Allosaurus
Allosaurus fragilis — Le superprédateur du Jurassique
Bien avant que le Tyrannosaurus rex ne règne sur le Crétacé, un autre grand carnivore dominait déjà l'Amérique du Nord : l'Allosaurus. Pendant des millions d'années, il fut le grand prédateur le plus commun de la Formation de Morrison, ce monde peuplé de dinosaures géants à la fin du Jurassique. On pourrait l'appeler le « lion du Jurassique ».
C'est l'un des théropodes les mieux connus de la science, grâce à des dizaines de squelettes — dont l'un des plus célèbres et des plus poignants de toute la paléontologie. Et derrière son allure de tueur classique se cache un paradoxe : une mâchoire à la morsure étonnamment faible, portée par un crâne bâti pour encaisser des chocs énormes.
Le seigneur de Morrison
Il y a environ 150 millions d'années, l'ouest de l'Amérique du Nord formait une vaste plaine semi-aride parcourue de rivières, la Formation de Morrison, l'un des plus fabuleux gisements de dinosaures au monde. L'Allosaure y était le grand prédateur dominant, côtoyant les géants au long cou comme le Brachiosaurus, le Diplodocus et l'Apatosaurus, ainsi que des herbivores cuirassés comme le Stegosaurus.
Avec ses 8,5 à près de 10 mètres de long — et jusqu'à 11 mètres pour les plus grands spécimens — pour 1,5 à 2 tonnes, l'Allosaure n'était pas le plus colossal des carnivores de tous les temps, mais il était de loin le plus abondant des grands prédateurs de Morrison. Il partageait toutefois le sommet de la chaîne avec deux autres théropodes, Torvosaurus et Ceratosaurus.
Une morsure faible, une tête en guise de hache
Voici le grand paradoxe de l'Allosaure. On attendrait d'un superprédateur une mâchoire broyeuse. Or la modélisation de 2001 a donné une morsure étonnamment faible — environ 3 600 newtons, soit l'ordre de grandeur d'un grand félin actuel, et une dizaine de fois moins que les estimations pour le T. rex.
Alors comment tuait-il de grandes proies ? Une étude pionnière d'Emily Rayfield et de ses collègues (revue Nature, 2001) a ouvert la piste. En modélisant le crâne par ordinateur, ils ont établi un fait solide : il était léger mais extraordinairement résistant, capable d'encaisser des contraintes des dizaines de fois supérieures à ce que ses propres muscles pouvaient produire. De ce décalage, les auteurs tirent une hypothèse : l'Allosaure aurait utilisé moins la force de ses muscles que l'élan de tout son corps.
Mâchoires grandes ouvertes (sa gueule pouvait s'ouvrir à un angle énorme), l'Allosaure aurait abattu sa tête sur sa proie comme on abat une hache ou une serpe. La rangée de dents acérées du haut, lancée par la masse du cou et du corps, aurait ouvert de profondes entailles dans la chair, avant qu'il ne recule et recommence. C'est l'image qu'a retenue le grand public : une stratégie de « coups de hache » répétés, cohérente avec un crâne conçu pour encaisser plutôt que pour serrer.
Le scénario du coup de hache est une interprétation proposée à partir d'un modèle de contraintes, pas un comportement observé. Dès 2002, deux zoologistes, Thomas Frazzetta et Kenneth Kardong, ont répondu dans Nature que les mêmes résultats s'expliquaient tout aussi bien par les contraintes de saisie et de maintien d'une proie qui se débat — Rayfield et ses collègues ont maintenu leur lecture. Un travail de 2013 sur la mécanique du cou montre par ailleurs que l'Allosaure pouvait aussi arracher la chair en tirant la tête vers l'arrière. Le débat n'est pas tranché.
Ses mains, contrairement aux moignons ridicules du T. rex, étaient longues et armées de trois doigts terminés par de grandes griffes recourbées, idéales pour agripper et lacérer. L'Allosaure était une machine à attaquer complète.
