Mosasaurus
Mosasaurus hoffmannii — Le « faux dino » : un lézard géant qui régnait sur les mers
À la toute fin du Crétacé, pendant que le Tyrannosaurus rex régnait sur la terre ferme, un autre monstre dominait les océans : le Mosasaurus. Long d'une douzaine de mètres, doté de mâchoires hérissées de dents coniques et d'un corps fuselé propulsé par une puissante nageoire, il comptait parmi les grands prédateurs des mers du Crétacé.
On le range volontiers parmi les dinosaures. C'est une erreur — la même que pour le ptérodactyle dans les airs. Le Mosasaurus n'était pas un dinosaure, mais un reptile marin : un gigantesque lézard retourné à la mer. Et, comble de l'ironie, c'est ce « faux dino » qui a aidé les savants à prouver, bien avant la mode des dinosaures, que des espèces pouvaient disparaître.
Un lézard, pas un dinosaure
Le Mosasaurus appartient aux squamates — le grand groupe des lézards et serpents actuels. Ses plus proches parents vivants ne sont donc ni des crocodiles ni des dinosaures, mais des squamates — reste à savoir lesquels : les analyses hésitent encore entre une proximité avec les varans (comme le dragon de Komodo) et une parenté avec les serpents. Les mosasaures sont, en somme, des lézards géants qui ont conquis l'océan au Crétacé.
Et cette conquête était totale. Leur corps s'était entièrement adapté à la vie aquatique : silhouette hydrodynamique, membres transformés en quatre palettes natatoires, longue queue musclée pour la propulsion. Surtout, ils ne pondaient pas sur la plage comme les tortues : les mosasaures étaient vivipares. Que la mise bas ait eu lieu en pleine mer est une conclusion tirée de nouveau-nés de Clidastes, un mosasaure voisin (Field et al., 2015) ; on l'étend au Mosasaurus par analogie. Il ne remettait jamais les pattes sur la terre ferme — où vivaient, eux, les vrais dinosaures.
La plupart des dinosaures non aviaires étaient terrestres — mais c'est leur parenté qui définit le groupe, pas leur milieu : les oiseaux en font partie, et certaines lignées étaient adaptées à l'eau. Les grands reptiles des mers (mosasaures, plésiosaures, ichtyosaures) et les reptiles volants (ptérosaures) leur étaient contemporains, mais formaient des lignées distinctes. Dire « dinosaure marin » est donc aussi inexact que parler d'un « dinosaure volant » pour un ptérodactyle.
Une machine à tuer marine
Tout, chez le Mosasaurus, trahit le super-prédateur. Son crâne allongé s'ouvrait sur une gueule impressionnante, dotée d'une particularité de lézard : une mâchoire à double charnière, capable de s'écarter pour engloutir de grosses proies. Mieux : une seconde rangée de dents, fichée dans le palais (les dents ptérygoïdes), empêchait toute prise glissante de s'échapper — comme chez les serpents modernes.
Au menu : poissons, requins, ammonites (certaines coquilles fossiles portent des traces de morsures de mosasaures), tortues marines, et même d'autres mosasaures. C'était l'un des grands prédateurs de ses écosystèmes marins — il y en avait d'autres, et les mers du Crétacé abritaient plusieurs réseaux alimentaires distincts.
Combien mesurait-il vraiment ? Les reconstructions récentes situent Mosasaurus hoffmannii autour de 12 mètres — déjà colossal —, même si plusieurs estimations concurrentes circulent toujours. Les vieux chiffres de 17 ou 18 mètres paraissent nettement surévalués, et le Mosasaurus de Jurassic World, capable d'avaler un requin blanc d'une bouchée et figuré à plus de 20 mètres, relève de la pure fantaisie. Impressionnant, oui ; cinématographique, non.
La queue retrouvée
Pendant longtemps, on a représenté le Mosasaurus avec une longue queue droite, ondulant comme une anguille ou un serpent de mer. Erreur. L'étude de mosasaures exceptionnellement conservés, avec leurs tissus mous, a livré une surprise : la queue se terminait par une véritable nageoire caudale bilobée, coudée vers le bas — un peu comme celle d'un requin (Lindgren et collègues, 2013).
Loin d'être de simples serpents nageurs, les mosasaures étaient donc des animaux rapides et puissants, propulsés par une vraie nageoire. Encore un cas où la science a corrigé une image que l'on croyait acquise — en allant regarder le fossile de plus près.
