Maiasaura
Maiasaura peeblesorum — La « bonne mère » qui a changé notre image des dinosaures
À première vue, c'est un hadrosaure de plus : un grand herbivore « à bec de canard », comme l'Edmontosaurus ou le Parasaurolophus. Mais aucun dinosaure n'a autant bouleversé notre façon de les imaginer que le Maiasaura. Car derrière ce nom — « bonne mère lézard » — se cache l'une des plus belles découvertes de toute la paléontologie : la preuve qu'un dinosaure pouvait prendre soin de ses petits.
Tout commence dans le Montana, à la fin des années 1970, sur une colline qui allait recevoir un surnom resté célèbre : Egg Mountain, la « montagne aux œufs ».
La colline aux œufs
En 1978, dans une boutique de fossiles de Bynum, au Montana, la propriétaire Marion Brandvold montre à deux paléontologues, Jack Horner et Bob Makela, de minuscules ossements qu'elle ne sait pas identifier. Ce sont des os de bébés dinosaures — d'une rareté extrême. Les deux hommes remontent la piste jusqu'à un site proche de Choteau, sur l'anticlinal de Willow Creek. Ce qu'ils y trouvent dépasse tout ce qu'on connaissait alors.
Le sol recèle des nids entiers. De grandes cuvettes creusées dans la terre, d'environ deux mètres de large, contenant chacune 30 à 40 œufs de la taille d'un œuf d'autruche, disposés en cercle ou en spirale. Et autour, d'autres nids — beaucoup d'autres — espacés d'environ sept mètres, soit un peu moins que la longueur d'un adulte. Les Maiasaura ne nichaient pas seuls : ils formaient de véritables colonies de nidification, revenant d'année en année sur le même site.
La preuve qu'on n'attendait pas
Mais le plus stupéfiant n'est pas le nombre d'œufs. C'est ce que racontent les bébés retrouvés à l'intérieur. En les étudiant, Horner et Makela font deux constats qui, mis bout à bout, changent tout.
D'abord, les os de leurs pattes — en particulier les articulations — sont encore incomplètement formés. Comme un faon nouveau-né incapable de tenir debout, ces nouveau-nés ne pouvaient pas marcher. Ils étaient condamnés à rester au nid. Ensuite, leurs dents minuscules montrent déjà des traces d'usure : ces bébés immobiles avaient pourtant mangé. La seule explication possible : un adulte leur apportait la nourriture au nid.
Trois indices convergents. (1) Les articulations des pattes des nouveau-nés sont trop peu ossifiées pour supporter leur poids : ils ne tenaient pas debout. (2) Leurs dents sont déjà usées — donc ils s'alimentaient. (3) On retrouve, dans les nids, des restes de végétaux mâchés. Des petits incapables de quitter le nid mais bien nourris : quelqu'un s'en occupait. Pour la première fois, un fossile montrait un dinosaure se comportant en parent.
C'est cette découverte qui vaut au dinosaure son nom. En 1979, Horner et Makela le baptisent Maiasaura, « bonne mère lézard ». Détail savoureux : c'est l'un des rares dinosaures dont le nom est grammaticalement féminin (saura, et non le classique saurus) — un hommage discret aux mères de l'espèce. Le nom complet, Maiasaura peeblesorum, honore la famille Peebles, les éleveurs sur les terres desquels reposait le gisement.
Le dinosaure qui a changé notre regard
Pour comprendre l'onde de choc, il faut se souvenir de l'image qu'on avait des dinosaures avant les années 1970 : des reptiles lents, stupides et solitaires, des impasses de l'évolution traînant leur masse dans les marécages. Egg Mountain a balayé ce cliché. Voici des animaux qui vivaient en groupe, revenaient nicher au même endroit, et élevaient leurs petits — des comportements qu'on associait jusque-là aux oiseaux et aux mammifères.
Le Maiasaura est ainsi devenu l'un des emblèmes de la « renaissance des dinosaures », ce renversement scientifique qui a fait d'eux des animaux actifs, sociaux et sensibles — bien plus proches des oiseaux que des crocodiles. Ce n'est pas un hasard si l'on retrouve ces nids près de ceux d'un autre habitant d'Egg Mountain, le petit théropode Troodon, lui aussi couveur attentif.