Des cornes pour la parade
Au-dessus de chaque œil, l'Allosaure portait une petite corne, prolongement de l'os lacrymal. Trop légères et mal placées pour faire une arme, elles étaient sans doute recouvertes de kératine de leur vivant — leur couleur, en revanche, reste inconnue : aucun fossile n'en garde la trace. Comme pour les plaques du Stégosaure, l'explication la plus souvent avancée est la parade : impressionner un rival, séduire, ou permettre aux Allosaures de se reconnaître entre eux.
« Big Al », un squelette couvert de blessures
En 1991, près de Shell, dans le Wyoming, une équipe met au jour un squelette d'Allosaure complet à 95 % — une rareté absolue. Surnommé « Big Al », ce jeune adulte est devenu mondialement célèbre, au point d'inspirer un documentaire de la BBC. Longtemps rangé parmi les A. fragilis, il est depuis 2020 rattaché à la seconde espèce, A. jimmadseni. Mais sa renommée tient surtout à ce que ses os racontent : une vie de souffrance.
« Big Al » porte dix-neuf os pathologiques : côtes brisées et ressoudées, vertèbres endommagées, et surtout un os d'orteil gravement infecté, qui a dû le faire boiter. Cet animal n'avait pas atteint sa taille adulte. Ce dont il est mort, on l'ignore : des lésions osseuses permettent de reconnaître des fractures et des infections, pas de signer une cause de décès. À travers lui, c'est toute la dureté de la vie d'un prédateur du Jurassique qui nous parvient, intacte, à 150 millions d'années de distance.
Le mystère de Cleveland-Lloyd
Dans l'Utah, un site déconcertant a livré à lui seul les restes d'au moins 46 Allosaures — une concentration de grands prédateurs sans équivalent. Pourquoi tant de carnivores au même endroit ? L'explication longtemps donnée était celle d'un « piège à prédateurs » : des herbivores englués dans une vase auraient attiré les Allosaures, immobilisés à leur tour, attirant de nouveaux prédateurs. Une étude taphonomique de 2017 la met à mal : dans un véritable piège, comme les fosses à goudron de Rancho La Brea, plus de la moitié des os portent des traces de dents — à Cleveland-Lloyd, seulement 4 %. Ses auteurs penchent pour une mare temporaire aux eaux viciées, où les carcasses se seraient accumulées par épisodes. Le mystère reste entier, mais le gisement a fait de l'Allosaure le fossile officiel de l'État de l'Utah, et l'un des dinosaures carnivores les mieux documentés au monde.
Duels avec le Stégosaure
L'Allosaure s'attaquait-il vraiment aux grands herbivores cuirassés ? Deux fossiles le suggèrent fortement — et montrent que la lutte n'était pas à sens unique. On a retrouvé une vertèbre d'Allosaure perforée par une pointe de la queue d'un Stégosaure (son « thagomizer »), la blessure s'étant partiellement ressoudée : le prédateur avait survécu à ce mauvais coup. À l'inverse, des plaques de Stégosaure portent des marques de morsures d'Allosaure. Voilà deux adversaires dont les armes se sont réellement croisées, et dont les cicatrices, fossilisées, témoignent encore de l'affrontement.
Histoire de la découverte
Othniel Charles Marsh nomme Allosaurus fragilis à partir de fossiles du Colorado — la même année que le Stégosaure, en pleine « guerre des os » contre Edward Cope.
Les fouilles industrielles du gisement de Cleveland-Lloyd, dans l'Utah, commencent à livrer des dizaines d'Allosaures, faisant du site une énigme scientifique.
Découverte de « Big Al » dans le Wyoming, squelette complet à 95 % et couvert de pathologies, qui ouvre une fenêtre sur la vie quotidienne d'un théropode.
Emily Rayfield et ses collègues modélisent le crâne (revue Nature) : il est léger mais conçu pour encaisser, d'où l'hypothèse d'une attaque « à la hache » — contestée dès l'année suivante.
Une seconde espèce, Allosaurus jimmadseni, est officiellement décrite — plus ancienne et légèrement différente d'A. fragilis. « Big Al » lui est rattaché.
La révision des fossiles attribués à Saurophaganax aboutit à une troisième espèce, Allosaurus anax, décrite à partir de matériel de l'Oklahoma.
