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Stegosaurus

Stegosaurus stenops — Le dinosaure à plaques et ses légendes

Dinosaure · Thyréophore · Stegosauridae · Amérique du Nord · Jurassique supérieur (~155–150 Ma)

Reconstitution d'un Stegosaurus vu de trois-quarts sur ses quatre pattes, montrant la double rangée de plaques dorsales et les pointes de la queue, dans un paysage du Jurassique supérieur
Reconstitution d'un Stegosaurus. Sa double rangée de plaques dorsales et les pointes de sa queue en font l'un des dinosaures les plus reconnaissables — et les plus mal compris.

C'est probablement le dinosaure que dessinent tous les enfants : un gros corps en dôme, une double rangée de grandes plaques dressées sur le dos, et une queue hérissée de pointes. Le Stégosaure est une icône absolue de la préhistoire, au même titre que le T. rex ou le Triceratops.

Et pourtant, peu de dinosaures auront accumulé autant de légendes. On l'a dit stupide, doté d'un « second cerveau » dans les fesses, et d'une rangée de plaques dont on ignorait encore récemment à quoi elles servaient. Quant à sa célèbre queue cloutée, elle porte aujourd'hui dans la littérature scientifique un nom… inventé pour faire rire.

Démêlons le vrai du faux autour du plus iconique des dinosaures cuirassés.

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Un cerveau de noix ? Presque.

La réputation de cancre du Stégosaure n'est pas totalement usurpée. Pour un animal de 7 à 9 mètres de long et de plusieurs tonnes, son cerveau ne pesait qu'environ 70 à 80 grammes — la taille d'un citron vert, ou du cerveau d'un chien. Rapporté à la masse du corps, c'est l'un des plus faibles rapports connus chez les dinosaures. L'image populaire du « cerveau de la taille d'une noix » exagère à peine.

Mais attention : petit cerveau ne veut pas dire animal inadapté. Le Stégosaure a prospéré pendant des dizaines de millions d'années, et l'on ne sait pas déduire d'un volume cérébral ce dont une espèce était capable : la taille du cerveau ne prédit le comportement que très grossièrement, y compris chez les animaux actuels que l'on peut observer. La réputation de cancre relève donc davantage de l'image d'Épinal que d'un résultat établi.

🔬 Le mythe du « second cerveau »

Au-dessus des hanches, la moelle épinière du Stégosaure occupait une cavité osseuse nettement élargie — bien plus volumineuse que sa boîte crânienne. En 1881, le paléontologue Othniel Marsh y vit un possible « cerveau postérieur », un centre nerveux secondaire qui aurait piloté l'arrière-train et la queue. L'idée d'un dinosaure « à deux cerveaux » a fait le tour du monde… mais aucun vertébré connu ne possède deux cerveaux, et rien n'atteste un second centre nerveux chez le Stégosaure. L'hypothèse aujourd'hui préférée, par comparaison avec les oiseaux, est celle d'un corps glycogénique — une structure dont la fonction précise reste d'ailleurs débattue chez les oiseaux eux-mêmes.

Les plaques : armure, radiateur ou parure ?

Les fameuses plaques — dix-huit retrouvées en place sur « Sophie », le squelette le plus complet connu, pour un total probable de dix-neuf — étaient plantées verticalement le long du dos en deux rangées alternées, et non par paires symétriques. La plus grande atteignait près de 80 centimètres de haut. Mais à quoi servaient-elles ? La question a opposé les paléontologues pendant plus d'un siècle.

L'hypothèse de l'armure tient mal : les plaques étaient faites d'un os léger et poreux, fragile, et ne protégeaient ni les flancs ni le ventre. On a aussi cru à un gigantesque radiateur : parcourues de sillons vasculaires, elles auraient évacué la chaleur, comme le grand bec d'un toucan. Une étude de 2005, puis l'histologie publiée en 2012, ont toutefois montré que cette structure interne correspondait avant tout à la croissance ordinaire d'un ostéoderme, et non à un échangeur thermique spécialisé. D'autres travaux maintiennent qu'un rôle thermique restait possible, mais secondaire : le débat n'est pas clos.

L'explication aujourd'hui privilégiée est la parade. Hautes et visibles de loin, les plaques auraient servi à la reconnaissance entre congénères, à l'intimidation d'un rival ou à la séduction — un peu comme la roue d'un paon, à ceci près que la couleur des plaques du Stégosaure nous est, elle, totalement inconnue : aucun fossile n'en conserve la trace. Une étude de 2015 portant sur l'espèce voisine Stegosaurus mjosi a même proposé que la forme des plaques différait entre mâles et femelles, ce qui irait dans le sens d'une fonction d'affichage.

Le thagomizer, l'arme née d'un dessin humoristique

La queue du Stégosaure se terminait par quatre longues pointes osseuses pouvant dépasser 60 centimètres. Cet ensemble porte un nom singulier : le thagomizer. Son origine est l'une des plus savoureuses de toute la paléontologie.

