Mapusaurus
Mapusaurus roseae — Le géant de Patagonie qui chassait peut-être en groupe
Pendant des décennies, les grands prédateurs dinosauriens ont eu une réputation tenace : celle de tueurs solitaires. Un monstre, une proie, un face-à-face. Puis, dans les badlands rougeâtres de Patagonie, des paléontologues ont déterré quelque chose de troublant : non pas un géant, mais toute une bande, ensevelie au même endroit — des individus de tailles et de stades de croissance très différents, mêlés dans la même roche.
Ce géant, c'est le Mapusaurus, le « lézard de la Terre ». Cousin proche du Giganotosaurus, il n'est ni le plus grand ni le plus connu des carnassiers du Crétacé. Mais son gisement pose l'une des questions les plus fascinantes de la paléontologie : et si certains de ces monstres chassaient en meute ?
Le lézard de la Terre
Son nom raconte deux histoires à la fois. « Mapu » signifie « la Terre » dans la langue mapuche, le peuple natif de la Patagonie — un hommage à la terre qui l'a livré. Quant à l'épithète « roseae », elle évoque les roches rosées dans lesquelles les os ont été dégagés… et rend en même temps hommage à Rose Letwin, la mécène qui finança les fouilles. Un nom qui tient à la fois du sol et de la générosité.
Les ossements ont été exhumés entre 1997 et 2001 dans le cadre du Argentinian-Canadian Dinosaur Project, puis décrits en 2006 par deux figures majeures de la discipline : l'Argentin Rodolfo Coria et le Canadien Philip J. Currie. Leur monographie, publiée dans la revue Geodiversitas, ne décrit pas un squelette, mais les restes mêlés de plusieurs individus.
Un cousin du Giganotosaure
Le Mapusaurus appartenait aux carcharodontosauridés, les « dinosaures à dents de requin » — la même grande famille que le Carcharodontosaurus d'Afrique du Nord. À l'intérieur de cette famille, il occupe une branche bien précise, les Giganotosaurini, aux côtés de son voisin et quasi-jumeau patagonien : le Giganotosaurus.
Les deux se ressemblaient beaucoup : un corps massif équilibré par une longue queue, des bras courts à trois doigts, et surtout un crâne immense armé de dents aplaties en lame, dentelées comme des couteaux à steak. Ces dents-là ne sont pas celles d'un broyeur d'os comme le Tyrannosaurus rex : aplaties et dentelées, elles entaillent plutôt qu'elles n'écrasent. Ce que le Mapusaurus en faisait exactement, et sur quelles proies, aucune étude biomécanique ne l'a établi pour lui. Son crâne était toutefois légèrement plus haut et plus étroit que celui du Giganotosaure — un détail d'anatomiste qui a justifié d'en faire un genre à part.
Côté gabarit, le plus grand spécimen retrouvé approchait les 12 mètres de long pour plusieurs tonnes — dans la cour des géants, à peine en dessous du Giganotosaure. Mais le gisement réservait une surprise : tous les individus n'avaient pas la même taille, et de loin.
Le gisement qui change tout
C'est là que le Mapusaurus devient exceptionnel. Sur un seul et même site, les fouilleurs ont mis au jour les restes d'au moins sept à neuf individus — peut-être davantage —, depuis de jeunes animaux d'environ 5,5 mètres jusqu'à des adultes de plus de douze mètres — des longueurs elles-mêmes extrapolées d'os isolés, la monographie ne livrant pas de squelette complet. Tous des Mapusaurus, tous au même endroit.
Or, retrouver autant de grands prédateurs ensemble est rarissime. Dans un écosystème normal, les carnivores sont peu nombreux et dispersés. Cette concentration a donc poussé Rodolfo Coria à formuler une hypothèse audacieuse : et si ces animaux vivaient et chassaient en groupe ? Une meute capable de coordonner ses attaques pourrait abattre des proies qu'un chasseur isolé n'aurait jamais osé affronter — comme les sauropodes titanesques qui partageaient leur territoire.
Dans la même Formation de Huincul — dont l'âge fait débat depuis les datations U-Pb de 2026, qui la placent à l'Albien plutôt qu'au Cénomanien — vivait le colossal Argentinosaurus, l'un des plus grands animaux ayant jamais foulé la Terre — 30 mètres et peut-être 70 tonnes. Un adulte de ce gabarit aurait constitué une proie décourageante pour un prédateur isolé — c'est une inférence de bon sens, pas un résultat d'étude. Mais une bande de Mapusaurus, en harcelant un individu affaibli ou un jeune ? L'idée a de quoi faire rêver — et reste, justement, à démontrer.
