Animaux disparus

Rhytine de Steller

Hydrodamalis gigas — La vache de mer géante du Pacifique Nord

Mammifère marin · Sirénien · Mer de Béring · Disparue vers 1768

Reconstitution d'une rhytine de Steller, énorme sirénien au corps massif, à la peau épaisse et ridée comme de l'écorce, à la petite tête et à la nageoire caudale fourchue, flottant près de la surface
Reconstitution de la rhytine de Steller (Hydrodamalis gigas), le plus grand sirénien ayant jamais existé. Sa peau épaisse et crevassée évoquait l'écorce d'un arbre — d'où son nom de « rhytine ».

Imaginez un lamantin gonflé aux proportions d'une petite baleine : huit à neuf mètres de long, plusieurs tonnes, une peau aussi épaisse et crevassée que l'écorce d'un vieux chêne. Tel était l'aspect de la rhytine de Steller, la plus grande « vache de mer » qui ait jamais existé.

Cette géante paisible des mers froides du Pacifique Nord n'a pourtant survécu que 27 ans à sa découverte par la science. Entre le moment où des Européens l'aperçurent pour la première fois et la dernière mise à mort connue, il ne s'écoula qu'une seule génération humaine. Voici l'histoire d'une des extinctions les plus rapides et les plus accablantes que l'on connaisse.

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Une vache de mer hors norme

La rhytine était un sirénien, ce groupe de mammifères marins herbivores auquel appartiennent les lamantins et le dugong actuels. Mais là où ses cousins dépassent rarement les trois ou quatre mètres, elle atteignait huit à neuf mètres — un véritable colosse, plus grand que bien des baleines.

Adaptée aux eaux glacées, elle s'était transformée à l'extrême. Elle avait perdu ses dents, remplacées par de larges plaques cornées qui lui servaient à broyer son unique nourriture : les algues géantes (le kelp) des forêts sous-marines. Son corps massif, enveloppé d'une épaisse couche de graisse, la maintenait à flot : Steller la décrit paissant près de la surface, le dos souvent émergé, comme une vache brouterait un pré. Qu'elle ait été pour autant incapable de plonger reste une déduction — ses os, très denses, allaient en sens inverse de sa graisse. Ses membres antérieurs réduits à des moignons lui servaient à s'arc-bouter sur les rochers, et une large nageoire caudale fourchue la propulsait lentement. Quant à sa peau, sombre, rugueuse et profondément ridée, elle évoquait si bien l'écorce d'un arbre qu'elle lui a valu son nom savant.

Gravure ancienne représentant la rhytine de Steller (Rhytina gigas), reconstitution du XIXe siècle
Reconstitution ancienne de la rhytine (Rhytina gigas). Aucun naturaliste, hormis Steller, n'a observé l'animal vivant : toutes les images ultérieures s'appuient sur ses notes et sur les squelettes. Image du domaine public.

Découverte dans un naufrage

L'histoire de sa découverte tient du roman d'aventures. En 1741, l'expédition russe de Vitus Béring explore les confins du Pacifique Nord. Au retour, le navire fait naufrage sur une île déserte et glaciale — aujourd'hui l'île Béring, dans les îles du Commandeur. L'équipage, décimé par le scorbut (Béring lui-même y meurt), passe l'hiver sur place. Parmi les survivants, un jeune naturaliste allemand : Georg Wilhelm Steller.

C'est là, dans les eaux peu profondes du rivage, que Steller observe ces énormes vaches de mer — et qu'il en consigne tout ce qu'il peut. Il sera le seul scientifique à les avoir jamais étudiées vivantes. Ses observations, publiées après sa mort dans son traité De bestiis marinis (« Des bêtes marines »), restent notre principale source sur l'animal. Affamé, l'équipage chasse aussi ces géantes : leur chair, abondante et savoureuse, contribue à sauver les naufragés, qui finissent par regagner le Kamtchatka.

Exterminée en vingt-sept ans

Et c'est précisément ce qui scella son destin. De retour, les survivants vantèrent les richesses de ces îles : non seulement la viande des rhytines, mais surtout les loutres de mer, dont la fourrure valait de l'or. Dès lors, chasseurs et marchands russes affluèrent vers les îles du Commandeur. Et sur la route, les rhytines offraient un garde-manger idéal.

Car elles étaient des proies sans défense : lentes, confiantes, cantonnées aux eaux côtières, incapables de plonger pour fuir. Les équipages les harponnaient depuis une barque — encore fallait-il ensuite haler à plusieurs une bête de plusieurs tonnes, qui résistait et qu'on perdait souvent. D'où l'ampleur du gâchis : en quelques années, ils en massacrèrent bien plus qu'ils n'en consommèrent, pour la viande, la graisse et le cuir. La population, déjà réduite, fondit à vue d'œil. Vers 1768 — à peine 27 ans après que Steller les eut décrites — la dernière rhytine connue était tuée.

