & Currie, P. J. (2006). « A new carcharodontosaurid (Dinosauria, Theropoda) from the Upper Cretaceous of Argentina ». Geodiversitas, 28(1), 71–118. (description de Mapusaurus roseae)
- Bates, K. T., & Falkingham, P. L. (2012). « Estimating maximum bite performance in Tyrannosaurus rex using multi-body dynamics ». Biology Letters, 8(4), 660–664. doi:10.1098/rsbl.2012.0056
- Sereno, P. C., et al. (1996). « Predatory dinosaurs from the Sahara and Late Cretaceous faunal differentiation ». Science, 272(5264), 986–991. doi:10.1126/science.272.5264.986
- Maniel, I. J., Almeida, R., Kimbrough, D. L., de la Puente, G. S., Garrido, A. C., Bellardini, F., & Mahoney, J. B. (2026). « Albian zircon U-Pb crystallization ages from tuff beds in the Candeleros and Huincul formations, Neuquén Basin, Argentina ». Gondwana Research. doi:10.1016/j.gr.2026.06.020