Meute ou simple coïncidence ?
Ici, l'honnêteté scientifique s'impose. Car un tas d'os, aussi spectaculaire soit-il, ne prouve pas directement un comportement. Coria et Currie eux-mêmes sont restés prudents dans leur publication : ils penchent pour un assemblage non fortuit, tout en laissant ouverte l'hypothèse d'une accumulation étalée dans le temps. Les scénarios que l'on ajoute volontiers ensuite — la mare boueuse, le point d'eau, les carcasses qui en attirent d'autres — sont des illustrations plausibles du mécanisme, pas ce qu'écrivent les auteurs.
Autrement dit, deux lectures du même gisement s'affrontent : soit une véritable structure sociale (une meute), soit une illusion d'optique créée par le temps, qui aurait empilé des morts solitaires au fil des siècles. La paléontologie du comportement avance toujours sur ce fil : on déduit des conduites disparues à partir d'os figés. Le Mapusaurus en est l'exemple parfait — un dossier passionnant, mais non clos.
En 2013, Phil Bell et Rodolfo Coria ont passé au crible les pathologies du gisement — et le résultat est plus maigre qu'on ne le raconte souvent. Sur 176 os examinés, ils relèvent cinq anomalies seulement : une vertèbre cervicale, deux côtes, une phalange de pied, un ilion. Deux traumatismes, deux infections, une malformation — chez un seul individu au minimum. Aucune de ces lésions ne nomme une proie. Ce que les auteurs en tirent est d'ordre général : chez les grands théropodes, les anomalies osseuses sont rares mais constantes (7 à 19 % des individus), et le traumatisme y domine.
Repères chronologiques
Le Mapusaurus règne sur la Patagonie, aux côtés de sauropodes géants comme l'Argentinosaure. L'âge de la Formation de Huincul est débattu : des datations U-Pb publiées en 2026 la vieillissent d'une dizaine de millions d'années, à l'Albien.
Le gisement collectif est fouillé dans la Formation de Huincul par l'Argentinian-Canadian Dinosaur Project.
Rodolfo Coria et Philip Currie décrivent l'espèce dans Geodiversitas et soulèvent l'hypothèse d'une chasse en groupe.
Bell et Coria recensent les pathologies du gisement : cinq anomalies sur 176 os, chez un individu au moins.
Cousin du Giganotosaure, trancheur de chair à la mâchoire de requin, géant parmi les géants : le Mapusaurus aurait pu n'être qu'un carnassier de plus dans le bestiaire patagonien. Mais le hasard d'un gisement hors normes en a fait bien davantage — l'un des rares indices, fragiles et fascinants, que les rois du Crétacé n'ont peut-être pas tous chassé seuls. Et tant que de nouveaux ossements n'auront pas tranché, la meute de Patagonie restera l'une des plus belles énigmes de la paléontologie.
Sources scientifiques et références
- Coria, R. A. & Currie, P. J. (2006). « A new carcharodontosaurid (Dinosauria, Theropoda) from the Upper Cretaceous of Argentina ». Geodiversitas, 28(1), 71–118.
- Coria, R. A. & Salgado, L. (1995). « A new giant carnivorous dinosaur from the Cretaceous of Patagonia » (Giganotosaurus). Nature, 377, 224–226. doi:10.1038/377224a0
- Canale, J. I., Apesteguía, S., Gallina, P. A. et al. (2022). « New giant carnivorous dinosaur reveals convergent evolutionary trends in theropod arm reduction » (Meraxes gigas). Current Biology, 32(14), 3195–3202.e5. doi:10.1016/j.cub.2022.05.057
- Bell, P. R. & Coria, R. A. (2013). « Palaeopathological survey of a population of Mapusaurus (Theropoda: Carcharodontosauridae) from the Late Cretaceous Huincul Formation, Argentina ». PLoS ONE, 8(5), e63409. doi:10.1371/journal.pone.0063409
- Maniel, I. J., et al. (2026). « Albian zircon U-Pb crystallization ages from tuff beds in the Candeleros and Huincul formations, Neuquén Basin, Argentina ». Gondwana Research. doi:10.1016/j.gr.2026.06.020