Ptérodactyle
Pterodactylus antiquus — Ni dinosaure ni oiseau : le premier reptile volant jamais décrit
Tout le monde croit connaître le ptérodactyle : cette grande créature ailée et grimaçante qui fond du ciel dans les films, mi-dragon mi-oiseau de cauchemar. Le problème, c'est que cette image est doublement fausse. Le ptérodactyle n'était pas un dinosaure, et le vrai Pterodactylus tenait à peu près… dans une main.
Derrière ce nom célèbre se cache Pterodactylus antiquus, le tout premier reptile volant jamais décrit par la science — un petit animal couvert de duvet, à peine plus grand qu'une mouette, qui chassait au-dessus des lagunes d'Europe il y a 150 millions d'années. Remettons les choses au clair.
Ni dinosaure, ni oiseau : un reptile volant
Première mise au point, la plus importante : les ptérosaures ne sont pas des dinosaures. Ce sont des reptiles volants, un groupe à part (les Pterosauria), cousin des dinosaures mais bien distinct — un peu comme les chauves-souris et les chats sont deux branches voisines des mammifères, sans être l'un l'autre. Dinosaures et ptérosaures partagent un ancêtre commun, puis chacun a suivi sa route.
Et les ptérosaures ont pris une sacrée avance : ils ont été les tout premiers vertébrés à conquérir le vol battu, dès la fin du Trias, il y a plus de 220 millions d'années — bien avant les oiseaux, et bien avant les chauves-souris. Pendant tout le règne des dinosaures, ce sont eux qui régnaient sur le ciel.
Les dinosaures se définissent par des caractères précis du squelette (notamment de la hanche et de la cheville) que les ptérosaures ne possèdent pas. Le ptérodactyle n'est donc pas « un dinosaure qui vole » : c'est une lignée de reptiles indépendante, qui a inventé le vol de son côté. Les seuls dinosaures réellement volants, ce sont… les oiseaux, apparus bien plus tard.
« Doigt-aile » : l'invention du vol
Son nom dit tout. Pterodactylus signifie « doigt-aile », du grec pteron (aile) et daktylos (doigt). Car le génie des ptérosaures tient dans une trouvaille anatomique unique : leur aile n'est pas faite de plumes comme chez l'oiseau, ni de plusieurs doigts comme chez la chauve-souris, mais d'une vaste membrane de peau tendue sur un seul doigt, le quatrième, démesurément allongé. Un seul doigt géant, et toute une voilure.
C'est le grand naturaliste français Georges Cuvier qui, en 1801, comprit le premier la nature de l'animal et lui donna ce nom. Au sol, le ptérodactyle ne traînait pas cette aile : il la repliait et marchait à quatre pattes, posant ses mains repliées devant lui, étonnamment à l'aise pour se déplacer comme pour décoller.
Le vrai ptérodactyle tenait dans une main
Voici la deuxième surprise. Le seul squelette adulte connu de Pterodactylus antiquus indique une envergure d'à peine un mètre — celle d'une grande mouette ou d'un corbeau. Rien à voir avec le monstre des films. Léger, élancé, il avait un long cou, une petite crête sur le crâne et un bec allongé garni de fines dents pointues, parfait pour happer poissons et insectes.
Quand on imagine un « ptérodactyle » géant à grande crête et sans dents, on pense en fait au Pteranodon (6 à 7 m d'envergure, Crétacé), voire au colossal Quetzalcoatlus, haut comme une girafe et large comme un petit avion. Tous sont des ptérosaures, mais aucun n'est le vrai Pterodactylus, dix fois plus modeste. Le nom est devenu un mot-valise pour désigner n'importe quel reptile volant.
Un chasseur des lagunes de Solnhofen
Pterodactylus vivait il y a environ 150 millions d'années, au Jurassique supérieur, dans l'archipel tropical qui couvrait alors l'Europe. Ses fossiles proviennent des célèbres calcaires de Solnhofen, en Bavière — une lagune dont les boues très fines ont conservé les animaux dans un détail prodigieux. Il y survolait des eaux chaudes et peu profondes, plongeant son bec pour attraper petits poissons et invertébrés.
Ce gisement extraordinaire est le même qui nous a livré l'Archaeopteryx, le célèbre « premier oiseau », et le petit dinosaure Compsognathus. Dans le ciel de Solnhofen se côtoyaient ainsi un reptile volant, un dinosaure à plumes en train d'inventer le vol, et un petit théropode coureur : trois manières différentes d'être un animal du Jurassique.
Couvert de duvet, pas d'écailles
On a longtemps imaginé les ptérosaures comme des dragons à la peau nue et écailleuse. La réalité est plus douce : leur corps était couvert de pycnofibres, de fins filaments duveteux comparables à un pelage. Le ptérodactyle ressemblait donc moins à un reptile glabre qu'à une sorte de petit animal poilu et chaud — un indice de plus que ces bêtes étaient probablement à sang chaud, très actives, taillées pour le vol.
Cette découverte progressive est à l'image de toute l'histoire de l'animal. Quand le premier squelette est exhumé de Solnhofen, au XVIIIe siècle, le naturaliste Cosimo Collini (1784) n'y comprend rien : il y voit une créature marine nageant avec de longues pattes. Il faudra le génie de Cuvier, en 1801, pour reconnaître enfin ce qu'était vraiment ce « doigt-aile » : non pas un poisson, non pas un oiseau, non pas un dinosaure, mais un reptile fait pour voler.
Histoire de la découverte
Un squelette est extrait des calcaires de Solnhofen, en Bavière — le premier ptérosaure jamais trouvé.
Cosimo Collini décrit le fossile mais le prend pour un animal marin aux longues nageoires.
Georges Cuvier identifie un reptile volant et forge le nom « Ptéro-Dactyle » : « doigt-aile ».
L'espèce reçoit son nom définitif, Pterodactylus antiquus (Sömmerring).
Les fossiles de Solnhofen révèlent le duvet (pycnofibres) et la marche à quatre pattes : le « dragon » devient un animal duveteux et agile.
Le ptérodactyle est sans doute l'animal préhistorique le plus mal compris de tous : on lui prête une famille (les dinosaures) qui n'est pas la sienne, et une taille (celle d'un monstre) qu'il n'a jamais eue. Le vrai Pterodactylus est plus discret, mais infiniment plus fascinant : un petit reptile duveteux qui, le premier, a su tendre une membrane sur un doigt pour s'arracher du sol — 150 millions d'années avant que nous ne rêvions, à notre tour, de voler.
Sources scientifiques et références
- Cuvier, G. (1801). « Reptile volant ». Dans Extrait d'un ouvrage sur les espèces de quadrupèdes dont on a trouvé les ossemens dans l'intérieur de la terre. Journal de Physique, 52, 253–267.
- Sömmerring, S. T. von (1812). « Über einen Ornithocephalus ». Denkschriften der Königlichen Akademie der Wissenschaften zu München, 3, 89–158.
- Bennett, S. C. (2013). « New information on body size and cranial display structures of Pterodactylus antiquus, with a revision of the genus ». Paläontologische Zeitschrift, 87(2), 269–289. doi:10.1007/s12542-012-0159-8
- Witton, M. P. (2013). Pterosaurs: Natural History, Evolution, Anatomy. Princeton University Press.
- Yang, Z., Jiang, B., McNamara, M. E., et al. (2019). « Pterosaur integumentary structures with complex feather-like branching ». Nature Ecology & Evolution, 3, 24–30. doi:10.1038/s41559-018-0728-7