Cheval d'Amérique
Equus spp. — Le cheval est né en Amérique, l'a quittée pour conquérir le monde, puis en a disparu
Quand les conquistadors espagnols débarquèrent leurs montures sur les côtes du Nouveau Monde, au début du XVIe siècle, ils crurent apporter à un continent vierge un animal qu'il n'avait jamais connu. Ils se trompaient du tout au tout. Le cheval n'était pas un étranger en Amérique : il y était né. Il y avait vécu pendant des dizaines de millions d'années — avant de s'en éteindre, quelques millénaires seulement avant leur arrivée.
C'est l'une des plus belles ironies de l'histoire naturelle. Le cheval d'Amérique, Equus, n'est pas un cousin exotique de nos chevaux : c'est leur souche même. Voici l'histoire d'un animal qui a inventé la course sur un continent, l'a quitté pour conquérir le monde, puis a disparu de sa terre d'origine — et n'y est revenu que par bateau.
Un cheval né en Amérique
L'histoire du cheval est l'un des exemples les plus célèbres de toute la paléontologie. Elle commence il y a près de 55 millions d'années, en Amérique du Nord, avec un petit herbivore forestier de la taille d'un renard, Eohippus, qui avait encore plusieurs doigts à chaque patte. C'est sur ce continent, et nulle part ailleurs, que sa lignée va se transformer pendant des millions d'années : les corps grandissent, les pattes s'allongent, les doigts disparaissent un à un jusqu'au sabot unique, et les dents se compliquent pour brouter l'herbe rase des grandes plaines.
Au terme de cette longue marche évolutive apparaît, toujours en Amérique du Nord, le genre Equus — le cheval véritable, celui que nous connaissons. Le séquençage de l'ADN ancien situe l'origine de la lignée Equus, celle qui a donné tous les chevaux, zèbres et ânes actuels, il y a environ 4 à 4,5 millions d'années.
De là, ces chevaux entreprirent un grand voyage. Aux périodes glaciaires, quand le niveau des mers baissait, le pont terrestre de la Béringie reliait l'Alaska à la Sibérie. Les chevaux le franchirent — comme le fit en sens inverse le bison des steppes — et se répandirent à travers l'Asie, l'Europe et l'Afrique, où naquirent les zèbres et les ânes. Le cheval était devenu un animal de l'Ancien Monde. Mais sa patrie restait l'Amérique.
Le cheval n'est pas le seul grand animal à être né en Amérique du Nord avant de la quitter — ou d'en disparaître. Le chameau aussi y a vu le jour : le Camelops arpentait les plaines américaines, et ce sont ses cousins partis par la Béringie qui peuplèrent l'Asie. Comme le cheval, le chameau s'est éteint sur son continent natal pour ne survivre qu'ailleurs.
Deux chevaux pour un continent
À la fin de l'âge de glace, l'Amérique du Nord n'abritait pas un seul type de cheval, mais deux. D'un côté, les vrais chevaux du genre Equus, trapus et robustes (« caballins »), comme Equus scotti dans les plaines ou Equus lambei, le cheval du Yukon. De l'autre, des animaux plus graciles, aux membres fins et allongés, longtemps appelés les « chevaux à pattes d'échasses ».
Pendant longtemps, on a cru que ces chevaux élancés étaient de proches parents des ânes ou des chevaux ordinaires. L'ADN ancien a réservé une surprise de taille.
En 2017, l'étude des génomes a montré que les chevaux à pattes d'échasses du Nouveau Monde n'appartenaient même pas au genre Equus : ils formaient une lignée à part entière, séparée du tronc des vrais chevaux depuis 4 à 6 millions d'années. Les chercheurs lui ont donné un nouveau nom de genre, Haringtonhippus francisci (Heintzman et al., 2017). Ces deux chevaux ont vécu côte à côte dans les mêmes plaines, sans jamais se croiser — un cas d'école d'évolution parallèle.
L'ADN le plus vieux du monde
Le froid de l'Amérique du Nord a fait à la science un cadeau inestimable. Dans le pergélisol du Yukon, à Thistle Creek, on a exhumé un fragment d'os de cheval resté gelé pendant des centaines de milliers d'années. En 2013, une équipe internationale réussit à en séquencer le génome complet : l'os était âgé d'environ 700 000 ans.
Ce fut, à l'époque, le plus ancien génome jamais reconstitué — battant le précédent record d'un facteur dix. Pendant des années, le cheval d'Amérique a donc détenu un titre singulier : celui de l'animal dont on avait lu le plus vieux livre génétique de l'histoire. C'est ce génome qui a permis de recalculer l'âge de la lignée Equus et de retracer, mutation après mutation, l'arbre généalogique de tous les chevaux.
