Spinosaurus
Spinosaurus aegyptiacus — Le lézard épineux des deltas africains
Il y a une centaine d'années, un paléontologue bavarois nommé Ernst Stromer von Reichenbach décrivait un dinosaure dont les vertèbres dorsales portaient des épines neurales pouvant atteindre 1,65 mètre de hauteur. L'animal qu'il décrivait en 1915, à partir de fossiles collectés dans l'oasis égyptienne de Bahariya, allait devenir l'un des dinosaures les plus mystérieux, les plus débattus et les plus fascinants jamais découverts : Spinosaurus aegyptiacus, le « lézard épineux d'Égypte ». Avec une longueur estimée entre 14 et 16 mètres — dépassant potentiellement Tyrannosaurus rex et surpassant en dimensions tout autre théropode connu —, il est aujourd'hui considéré comme le plus grand carnivore terrestre de toute l'histoire de la vie.
L'histoire de Spinosaurus aegyptiacus est marquée par une succession de coups du sort extraordinaires. Ses fossiles originaux — irremplaçables — furent détruits lors du bombardement de Munich par les Alliés en 1944, réduisant à néant les collections du paléontologue bavarois et plongeant la science dans une ignorance quasi totale pendant des décennies. Il fallut attendre les années 2010 et une série de découvertes marocaines remarquables pour que Spinosaurus reprenne sa place au centre de la paléontologie mondiale — et révèle une biologie encore plus surprenante qu'on ne l'imaginait.
La voile dorsale — Un ornement aux fonctions débattues
Des épines neurales hors du commun
La caractéristique anatomique la plus spectaculaire de Spinosaurus aegyptiacus est indiscutablement sa voile dorsale — une structure formée par l'élongation extrême des épines neurales des vertèbres dorsales. Ces apophyses osseuses, mesurant de 1,3 à 1,65 mètre de hauteur, formaient un dos en crête qui rappelle superficiellement celui du pélycosaure Dimetrodon — bien que les deux animaux soient sans aucune parenté proche. La voile du Spinosaure s'étendait sur la majeure partie du dos et de la queue, constitutant une surface dorsale considérable.
À quoi servait cette structure ? Le débat perdure. Deux hypothèses principales s'affrontent. La première est celle de la thermorégulation : une voile richement vascularisée pourrait servir de radiateur, dissipant la chaleur corporelle en milieu chaud ou, au contraire, absorbant la chaleur solaire le matin pour réchauffer l'animal. La seconde hypothèse — display sexuel ou intraspécifique — suggère que la voile était un ornement visible de loin, servant à la signalisation sociale, aux combats pour la domination ou à la séduction des partenaires. Une troisième possibilité, défendue notamment après les découvertes de 2020 sur la queue, est que la structure n'était pas une voile plate mais une bosse graisseuse comparable à celle d'un bison ou d'un zébu. Cette dernière hypothèse reste minoritaire.
En 2020, Nizar Ibrahim et son équipe publiaient dans Nature la description d'une série de vertèbres caudales de Spinosaurus remarquablement complètes, trouvées dans les gisements de la Formation de Kem Kem au Maroc. Ces vertèbres révélaient une queue haute et comprimée latéralement — une structure natatoire, comparable à celle des crocodiliens actuels. Cette découverte constituait la preuve anatomique la plus directe que Spinosaurus nageait activement, en propulsant son arrière-train de façon ondulante, à la manière d'un crocodile ou d'une anguille géante.
Un prédateur semi-aquatique

Une anatomie repensée depuis 2014
Avant 2014, Spinosaurus était imaginé comme un grand théropode bipède de rivage, pêchant occasionnellement — à la manière d'un grizzly attrapant des saumons — mais fondamentalement terrestre dans ses habitudes. La publication d'Ibrahim et al. dans Nature en septembre 2014 bouleversa complètement ce tableau. Le squelette partiel marocain décrit dans cet article révélait des membres postérieurs extrêmement courts par rapport à la taille corporelle globale, suggérant que l'animal se déplaçait à quatre pattes en milieu terrestre — une posture peu commune chez les théropodes — mais nageait aisément en milieu aquatique.
D'autres indices anatomiques allaient dans le même sens. La densité osseuse exceptionnellement élevée des os longs du Spinosaure — une ostéosclérose comparable à celle des hippopotames et des manchots, deux animaux aquatiques —, révélée par l'étude sur la densité osseuse de Fabbri et al. (2022), parue dans Nature, lui conférait une densité corporelle favorable à la flottabilité nulle ou négative, facilitant une immersion prolongée. Le museau longiligne, muni de dents coniques pointées vers l'avant, est presque identique à celui des gavials modernes — des crocodiliens hautement spécialisés dans la capture de poissons. Des petites fosses sur le museau, comparables aux fossettes sensitives des crocodiliens, suggèrent la présence d'organes sensoriels capables de détecter les vibrations dans l'eau.