📌 À retenir — un mot venu de la bande dessinée

En 1982, le dessinateur Gary Larson publie dans son comic strip The Far Side une planche où un homme des cavernes désigne les pointes caudales d'un Stégosaure en expliquant qu'elles s'appellent ainsi « d'après feu Thag Simmons » — un malheureux empalé par l'animal. La trouvaille amusa tant les paléontologues qu'ils adoptèrent le mot pour de bon. Aujourd'hui, « thagomizer » est employé sérieusement dans les articles scientifiques pour désigner les pointes caudales des stégosaures. Un rare cas où l'humour a enrichi le vocabulaire de la science.

Gros plan sur la queue d'un Stegosaurus montrant en détail les quatre longues pointes osseuses du thagomizer dressées sur les côtés
Le « thagomizer » : les quatre pointes caudales du Stegosaurus, pouvant dépasser 60 cm. On sait aujourd'hui qu'il s'en servait pour de vrai.

Et ce n'était pas qu'un ornement. La preuve la plus spectaculaire vient d'une vertèbre d'Allosaurus, le grand prédateur de l'époque, retrouvée dans l'Utah : elle porte une perforation dont la forme et les dimensions correspondent à la section d'une pointe de Stégosaure. Mieux : l'os s'était partiellement ressoudé. L'Allosaure avait donc survécu à la blessure — gardant en lui le souvenir, gravé dans son squelette, d'un coup de queue reçu il y a 150 millions d'années. À l'inverse, on a retrouvé des plaques de Stégosaure portant la marque de morsures d'Allosaure : la preuve, des deux côtés, d'affrontements bien réels.

Un Stegosaurus fait face à un Allosaurus en balançant sa queue garnie de pointes (thagomizer) pour se défendre, dans une plaine de la Formation de Morrison au Jurassique supérieur
Face à un Allosaure, le Stegosaurus balaie l'air de son thagomizer. Les fossiles — vertèbre de prédateur perforée, plaques mordues — indiquent que les deux animaux en sont bel et bien venus aux prises.

Sophie, le Stégosaure le plus complet du monde

Longtemps, les reconstitutions du Stégosaure ont été des assemblages incertains. La disposition en quinconce était déjà connue depuis le début du XXe siècle, grâce à un individu écrasé à plat mais retrouvé entier. Ce qu'a apporté « Sophie », squelette découvert en 2003 dans le Wyoming et exposé au Muséum d'histoire naturelle de Londres depuis décembre 2014, est ailleurs : plus de 300 os, dont il ne manque guère que le bras gauche et la base de la queue, et surtout le jeu d'armure le plus complet jamais trouvé — dix-huit plaques en place et quatre pointes caudales. Ses descripteurs signalent toutefois une limite : sur ce squelette, impossible de dire si une plaque donnée penchait à gauche ou à droite.

Sophie, un jeune adulte, aurait pesé environ 1,6 tonne — l'équivalent d'un petit rhinocéros. Le chiffre vient d'une modélisation faite à partir d'un scan du squelette, et non d'une pesée : 1 560 kg, dans un intervalle de 1 082 à 2 256 kg. Les plus grands individus attribués à Stegosaurus ungulatus, eux, pouvaient atteindre 9 mètres et peser jusqu'à 5 tonnes.

Squelette monté de Stegosaurus dans un musée, vu de trois quarts, montrant la double rangée alternée de plaques dorsales et les pointes de la queue
Squelette monté de Stegosaurus. On y distingue nettement la double rangée de plaques disposées en quinconce le long de la colonne, ainsi que les pointes du thagomizer. Photo : Matheus Bertelli / Pexels
Comparaison de taille entre un Stegosaurus et un humain adulte de 1,80 m, silhouettes noires à l'échelle, le dinosaure dépassant largement la hauteur de l'homme
Comparaison de taille entre le Stegosaurus et un adulte humain de 1,80 m. Long de 7 à 9 m, l'animal portait pourtant une tête minuscule, près du sol.

Histoire de la découverte

1877

Othniel Charles Marsh décrit le Stegosaurus à partir de fossiles du Colorado, en pleine « guerre des os » qui l'oppose à Edward Cope. Croyant les plaques posées à plat comme les tuiles d'un toit, il le nomme « lézard à toit ».

1881

Marsh remarque l'élargissement du canal nerveux au-dessus des hanches et avance l'idée — erronée — d'un « cerveau postérieur ». Le mythe du dinosaure à deux cerveaux est né.

1982

Gary Larson invente le mot « thagomizer » dans The Far Side. Les paléontologues l'adoptent pour désigner les pointes caudales des stégosaures.

2001 & 2005

Des études confirment l'usage défensif du thagomizer (vertèbre d'Allosaure perforée) et remettent en cause la fonction de simple radiateur des plaques.