Le portrait d'un hadrosaure… reconnaissable
Derrière sa célébrité de « bonne mère », le Maiasaura était un solide hadrosaure d'environ 9 mètres de long pour 2 à 4 tonnes. Comme tous les siens, il broutait à l'aide d'un large bec corné et de véritables batteries de centaines de dents, broyant fougères et conifères ; il marchait à quatre pattes pour se nourrir au sol et pouvait se redresser sur ses pattes arrière.
Mais comment le distinguer de ses cousins déjà célèbres ? Tout se joue sur la tête. Le Maiasaura n'a ni la longue crête creuse en trombone du Parasaurolophus, ni le crâne entièrement plat de l'Edmontosaurus. Il porte, juste devant les yeux, une petite crête solide en forme de barre — un bourrelet osseux bas, plein (et non creux), tourné vers l'avant. Discret mais caractéristique, il servait sans doute de signal de reconnaissance entre congénères, voire d'arme lors des affrontements de la saison des amours. Le Maiasaura appartient en effet aux saurolophinés, la branche des hadrosaures à crête pleine, par opposition aux lambéosaurinés à crête creuse comme le Parasaurolophus.
Des troupeaux de dix mille
Le Montana a livré une autre surprise : d'immenses bone beds, des couches d'ossements regroupant les restes de Maiasaura par milliers. L'un d'eux pourrait contenir jusqu'à 10 000 individus, de tous les âges, emportés ensemble par une catastrophe — sans doute un nuage de cendres volcaniques. Preuve que, en dehors de la saison des nids, ces dinosaures se déplaçaient en troupeaux gigantesques.
Cette abondance a fait du Maiasaura un cas d'école unique. En 2015, une équipe a pu reconstituer, à partir de centaines d'os, toute la courbe de vie de l'espèce : croissance très rapide les premières années, forte mortalité des jeunes, puis des adultes capables de vivre une dizaine d'années. C'est l'un des seuls dinosaures dont on connaisse aussi bien la démographie — au point qu'on le qualifie d'« organisme modèle » pour la biologie des populations disparues.
Le Maiasaura est devenu le fossile officiel de l'État du Montana. Mieux : en 1985, un fragment de son os et un éclat de coquille d'œuf ont accompagné l'astronaute Loren Acton à bord de la navette spatiale — faisant du Maiasaura le premier dinosaure à être allé dans l'espace. La bonne mère du Crétacé a fini par voir les étoiles.
Histoire de la découverte
Marion Brandvold montre des os de bébés dinosaures à Jack Horner et Bob Makela ; le site d'Egg Mountain, près de Choteau (Montana), est mis au jour.
Horner et Makela décrivent Maiasaura peeblesorum et publient dans Nature la première preuve d'une structure familiale chez un dinosaure.
Horner démontre la nidification en colonie et la « fidélité au site » : les Maiasaura revenaient nicher au même endroit.
Le Maiasaura devient le fossile officiel du Montana et le premier dinosaure envoyé dans l'espace.
L'étude statistique d'un immense bone bed reconstitue toute la courbe de croissance et de survie de l'espèce.
Le Maiasaura nous rappelle qu'un fossile ne raconte pas seulement une anatomie : parfois, il raconte un geste. Celui d'un grand animal de quatre tonnes se penchant sur une cuvette de terre pour y déposer une brassée de feuilles, devant une nichée affamée. Avant lui, on imaginait les dinosaures froids et indifférents. Depuis lui, on sait qu'au moins l'un d'eux méritait son nom : la bonne mère.
Sources scientifiques et références
- Horner, J. R., & Makela, R. (1979). « Nest of juveniles provides evidence of family structure among dinosaurs ». Nature, 282, 296–298. doi:10.1038/282296a0
- Horner, J. R. (1982). « Evidence of colonial nesting and "site fidelity" among ornithischian dinosaurs ». Nature, 297, 675–676. doi:10.1038/297675a0
- Horner, J. R., & Weishampel, D. B. (1988). « A comparative embryological study of two ornithischian dinosaurs ». Nature, 332, 256–257. doi:10.1038/332256a0
- Trexler, D. (2001). « Two Medicine Formation, Montana: geology and fauna ». In Tanke, D. H. & Carpenter, K. (éd.), Mesozoic Vertebrate Life. Indiana University Press, 298–309.
- Woodward, H. N., Freedman Fowler, E. A., Farlow, J. O., & Horner, J. R. (2015). « Maiasaura, a model organism for extinct vertebrate population biology: a large sample statistical assessment of growth dynamics and survivorship ». Paleobiology, 41(4), 503–527. doi:10.1017/pab.2015.19