Animaux Disparus

Mastodonte d'Amérique

Mammut americanum — Le cousin oublié du mammouth, et l'animal qui révéla l'extinction

Mammifère · Proboscidien · Mammutidae · Amérique du Nord · Éteint (fin du Pléistocène)

Reconstitution d'un mastodonte d'Amérique, grand proboscidien trapu à longs poils bruns, au crâne bas et aux longues défenses presque droites, dans une forêt de l'âge de glace
Reconstitution du Mammut americanum. Plus bas, plus trapu et plus poilu que le mammouth, c'était un brouteur des forêts de l'Amérique glaciaire.

On les confond sans cesse, et pourtant tout les sépare. Quand on imagine un grand éléphant velu de l'âge de glace, c'est souvent le mammouth qui vient à l'esprit. Mais un autre géant à trompe parcourait l'Amérique à la même époque, plus discret dans la mémoire collective : le mastodonte. Ni un mammouth, ni un éléphant — un cousin éloigné des deux.

Son histoire est doublement passionnante. D'abord parce qu'il incarne une autre manière d'être un proboscidien, adaptée aux forêts plutôt qu'aux steppes. Ensuite parce que c'est grâce à ses os, il y a plus de deux siècles, que la science a admis pour la première fois une idée vertigineuse : des espèces entières peuvent disparaître de la surface de la Terre.

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Un cousin, pas un mammouth

Mastodonte et mammouth appartiennent au même grand ordre, celui des proboscidiens (les animaux à trompe), mais à deux familles distinctes qui s'étaient séparées il y a des dizaines de millions d'années. Le mammouth est un proche parent des éléphants actuels ; le mastodonte, lui, descend d'une lignée beaucoup plus ancienne, les mammutidés.

Les différences sautent aux yeux dès qu'on sait regarder. Le mastodonte était plus bas et plus trapu, avec un dos plus horizontal et un crâne aplati, là où le mammouth dressait un front bombé et une bosse de graisse. Ses défenses étaient longues mais presque droites, moins recourbées que les immenses spirales du mammouth.

Comparaison entre un mastodonte, plus bas et trapu au crâne plat et aux défenses droites, et un mammouth laineux, plus haut au front bombé et aux défenses recourbées, à la même échelle
Mastodonte (à gauche) et mammouth laineux (à droite) à la même échelle. Le premier, bas et long, broutait les arbres ; le second, haut et bossu, paissait l'herbe de la steppe.

Mais c'est dans la bouche que se cache la vraie clé. Et c'est elle qui a donné son nom à l'animal.

Une dent en forme de mamelon

En examinant les molaires du mastodonte, on découvre une surface hérissée de gros tubercules coniques, disposés par paires. C'est ce détail qui frappa le grand naturaliste Georges Cuvier : il forgea le nom de « mastodonte », du grec mastos (« mamelon ») et odous (« dent ») — littéralement, l'animal aux « dents en forme de tétons ».

Ces dents racontent un mode de vie. Là où le mammouth broyait l'herbe rase avec des molaires plates en « tôle ondulée », le mastodonte écrasait et déchiquetait rameaux, feuilles et brindilles. C'était un brouteur de forêt, qui hantait les bois d'épicéas et les zones marécageuses, et non un paisseur des grandes plaines herbeuses.

🔬 Deux régimes, deux mondes

La dent fait tout. Les molaires à lamelles du mammouth sont une machine à râper l'herbe abrasive de la steppe ; les molaires à cuspides du mastodonte sont faites pour broyer du bois tendre. Cette simple différence sépare deux écologies : le mammouth régnait sur la steppe à mammouths froide et ouverte, le mastodonte sur les forêts plus tempérées et humides. Deux géants à trompe, mais deux univers.

L'animal qui a prouvé l'extinction

Au XVIIIe siècle, d'énormes ossements remontent du sol d'un marais salant du Kentucky, Big Bone Lick. Ils intriguent l'Amérique naissante : Benjamin Franklin, puis Thomas Jefferson, s'y passionnent. Jefferson, convaincu que la nature ne pouvait pas « laisser périr » une de ses créatures, espérait que ces géants vivaient encore quelque part dans l'Ouest inexploré — il chargea même l'expédition de Lewis et Clark d'en chercher.