Des proies à la mesure de sa taille
Dans les eaux et sur les berges de la Formation de Kem Kem, Spinosaurus aegyptiacus coexistait avec une faune aquatique d'une richesse extraordinaire. Sa proie de prédilection la mieux documentée était probablement Onchopristis numidus, un poisson-scie géant pouvant atteindre trois à quatre mètres de longueur (les estimations anciennes, jusqu'à huit mètres, sont aujourd'hui révisées à la baisse), dont les rostres dentelés sont abondants dans les gisements marocains. Des dents de Spinosaurus ont été retrouvées associées aux ossements d'Onchopristis, fournissant une preuve directe d'interaction prédateur-proie. Des poissons-poumons (Neoceratodus africanus) et des cœlacanthes (Axelrodichthys) peuplaient également ces eaux, constituant autant de proies potentielles dans cet écosystème aquatique d'une richesse exceptionnelle.
« Ce que nous avons découvert au Maroc n'est pas un Spinosaurus légèrement modifié — c'est un animal fondamentalement différent de tout ce que nous avions imaginé. Des membres postérieurs courts, une densité osseuse élevée, une queue natatoire : tout cela dessine le portrait d'un dinosaure qui passait une grande partie de sa vie dans l'eau, d'une manière que nous n'avions jamais envisagée pour un théropode. » — Nizar Ibrahim, Université de Detroit Mercy, cité dans son article publié dans Nature, 2020, décrivant la queue natatoire de Spinosaurus

L'Afrique du Crétacé — « L'époque la plus dangereuse »
La Formation de Kem Kem
La Formation de Kem Kem, aujourd'hui exposée dans les falaises de grès rouges du sud-est du Maroc et du nord-ouest de l'Algérie, représente un ancien delta fluvial du Cénomanien — il y a environ 95 à 100 millions d'années. Cet environnement, à mi-chemin entre le delta du Nil et l'Amazonie préhistorique, était traversé de nombreux bras de fleuves bordés de forêts de conifères et de palmiers primitifs, se déversant dans la mer de Téthys. La densité de grands prédateurs qu'il abritait est sans équivalent dans le registre fossile.

Aux côtés de Spinosaurus aegyptiacus vivait Carcharodontosaurus saharicus, un grand théropode carnivore terrestre pouvant atteindre 13 mètres — comparable en taille au Tarbosaurus bataar d'Asie. Deltadromeus agilis, un théropode plus gracile mais certainement rapide, complétait le tableau des grands carnivores. Dans les eaux, au-delà d'Onchopristis, nageaient de grands crocodiliens comme Aegisuchus witmeri et des tortues géantes. Paul Sereno, qui a décrit plusieurs de ces taxons, a qualifié cet écosystème de « l'endroit le plus dangereux de l'histoire de la Terre » — une formule médiatique, certes, mais qui reflète la concentration réelle de grands prédateurs dans ce milieu unique.
La longueur de Spinosaurus aegyptiacus est estimée à 14–16 mètres selon les chercheurs, ce qui en fait le plus grand théropode connu. En revanche, sa masse est extrêmement débattue : les estimations varient de 7 à 20 tonnes selon les modèles utilisés. Cette incertitude tient à la rareté des ossements des membres — les éléments les plus utiles pour estimer la masse — dans le matériel fossile disponible. La nature semi-aquatique de l'animal, et donc une densité corporelle différente de celle des théropodes terrestres, complique encore les calculs.
La tragédie de Munich
Des fossiles détruits avant d'être compris
Ernst Stromer von Reichenbach, paléontologue bavarois de l'Université de Munich, consacra une partie essentielle de sa carrière à l'étude des vertébrés fossiles du Crétacé d'Égypte. Ses expéditions dans l'oasis de Bahariya entre 1910 et 1914 lui avaient rapporté des fossiles extraordinaires : outre Spinosaurus aegyptiacus, il décrivit Carcharodontosaurus saharicus, Bahariasaurus ingens et Aegyptosaurus baharijensis. Ces fossiles, entreposés au Paläontologische Staatssammlung de Munich, constituaient l'un des ensembles les plus importants sur la faune du Crétacé africain.
Dans la nuit du 24 au 25 avril 1944, les bombardements alliés sur Munich détruisirent le Paläontologische Museum et ses collections. Les fossiles originaux de Spinosaurus aegyptiacus — les seuls spécimens qui avaient permis à Stromer d'écrire sa description de 1915 — furent réduits en cendres. Stromer avait demandé dès 1942 que ses collections soient évacuées vers un lieu sûr, mais l'administration nazie avait refusé. La destruction de ces fossiles irremplaçables constitue l'une des plus grandes pertes de l'histoire de la paléontologie mondiale. Il faudra soixante-dix ans de fouilles en Afrique du Nord pour reconstituer partiellement ce que la guerre avait anéanti en une nuit.