2014

« Sophie », le Stegosaurus le plus complet jamais trouvé, est dévoilée au Muséum de Londres. Sa description, publiée en 2015, donne la première anatomie détaillée du genre depuis un siècle.

Le monde du Stégosaure

Le Stégosaure vivait il y a environ 150 millions d'années, à la fin du Jurassique, dans les vastes plaines d'inondation de la Formation de Morrison, qui couvre aujourd'hui une grande partie de l'ouest des États-Unis. Ce monde chaud, parcouru de rivières et couvert de fougères, de prêles et de conifères, a livré l'une des faunes de dinosaures les mieux documentées au monde. Le genre n'était d'ailleurs pas confiné à l'Amérique du Nord : un squelette partiel décrit au Portugal en 2007 comme Stegosaurus cf. ungulatus montre que les deux rives de l'Atlantique naissant partageaient alors les mêmes dinosaures.

Le Stégosaure y broutait la végétation basse aux côtés de géants au long cou comme le Brachiosaurus, le Diplodocus et l'Apatosaurus, sous la menace constante des grands prédateurs, au premier rang desquels l'Allosaure. C'est dans ce décor foisonnant que se sont joués les affrontements dont les fossiles gardent encore la trace.

⚠ Disparu bien avant l'astéroïde

Comme la plupart des dinosaures, le Stégosaure n'a pas connu la grande extinction de la fin du Crétacé. Ses derniers fossiles connus datent de la fin du Jurassique, il y a environ 150 millions d'années — soit plus de 80 millions d'années avant la chute de l'astéroïde. À son époque, le Tyrannosaurus rex n'existait pas encore et ne le côtoiera jamais : un écart de temps plus grand que celui qui nous sépare du T. rex lui-même.

L'héritage d'une icône

Le Stégosaure occupe une place à part dans notre imaginaire : c'est le dinosaure « bizarre » par excellence, celui dont la silhouette improbable a fasciné des générations. Derrière la caricature du géant idiot se cache pourtant un animal remarquablement adapté, dont les plaques racontent une histoire d'apparence et de communication, et dont la queue armée témoigne de duels réels avec les plus grands prédateurs de son temps.

Petit cerveau, certes. Mais une réussite évolutive qui aura traversé les millions d'années — et notre culture — sans jamais perdre de sa superbe. La prochaine fois que vous croiserez sa silhouette plaquée, souvenez-vous : presque tout ce que vous croyiez savoir sur lui méritait d'être réexaminé.

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Sources scientifiques et références

  • Marsh, O. C. (1877). « New order of extinct Reptilia (Stegosauria) from the Jurassic of the Rocky Mountains ». American Journal of Science, 14(84), 513–514.
  • Carpenter, K., Sanders, F., McWhinney, L. A., & Wood, L. (2005). « Evidence for predator–prey relationships: examples for Allosaurus and Stegosaurus ». In The Carnivorous Dinosaurs (K. Carpenter, éd.), Indiana University Press, 325–350.
  • Main, R. P., de Ricqlès, A., Horner, J. R., & Padian, K. (2005). « The evolution and function of thyreophoran dinosaur scutes: implications for plate function in stegosaurs ». Paleobiology, 31(2), 291–314. doi:10.1666/0094-8373(2005)031<0291:TEAFOT>2.0.CO;2
  • Saitta, E. T. (2015). « Evidence for sexual dimorphism in the plated dinosaur Stegosaurus mjosi ». PLoS ONE, 10(4), e0123503. doi:10.1371/journal.pone.0123503
  • Mallison, H. (2011). « Defense capabilities of Kentrosaurus aethiopicus ». Palaeontologia Electronica, 14(2), 10A. (biomécanique du thagomizer chez les stégosaures)
  • Brassey, C. A., Maidment, S. C. R., & Barrett, P. M. (2015). « Body mass estimates of an exceptionally complete Stegosaurus (Ornithischia: Thyreophora) ». Biology Letters, 11(3), 20140984. doi:10.1098/rsbl.2014.0984 (« Sophie »)
  • Maidment, S. C. R., Brassey, C., & Barrett, P. M. (2015). « The postcranial skeleton of an exceptionally complete individual of the plated dinosaur Stegosaurus stenops (Dinosauria: Thyreophora) from the Upper Jurassic Morrison Formation of Wyoming, U.S.A. ». PLoS ONE, 10(10), e0138352. doi:10.1371/journal.pone.0138352
  • Hayashi, S., Carpenter, K., Watabe, M., & McWhinney, L. A. (2012). « Ontogenetic histology of Stegosaurus plates and spikes ». Palaeontology, 55(1), 145–161. doi:10.1111/j.1475-4983.2011.01122.x
  • Escaso, F., Ortega, F., Dantas, P. et al. (2007). « New evidence of shared dinosaur across Upper Jurassic Proto-North Atlantic: Stegosaurus from Portugal ». Naturwissenschaften, 94(5), 367–374. doi:10.1007/s00114-006-0209-8