C'est un Français qui trancha. En 1796, Georges Cuvier compara les os de l'« animal de l'Ohio » à ceux des éléphants actuels et du mammouth, et démontra qu'il s'agissait d'une espèce bel et bien éteinte, sans équivalent vivant. Ce raisonnement fonda une idée alors révolutionnaire, aujourd'hui évidente : l'extinction existe. Le mastodonte est, à ce titre, l'un des actes de naissance de la paléontologie.

✦ Le saviez-vous — Jefferson et les géants vivants

Thomas Jefferson était fasciné par les grands fossiles d'Amérique. On l'a déjà croisé avec le paresseux géant Megalonyx, qu'il décrivit en 1797. Comme pour le mastodonte, il refusait de croire à leur disparition et imaginait ces créatures encore tapies dans les terres de l'Ouest. L'Histoire lui donna tort — mais sa curiosité contribua à lancer l'étude des fossiles aux États-Unis.

La fin des forêts géantes

Le mastodonte a prospéré pendant des centaines de milliers d'années à travers l'Amérique du Nord. Puis, à la fin de la dernière glaciation, il a disparu — il y a environ 11 000 ans, en même temps que le mammouth, le tigre à dents de sabre, le cheval d'Amérique et le reste de la grande faune du continent.

Pourquoi ? Le débat n'est pas clos. Le réchauffement climatique de la fin du Pléistocène a transformé ses forêts ; l'arrivée des chasseurs humains a pu porter le coup de grâce à un animal lent, peu prolifique et déjà fragilisé. Comme souvent dans l'histoire de la mégafaune, climat et hommes ont sans doute conjugué leurs effets.

⚠ Un géant effacé, puis retrouvé

Le mastodonte rappelle une vérité que Cuvier fut le premier à formuler : la disparition est irréversible. Il aura fallu déterrer ses os pour comprendre que des mondes entiers — ici, les forêts à mastodontes de l'Amérique glaciaire — ont existé puis se sont éteints. Le « cousin oublié » du mammouth est, paradoxalement, celui par qui nous avons appris à penser l'extinction.

Un mastodonte d'Amérique avançant dans une forêt d'épicéas enneigée de l'âge de glace, sous un ciel pâle
Un mastodonte dans sa forêt boréale. Cet univers d'épicéas et de marécages a disparu avec lui, il y a environ onze mille ans.

Repères chronologiques

~3,5 Ma à 11 000 ans

Le mastodonte d'Amérique parcourt les forêts et marécages de l'Amérique du Nord et centrale.

~11 000 ans

Il s'éteint à la fin de la dernière glaciation, avec le reste de la mégafaune nord-américaine.

1739

Des soldats français découvrent les premiers grands ossements à Big Bone Lick, dans l'actuel Kentucky.

1796

Georges Cuvier démontre, à partir de l'« animal de l'Ohio », que des espèces ont bel et bien disparu : naissance du concept d'extinction.

1806

Cuvier baptise l'animal « mastodonte », d'après les tubercules en forme de mamelon de ses molaires.

Longtemps éclipsé par le mammouth, le mastodonte mérite pourtant une place de choix dans notre imaginaire. Non seulement parce qu'il fut un géant magnifique, brouteur des forêts d'un monde glacé, mais parce qu'il nous a appris quelque chose d'essentiel sur le temps et la fragilité du vivant : que des espèces peuvent s'éteindre — et que c'est en lisant les os du passé qu'on apprend à le comprendre.

Sources scientifiques et références

  • Cuvier, G. (1796). « Mémoire sur les espèces d'éléphans vivantes et fossiles ». Magasin encyclopédique / Mémoires de l'Institut.
  • Rugh, S. T. & Russell, D. A. (2012). « Mammut americanum ». Synthèses sur la paléobiologie des proboscidiens nord-américains.
  • Widga, C., et al. (2017). « Late Pleistocene proboscidean population dynamics in the North American Midcontinent ». Boreas, 46(4). doi:10.1111/bor.12235
  • Zazula, G. D., et al. (2014). « American mastodon extirpation in the Arctic and Subarctic predates human colonization and terminal Pleistocene climate change ». PNAS, 111(52), 18460–18465. doi:10.1073/pnas.1416072111
  • Rountrey, A. N., et al. (2007). « Carbon and nitrogen isotopes in tusk dentin records of a juvenile mastodon ». Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, 254. (régime et croissance.)