✦ Des géantes au cœur tendre

Steller fut frappé par leur vie sociale. Les rhytines vivaient en groupes familiaux et semblaient profondément attachées les unes aux autres. Lorsqu'une femelle était harponnée, il vit son compagnon tenter de briser la corde, puis revenir vers le rivage et rôder pendant des jours à l'endroit où elle avait disparu. Steller rapporte cet épisode-là, et lui seul : que les chasseurs en aient jamais fait une méthode, aucune source ne le dit.

Scène d'un groupe de rhytines de Steller broutant des algues dans les eaux froides et peu profondes d'une île de la mer de Béring
Un groupe de rhytines broutant le kelp dans les eaux côtières des îles du Commandeur. Flottant à la surface, paisibles et grégaires, elles n'avaient aucune défense contre le harpon.

Était-elle déjà condamnée ?

La rapidité de sa disparition s'explique aussi par sa fragilité préalable. Au temps de Steller, la rhytine ne subsistait plus qu'autour des îles du Commandeur : une population relique de quelques milliers d'individus, peut-être moins. Pendant la dernière période glaciaire, son aire s'étendait pourtant sur une grande partie du pourtour du Pacifique Nord. Ce qui l'a repoussée vers ce dernier refuge, en revanche, se discute encore. Réchauffement post-glaciaire et chasse des peuples côtiers sont les explications classiques ; mais le génome publié en 2021 par Sharko et ses collègues situe le début du déclin bien avant l'arrivée des humains — lecture que Campos et ses collègues ont contestée dès l'année suivante, en objectant qu'on ne peut étendre à toute l'espèce l'histoire démographique d'une population insulaire déjà relique.

🔬 Le rôle discret des loutres de mer

Deux modèles s'affrontent — et c'est le plus ancien des deux qui se passe des loutres. En 2006, Turvey et Risley modélisent les registres de chasse des expéditions russes : les rhytines ont été prélevées à plus de sept fois le seuil soutenable, un gaspillage massif qui suffit à lui seul à expliquer l'extinction. Le déclin des loutres, concluent-ils, n'y a probablement pas contribué. En 2016, Estes, Burdin et Doak retournent l'argument : en chassant intensivement la loutre de mer, l'homme a laissé proliférer les oursins, qui dévorent le kelp — et la disparition de ces forêts sous-marines aurait pu emporter la rhytine même si pas un seul individu n'avait été tué directement. Le débat n'est pas tranché. Mais quel que soit le mécanisme, le dénominateur commun reste le même : l'homme.

Ce qu'il en reste

De la rhytine de Steller, il ne subsiste aujourd'hui que des ossements — squelettes et fragments dispersés dans les musées — et les quelques pages où Steller a fixé pour l'éternité ce qu'il avait vu. Aucune photographie, aucun spécimen complet conservé dans la chair : l'animal a disparu un siècle avant la photographie animalière.

Sa fin fait d'elle un symbole. Comme le grand pingouin ou le phoque moine des Caraïbes, la rhytine montre avec quelle brutalité et quelle vitesse l'homme peut effacer une espèce — ici, en l'espace d'une seule vie humaine. Premier mammifère marin que l'époque moderne ait vu disparaître de la main de l'homme, elle est devenue, au même titre que le dodo, un avertissement.

Repères chronologiques

1741

Naufragé sur l'île Béring, le naturaliste Georg Steller observe et décrit la rhytine — seul scientifique à la voir vivante.

Années 1740-1760

Les chasseurs de loutres de mer affluent aux îles du Commandeur et massacrent les rhytines pour se ravitailler.

~1768

La dernière rhytine connue est tuée — 27 ans seulement après sa découverte.

1780

Zimmermann nomme l'espèce Manati gigas — aujourd'hui Hydrodamalis gigas — alors qu'elle a déjà disparu.

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La rhytine de Steller n'aura été connue de la science que le temps d'un battement de cils — vingt-sept ans entre la première description et la dernière mise à mort. Géante inoffensive d'un monde glacé, elle nous rappelle que certaines disparitions ne demandent ni cataclysme ni millénaires : parfois, il suffit de quelques barques, de quelques harpons, et d'une poignée d'années.

Sources scientifiques et références

  • Steller, G. W. (1751). « De bestiis marinis » (« Des bêtes marines »). Novi Commentarii Academiae Scientiarum Imperialis Petropolitanae, 2, 289–398.
  • Turvey, S. T. & Risley, C. L. (2006). « Modelling the extinction of Steller's sea cow ». Biology Letters, 2(1), 94–97. doi:10.1098/rsbl.2005.0415
  • Estes, J. A., Burdin, A. & Doak, D. F. (2016). « Sea otters, kelp forests, and the extinction of Steller's sea cow ». PNAS, 113(4), 880–885. doi:10.1073/pnas.1502552112
  • Sharko, F. S., Boulygina, E. S., Tsygankova, S. V. et al. (2021). « Steller's sea cow genome suggests this species began going extinct before the arrival of Paleolithic humans ». Nature Communications, 12, 2215. doi:10.1038/s41467-021-22567-5
  • Campos, P. F., Willerslev, E., Mead, J. I. et al. (2022). « Steller's sea cow uncertain history illustrates importance of ecological context when interpreting demographic histories from genomes ». Nature Communications, 13, 3674. doi:10.1038/s41467-022-31381-6