La fin d'un règne
L'Allosaure disparaît des archives fossiles à la fin du Jurassique, il y a environ 150 millions d'années, avec le sommet de la Formation de Morrison — bien avant la grande catastrophe qui emporta les derniers dinosaures. Pourquoi il s'éteint, on l'ignore : ce que l'on constate, c'est qu'au Crétacé d'autres lignées de grands prédateurs occupent la place, les carcharodontosaures d'abord, les tyrannosaures plus tard. Une succession dans le registre fossile n'est pas une cause démontrée.
Quand l'astéroïde de la fin du Crétacé s'abattit sur la Terre, l'Allosaure avait déjà disparu depuis près de 80 millions d'années. Il n'a jamais croisé le T. rex : un abîme de temps les sépare, plus vaste encore que celui qui nous sépare du tyran lui-même. Le règne de l'Allosaure appartient à un tout autre chapitre de l'histoire des dinosaures.
L'héritage d'un prédateur
Avant le T. rex, c'est l'Allosaure qui incarnait le « dinosaure carnivore » dans l'imaginaire et dans les musées. Star des reconstitutions et des documentaires, il reste l'un des théropodes les mieux compris, précisément parce que ses fossiles — de « Big Al » aux dizaines d'individus de Cleveland-Lloyd — sont si nombreux.
Superprédateur au crâne léger, couronné de cornes et marqué par les blessures, l'Allosaure n'a rien à envier aux stars du Crétacé. Il fut, pendant des millions d'années, le grand prédateur le plus répandu d'un monde de géants.
Sources scientifiques et références
- Marsh, O. C. (1877). « Notice of new dinosaurian reptiles from the Jurassic formation ». American Journal of Science, 14(84), 514–516.
- Rayfield, E. J., Norman, D. B., Horner, C. C., Horner, J. R., Smith, P. M., Thomason, J. J., & Upchurch, P. (2001). « Cranial design and function in a large theropod dinosaur ». Nature, 409(6823), 1033–1037. doi:10.1038/35059070
- Bakker, R. T. (1998). « Brontosaur killers: Late Jurassic allosaurids as sabre-tooth cat analogues ». Gaia, 15, 145–158.
- Foster, J. (2007). Jurassic West: The Dinosaurs of the Morrison Formation and Their World. Indiana University Press.
- Hanna, R. R. (2002). « Multiple injury and infection in a sub-adult theropod dinosaur Allosaurus fragilis with comparisons to allosaur pathology in the Cleveland-Lloyd Dinosaur Quarry collection ». Journal of Vertebrate Paleontology, 22(1), 76–90 (le spécimen « Big Al »).
- Frazzetta, T. H., & Kardong, K. V. (2002). « Prey attack by a large theropod dinosaur ». Nature, 416(6879), 387–388. doi:10.1038/416387a (et réponse de Rayfield et coll., même numéro, 388).
- Snively, E., Cotton, J. R., Ridgely, R., & Witmer, L. M. (2013). « Multibody dynamics model of head and neck function in Allosaurus ». Palaeontologia Electronica, 16(2), 11A.
- Peterson, J. E. et al. (2017). « New data towards the development of a comprehensive taphonomic framework for the Late Jurassic Cleveland-Lloyd Dinosaur Quarry, Central Utah ». PeerJ, 5, e3368. doi:10.7717/peerj.3368
- Danison, A. et al. (2024). « Chimerism in specimens referred to Saurophaganax maximus reveals a new species of Allosaurus ». Vertebrate Anatomy Morphology Palaeontology, 12(1). doi:10.18435/vamp29404
- Chure, D. J., & Loewen, M. A. (2020). « Cranial anatomy of Allosaurus jimmadseni, a new species from the lower part of the Morrison Formation ». PeerJ, 8, e7803. doi:10.7717/peerj.7803
- Carpenter, K., Sanders, F., McWhinney, L. A., & Wood, L. (2005). « Evidence for predator–prey relationships: examples for Allosaurus and Stegosaurus ». In The Carnivorous Dinosaurs, Indiana University Press, 325–350.