Le « grand animal de Maëstricht »
L'histoire du Mosasaurus est aussi celle d'une révolution scientifique. Vers 1780, dans une carrière de craie près de Maastricht (Pays-Bas), des carriers exhument un énorme crâne aux longues mâchoires. Personne ne sait à quoi il appartient : un crocodile ? une baleine ? un poisson géant ? On l'appelle simplement le « grand animal de Maëstricht ».
En 1794, les troupes révolutionnaires françaises s'emparent de la ville — et du fossile, emporté à Paris. C'est là que le grand naturaliste Georges Cuvier l'examine. Sa conclusion, en 1808, est révolutionnaire : il s'agit d'un lézard marin géant disparu, sans équivalent vivant. Le crâne de Maastricht devient l'une des pièces qui établissent une idée alors scandaleuse — celle de l'extinction des espèces.
Comme le mastodonte, le Mosasaurus a joué un rôle clé dans les travaux de Cuvier qui, au tournant du XIXe siècle, ont prouvé que des espèces entières avaient bel et bien disparu de la surface de la Terre. L'animal ne reçoit son nom — Mosasaurus, « lézard de la Meuse » — qu'en 1822, grâce à William Conybeare. Ce sont les roches de Maastricht qui ont donné leur nom au Maastrichtien, le dernier étage du Crétacé — le reptile, lui, tient le sien de la Meuse. Deux baptêmes distincts, nés de la même carrière.
La fin d'un monde
Le Mosasaurus s'est éteint il y a 66 millions d'années, lors de la grande crise K-Pg — l'impact de l'astéroïde qui a emporté les dinosaures non-aviaires. Les océans ont perdu d'un coup leurs grands prédateurs et leurs ammonites, et les mosasaures ont disparu avec eux. Contrairement à une image répandue, la mer n'est pas restée vide : les requins franchissent la crise et réoccupent des fonctions de grands prédateurs dès le Paléocène. Les mammifères marins ne viendront que bien plus tard, et ils n'ont succédé à personne — ils se sont ajoutés.
Repères chronologiques
Le Mosasaurus règne sur les mers du Crétacé ; le T. rex, documenté vers 68–66 Ma, domine les terres nord-américaines.
La crise K-Pg emporte mosasaures, ammonites et dinosaures non-aviaires.
Le « grand animal de Maëstricht », un crâne géant, est mis au jour aux Pays-Bas.
Cuvier l'identifie comme un lézard marin disparu — un argument pour l'extinction.
Conybeare le baptise Mosasaurus, « le lézard de la Meuse ».
Lézard pris pour un dinosaure, monstre de cinéma rabaissé à sa vraie taille, fossile fondateur de l'idée même d'extinction : le Mosasaurus est bien plus qu'un « faux dino ». C'était le seigneur véritable des mers du Crétacé — un grand lézard de douze mètres, vivipare et fuselé comme un requin, disparu lors de la crise de la fin du Crétacé, comme les dinosaures non aviaires — sans avoir jamais été l'un d'eux. La prochaine fois qu'on vous le présentera comme un dinosaure marin, vous saurez quoi répondre.
Sources scientifiques et références
- Cuvier, G. (1808). « Sur le grand animal fossile des carrières de Maestricht ». Annales du Muséum d'Histoire naturelle, 12, 145–176.
- Conybeare, W. D. (1822). Contribution dans J. Parkinson, Outlines of Oryctology, Londres, p. 298–300. (Établissement du genre Mosasaurus.)
- Field, D. J., LeBlanc, A., Gau, A. & Behlke, A. D. (2015). « Pelagic neonatal fossils support viviparity and precocial life history of Cretaceous mosasaurs ». Palaeontology, 58(3), 401–407. doi:10.1111/pala.12165
- Lindgren, J., Kaddumi, H. F. & Polcyn, M. J. (2013). « Soft tissue preservation in a fossil marine lizard with a bilobed tail fin ». Nature Communications, 4, 2423. doi:10.1038/ncomms3423
- Lingham-Soliar, T. (1995). « Anatomy and functional morphology of the largest marine reptile known, Mosasaurus hoffmanni ». Philosophical Transactions of the Royal Society B, 347, 155–180.
- Street, H. P. & Caldwell, M. W. (2017). « Rediagnosis and redescription of Mosasaurus hoffmannii ». Geological Magazine, 154(3), 521–557. (Révision taxinomique et taille.)
- Natural History Museum (Londres) — dossier « What is a mosasaur? ».