La grande disparition
Puis vint la catastrophe. À la fin de la dernière glaciation, il y a environ 12 000 à 11 000 ans, le cheval disparut d'Amérique du Nord — totalement. Les deux lignées, les vrais chevaux comme les chevaux à pattes d'échasses, s'éteignirent en même temps que le reste de la grande faune glaciaire : le mammouth laineux, le tigre à dents de sabre, le lion d'Amérique.
Les causes du désastre sont encore débattues : réchauffement climatique bouleversant les prairies, chasse par les premiers peuples arrivés d'Asie, ou combinaison des deux. Toujours est-il que, pour la première fois depuis près de 55 millions d'années, le continent qui avait vu naître le cheval se retrouvait sans le moindre cheval.
L'extinction du cheval en Amérique marque la fin d'une histoire ininterrompue commencée à l'aube des mammifères modernes. Pendant des millions d'années, il n'y avait pas eu une seule génération d'Américains du Nord sans chevaux paissant à l'horizon. Pendant les onze millénaires qui suivirent, il n'y en eut plus un seul — jusqu'au jour où des voiles apparurent à l'est.
Le retour par la mer
Le cheval revint chez lui sans le savoir. Dès le second voyage de Christophe Colomb, en 1493, des chevaux furent débarqués aux Antilles. Puis, en 1519, Hernán Cortés en amena sur le continent, au Mexique. Échappés ou relâchés, ces chevaux ibériques retrouvèrent les grandes plaines de leurs ancêtres et y prospérèrent à l'état sauvage : ce sont les fameux mustangs, qui transformèrent à jamais la vie des peuples des Plaines.
Pour les biologistes, ce retour pose une question fascinante : le mustang est-il une espèce introduite, ou une espèce de retour ? L'ADN ancien a montré que les chevaux caballins éteints d'Amérique du Nord et le cheval domestique sont génétiquement très proches, voire la même espèce. Selon cette lecture, en relâchant des chevaux en Amérique, les Espagnols n'ont pas importé un intrus : ils ont, sans le vouloir, rendu à un continent l'animal qu'il avait perdu.
Le débat n'est pas qu'académique : il touche à la gestion des chevaux sauvages de l'Ouest américain. Si l'on considère le cheval comme une espèce native rétablie après une courte absence, son statut écologique change radicalement par rapport à celui d'un animal de ferme devenu envahissant. La paléogénétique nourrit ainsi, aujourd'hui encore, une vraie controverse de conservation.
Repères chronologiques
Apparition en Amérique du Nord d'Eohippus, petit herbivore forestier à plusieurs doigts : le début de la lignée du cheval.
Naissance du genre Equus en Amérique du Nord — la souche de tous les chevaux, zèbres et ânes actuels.
Âge du cheval de Thistle Creek (Yukon), dont le génome sera séquencé en 2013 — le plus ancien jamais reconstitué.
Le cheval s'éteint en Amérique du Nord, avec le reste de la mégafaune glaciaire.
Colomb puis Cortés ramènent le cheval en Amérique ; les mustangs reconquièrent les plaines de leurs ancêtres.
L'ADN ancien recalcule l'âge des chevaux (Orlando) et révèle la lignée séparée des chevaux à pattes d'échasses (Heintzman).
Peu d'animaux racontent une histoire aussi vertigineuse. Le cheval que l'on selle aujourd'hui en Amérique, du Canada au Mexique, foule un sol que ses très lointains ancêtres ont arpenté pendant cinquante millions d'années avant lui. Entre les deux, un trou de onze mille ans — le temps d'un exil, d'une extinction et d'un improbable retour. Le cheval d'Amérique nous rappelle que les continents ont une mémoire longue, et que les disparitions ne sont pas toujours définitives.
Sources scientifiques et références
- Orlando, L., Ginolhac, A., Zhang, G., et al. (2013). « Recalibrating Equus evolution using the genome sequence of an early Middle Pleistocene horse ». Nature, 499(7456), 74–78. doi:10.1038/nature12323
- Heintzman, P. D., Zazula, G. D., MacPhee, R. D. E., et al. (2017). « A new genus of horse from Pleistocene North America ». eLife, 6, e29944. doi:10.7554/eLife.29944
- Weinstock, J., Willerslev, E., Sher, A., et al. (2005). « Evolution, systematics, and phylogeography of Pleistocene horses in the New World: a molecular perspective ». PLoS Biology, 3(8), e241. doi:10.1371/journal.pbio.0030241
- MacFadden, B. J. (1992). Fossil Horses: Systematics, Paleobiology, and Evolution of the Family Equidae. Cambridge University Press.
- Vershinina, A. O., Heintzman, P. D., Froese, D. G., et al. (2021). « Ancient horse genomes reveal the timing and extent of dispersals across the Bering Land Bridge ». Molecular Ecology, 30(23), 6144–6161. doi:10.1111/mec.15977