Grand pingouin
Pinguinus impennis — Le « pingouin » original
Quand on dit « pingouin », tout le monde voit la même chose : un petit personnage noir et blanc qui se dandine sur la banquise. Erreur ! Ces oiseaux du pôle Sud sont des manchots. Le vrai « pingouin », l'original, vivait à l'autre bout du monde — dans l'Atlantique Nord — et il a disparu il y a près de deux siècles.
Ce pingouin-là, c'est le grand pingouin. Un oiseau marin de la taille d'une oie, incapable de voler, qui a donné son nom à tous les autres. Son histoire est celle d'un sosie du Grand Nord, et d'une extinction entièrement provoquée par la main de l'homme.
Le pingouin original
Voici le grand malentendu, et il est savoureux. Le mot « penguin » a d'abord désigné, dès le XVIᵉ siècle, notre grand pingouin de l'Atlantique Nord. Quand les marins européens, plus tard, ont découvert dans l'hémisphère Sud des oiseaux noirs et blancs incapables de voler, ils les ont trouvés si ressemblants qu'ils les ont appelés du même nom : « penguins ». En anglais, ces oiseaux du Sud sont donc restés des « penguins » — alors qu'en français, on les appelle plus justement des manchots.
Autrement dit : les manchots empereurs ou royaux que vous admirez dans les documentaires animaliers ne sont, étymologiquement, que les homonymes du grand pingouin — baptisés en souvenir d'un oiseau du Nord aujourd'hui disparu.
Une précision s'impose, cependant, car elle a de quoi surprendre : il existe toujours un pingouin. Le Petit Pingouin (Alca torda), ou pingouin torda, niche encore sur les falaises d'Islande, de Scandinavie et de Bretagne. C'est le dernier représentant de son genre, et le cousin vivant le plus proche du disparu. Le grand pingouin n'était donc pas le seul à porter ce nom à bon droit — il était le plus grand, et il n'est plus là.
Sosie du Sud, cousin de personne
Posez côte à côte un grand pingouin et un manchot : même silhouette dressée, même livrée noire sur le dos et blanche sur le ventre, mêmes petites ailes transformées en nageoires, même démarche pataude à terre et même aisance dans l'eau. On les croirait de la même famille. Et pourtant, ils ne le sont pas du tout.
Le grand pingouin appartient aux alcidés, la famille des macareux et des guillemots ; les manchots forment un groupe distinct, cantonné à l'hémisphère Sud — où ils ne vivent d'ailleurs pas tous dans les glaces : le manchot des Galápagos remonte jusqu'à l'équateur. Leur ressemblance frappante est un cas d'école d'évolution convergente : confrontés au même métier — poursuivre le poisson en plongée —, deux groupes d'oiseaux sans parenté proche (ils restent, bien sûr, des oiseaux) ont fini par adopter la même forme. La nature, encore une fois, a inventé deux fois la même solution.
Un nageur du Grand Nord
Haut de quelque 80 centimètres, le grand pingouin était le plus grand des alcidés. Son poids, lui, n'a jamais été mesuré : aucune des 78 peaux conservées n'est accompagnée d'une pesée. Le chiffre de 4,5 à 5 kilos, longtemps répété, remonte en fait à un seul témoignage — celui d'un Féroïen aveugle de 80 ans qui, en 1872, se souvenait d'un oiseau capturé en 1808 et pesant « neuf livres danoises ». En repartant des os et de la taille des œufs, Montgomerie et Birkhead (2024) proposent plutôt 3,5 kilos. Sur terre, il était gauche et lent : ses ailes minuscules ne lui permettaient pas de voler, et il se déplaçait debout, par petits pas maladroits. Mais dans l'eau, tout changeait. Propulsé par ses ailes comme par deux rames, c'était un plongeur agile et rapide, capable de poursuivre les poissons en profondeur.
Il venait à terre pour se reproduire, sur quelques îles rocheuses isolées de l'Atlantique Nord — Funk Island au large de Terre-Neuve, l'Islande, St Kilda en Écosse… Des sites difficiles d'accès, à l'abri des prédateurs terrestres, où les oiseaux se rassemblaient en colonies pour pondre leur unique œuf à même le rocher. Cette dépendance à quelques rares îles allait devenir leur talon d'Achille.
Exterminé par l'homme
Pendant des siècles, le grand pingouin fut une proie facile. Rassemblé en masse sur ses îles, incapable de fuir en volant, peu farouche, il offrait aux marins une réserve de nourriture sur pied. On le tuait par milliers pour sa chair et ses œufs, on le faisait bouillir pour son huile, on l'utilisait comme appât de pêche. À partir du XVIIIᵉ siècle, on l'extermina aussi pour son duvet, recherché pour rembourrer les oreillers. Un témoin oculaire, le marin anglais Aaron Thomas, décrit la scène sur Funk Island en 1794 : les oiseaux parqués dans des enclos de pierre, plumés vifs, et — l'île n'ayant pas un arbre — leurs corps gras servant de combustible pour chauffer les chaudrons où l'on échaudait les suivants.