La renaissance de 2014 — Un squelette qui change tout
Ernst Stromer von Reichenbach collecte dans l'oasis de Bahariya (Égypte) des fossiles d'un grand théropode inconnu, dont des vertèbres aux épines neurales exceptionnellement allongées.
Stromer publie la description officielle de Spinosaurus aegyptiacus dans les Abhandlungen der Bayerischen Akademie der Wissenschaften. Il reconnaît immédiatement le caractère exceptionnel de la voile dorsale.
Bombardement de Munich : destruction des fossiles originaux de Stromer au Paläontologische Museum. Spinosaurus n'existe plus que dans les descriptions et les dessins publiés.
Cristiano Dal Sasso et al. décrivent dans Cretaceous Research un museau de spinosauridé trouvé en Italie (spécimen de Milan), permettant de mieux comprendre la morphologie crânienne du groupe.
Nizar Ibrahim et al. publient dans Science la description d'un squelette partiel de Spinosaurus découvert dans la Formation de Kem Kem au Maroc. Les membres postérieurs courts et la densité osseuse élevée révèlent pour la première fois la nature semi-aquatique du dinosaure.
Ibrahim et al. publient dans Nature la description des vertèbres caudales de Spinosaurus, formant une queue comprimée latéralement — morphologie natatoire — confirmant la locomotion aquatique active.
L'héritage du lézard épineux
Spinosaurus aegyptiacus incarne mieux que tout autre animal fossile les paradoxes de la paléontologie : un animal qui fascinait le public depuis un siècle, mais dont les scientifiques ignoraient l'essentiel jusqu'il y a dix ans à peine. Sa biologie semi-aquatique, révélée au fil de découvertes marocaines successives, oblige à repenser non seulement cet animal spécifique, mais aussi la diversité des modes de vie chez les théropodes — un groupe bien plus varié morphologiquement et écologiquement que ne l'avait longtemps supposé la paléontologie classique.
La tragédie des fossiles de Stromer ajoute à cette histoire une dimension humaine poignante : rappelant que la science accumule son savoir dans des institutions physiques que la guerre peut réduire en cendres, et que derrière chaque fossile il y a un homme ou une femme qui a consacré des années de sa vie à l'arracher à la terre et à le comprendre. Ernst Stromer mourut en 1952, sans avoir jamais vu le Spinosaurus qu'il avait découvert reconstitué à sa juste mesure. Ce que nous savons aujourd'hui de cet animal extraordinaire, c'est à la persévérance de chercheurs comme Nizar Ibrahim — qui a passé des années à fouiller les marchés de fossiles marocains avant de retrouver le gisement d'origine — que nous le devons.
Sources scientifiques et références
- Stromer, E. (1915). Ergebnisse der Forschungsreisen Prof. E. Stromers in den Wüsten Ägyptens. II. Abhandlungen der Bayerischen Akademie der Wissenschaften, 28(3), 1–57.
- Ibrahim, N. et al. (2014). Semiaquatic adaptations in a giant predatory dinosaur. Science, 345(6204), 1613–1616. DOI : 10.1126/science.1258750
- Ibrahim, N. et al. (2020). Tail-propelled aquatic locomotion in a theropod dinosaur. Nature, 581(7806), 67–70. DOI : 10.1038/s41586-020-2190-3
- Fabbri, M. et al. (2022). Subaqueous foraging among carnivorous dinosaurs. Nature, 603, 852–857. DOI : 10.1038/s41586-022-04528-0
- Aureliano, T. et al. (2018). Semi-aquatic adaptations in a spinosaurid from the Lower Cretaceous of Brazil (étude sur les spinosauridés brésiliens). Cretaceous Research, 90, 283–295.
- Dal Sasso, C. et al. (2005). New information on the skull of the enigmatic theropod Spinosaurus. Cretaceous Research, 26(5), 689–698.
- Sereno, P. C. et al. (1996). Predatory dinosaurs from the Sahara and Late Cretaceous faunal differentiation. Science, 272(5264), 986–991.
- Hone, D. W. E., & Holtz, T. R. (2017). A century of spinosaurs — a review and revision of the Spinosauridae with comments on their ecology. Acta Geologica Sinica, 91(3), 1120–1132.
- Smith, J. B. et al. (2006). A new carcharodontosaurid (Dinosauria, Theropoda) from the Paleogene of Africa. Annals of Carnegie Museum, 73(2), 132–145.