En quelques générations, les immenses colonies fondirent. Et lorsque l'oiseau devint rare, un dernier fléau s'abattit sur lui : la convoitise des collectionneurs.
Plus le grand pingouin se raréfiait, plus sa valeur marchande grimpait. Musées et riches collectionneurs payaient des fortunes pour obtenir une peau ou un œuf de cet oiseau « en voie de disparition ». Cette flambée des prix, loin de le sauver, accéléra sa fin : on se précipita pour tuer les derniers individus avant qu'il ne soit trop tard. La rareté même de l'espèce signa son arrêt de mort.
Le dernier couple
La fin nous est parvenue par le récit des hommes qui l'ont provoquée, et elle est glaçante. Le 3 juin 1844, sur l'îlot d'Eldey, au large de l'Islande, trois pêcheurs débarquèrent pour le compte d'un collectionneur. Ils y trouvèrent un dernier couple de grands pingouins, en train de couver un œuf. Ils étranglèrent les deux adultes. Et dans la précipitation, l'un des hommes écrasa l'œuf d'un coup de talon.
Ce fut le dernier couple nicheur jamais observé. Un oiseau isolé sera encore signalé au large de Terre-Neuve en 1852 — la dernière observation retenue par le Natural History Museum de Londres — mais plus personne, ensuite. De toute l'espèce subsistent aujourd'hui 78 peaux et spécimens montés, les coquilles de plus de 75 œufs, et des quantités d'ossements, notamment ceux exhumés de Funk Island — ce sont eux qui ont permis, en 2024, de réestimer la masse de l'animal.
Ce qu'il nous laisse
Le grand pingouin a une place à part dans l'histoire de la conservation. Sa disparition, si proche de nous et si clairement imputable à l'homme, a profondément marqué les naturalistes du XIXᵉ siècle. Il est devenu, avec le dodo, l'un des symboles universels de l'extinction — la preuve que l'être humain pouvait, à lui seul, effacer une espèce entière de la surface du globe.
Son nom, lui, n'a pas disparu : il vit encore, à l'envers, dans le mot « penguin » que les Anglo-Saxons donnent aux manchots du pôle Sud. Étrange destin que celui de cet oiseau du Nord : avoir été oublié chez lui, mais survivre dans le nom d'oiseaux dont il ne partage pas la parenté — seulement le métier, et la silhouette que ce métier impose. Comme le moa ou le dodo, le grand pingouin nous rappelle la fragilité des oiseaux qui, ayant renoncé au vol, n'avaient plus d'échappatoire face à l'homme.
Repères chronologiques
Le mot « penguin » apparaît pour désigner le grand pingouin de l'Atlantique Nord.
Linné décrit l'espèce (sous le nom d'Alca impennis).
Chasse de masse pour la chair, les œufs, l'huile et le duvet ; les grandes colonies s'effondrent.
Le dernier couple connu est tué sur l'îlot d'Eldey (Islande) ; l'unique œuf est écrasé.
Dernière observation retenue d'un grand pingouin vivant, au large de Terre-Neuve.
Le grand pingouin n'a pas été emporté par un cataclysme ni par la lente fatalité de l'évolution : il a été tué, méthodiquement, jusqu'au dernier. C'est peut-être ce qui rend son histoire si dérangeante — et si nécessaire à raconter. Le plus grand des pingouins, désormais, ne nage plus que dans les vitrines des musées — et dans le nom que portent, à l'autre bout du monde, des oiseaux qui ne lui doivent rien.
Sources scientifiques et références
- Linné, C. (1758). Systema Naturae, 10ᵉ éd. (description sous le nom d'Alca impennis).
- Bengtson, S.-A. (1984). « Breeding ecology and extinction of the Great Auk (Pinguinus impennis): anecdotal evidence and conjectures ». The Auk, 101(1), 1–12. doi:10.1093/auk/101.1.1
- Thomas, J. E., Carvalho, G. R., Haile, J. et al. (2019). « Demographic reconstruction from ancient DNA supports rapid extinction of the great auk ». eLife, 8, e47509. doi:10.7554/eLife.47509
- Fuller, E. (1999). The Great Auk. Harry N. Abrams.
- Montgomerie, R. D. & Birkhead, T. R. (2025). « Estimating the mass of the Great Auk (Pinguinus impennis) and its egg ». Ibis, 167(1), 237–247. doi:10.1111/ibi.13350 (en ligne le 26 juillet 2024).
- Thomas, A. (1794). The Newfoundland Journal of Aaron Thomas (éd. J. M. Murray, 1968) — témoignage oculaire sur Funk Island.