Parasaurolophus
Le dinosaure-trombone dont on a modélisé la voix
Il y a des dinosaures qu'on reconnaît au premier coup d'œil. Le Parasaurolophus est de ceux-là : impossible de confondre sa silhouette de grand herbivore à bec de canard, surmontée d'une longue crête recourbée qui part de l'arrière du crâne comme un panache osseux. Mais cette crête n'est pas qu'une curiosité esthétique — c'est l'une des structures les plus fascinantes de toute la paléontologie.
Car le Parasaurolophus a une particularité extraordinaire : grâce à sa crête, c'est l'un des très rares dinosaures dont les scientifiques ont pu modéliser la voix — non pas la retrouver enregistrée, mais calculer, à partir de l'os, les sons que cette tuyauterie pouvait produire. Voici l'histoire du dinosaure-trombone — et la fin d'un vieux mythe.
Une crête pas comme les autres
Le Parasaurolophus appartient aux hadrosaures, ces grands dinosaures herbivores « à bec de canard » qui peuplaient l'Amérique du Nord à la fin du Crétacé. Mais il fait partie d'un sous-groupe bien particulier, les lambéosaurinés, reconnaissables à leur crête creuse. C'est ce qui le distingue d'un cousin comme l'Edmontosaurus, hadrosaure à la tête plate et sans crête osseuse.
Chez le Parasaurolophus, cette crête atteint des proportions spectaculaires. Sur le squelette de référence, Parks l'a mesurée à 875 millimètres — à elle seule plus longue que le reste de la tête. Chez P. tubicen, l'espèce du Nouveau-Mexique, le crâne complet dépasse deux mètres, crête comprise. Son nom même évoque cette singularité : Parasaurolophus signifie « près de Saurolophus », un autre hadrosaure à crête auquel les paléontologues l'ont apparenté. Le squelette, lui, a été trouvé en 1920 en Alberta par une expédition de l'Université de Toronto — c'est L. W. Dippell qui tomba dessus —, puis décrit en 1922 par William Parks.
Un trombone vivant
Le plus étonnant est à l'intérieur. La crête du Parasaurolophus n'était pas pleine : elle était creuse, parcourue de tubes. Les voies nasales de l'animal, au lieu d'aller directement des narines à la gorge, faisaient un long détour : elles remontaient jusqu'au sommet de la crête, formaient une boucle, puis redescendaient — exactement comme la tubulure repliée d'un trombone ou d'un cor.
Or une telle structure a une fonction évidente pour qui connaît la musique : c'est une chambre de résonance. En 1997, des chercheurs des laboratoires Sandia ont passé au scanner un crâne exceptionnel de Parasaurolophus tubicen, déterré deux ans plus tôt au Nouveau-Mexique, puis modélisé l'air circulant dans ces tubes. Le résultat : un son grave, de très basse fréquence, autour de 30 hertz. Une précision s'impose ici, car elle change tout : il ne s'agit pas d'un cri retrouvé, mais d'une simulation. Les chercheurs ont dû reconstituer eux-mêmes le bec, les narines et les tissus mous de la gorge — et ils ignorent jusqu'à l'existence de cordes vocales chez l'animal : le calcul a été mené avec et sans.
Le scanner a révélé une tuyauterie encore plus complexe que prévu — plusieurs paires de tubes et des chambres internes. Les sons de très basse fréquence portent loin : le Parasaurolophus pouvait plausiblement communiquer à distance avec ses congénères, même si rien, dans le fossile, ne permet d'en chiffrer la portée. Les auteurs de la simulation ont aussi avancé une hypothèse séduisante : les variations d'un individu à l'autre pourraient avoir donné à chaque animal une voix reconnaissable. C'est une proposition, pas une démonstration.
Ni tuba pour respirer : la fin d'un mythe
Avant de comprendre la fonction sonore, on a prêté à cette crête bien des usages farfelus. Le plus tenace : un tuba. Comme les premières reconstitutions imaginaient les hadrosaures à demi aquatiques, on a longtemps cru que la crête servait de tube respiratoire pour nager sous l'eau, ou de réservoir d'air en plongée.
L'idée est aujourd'hui abandonnée. Pour une raison simple : la crête est fermée à son extrémité — il n'y a aucune ouverture au sommet. Impossible, donc, d'y respirer comme dans un tuba. Quant au réservoir d'air, il bute sur un autre obstacle : le volume interne de la crête est dérisoire au regard de la masse de l'animal, bien trop faible pour constituer une réserve utile en plongée. Le Parasaurolophus n'était pas un nageur masqué : c'était un animal terrestre, et sa crête, loin de servir à respirer sous l'eau, servait surtout à se faire entendre sur la terre ferme.
Probablement à plusieurs choses à la fois. Émettre et amplifier des sons pour communiquer ; servir de signal visuel permettant de reconnaître au premier coup d'œil les membres de son espèce (chaque hadrosaure à crête avait la sienne) ; peut-être afficher sa maturité ou son sexe. Un jeune individu de l'Utah, surnommé « Joe », mort avant son premier anniversaire, portait déjà une crête — basse et arrondie, très différente du long tube adulte. Elle commençait donc à se former très tôt, avant même le quart de la taille adulte du crâne.
Le géant paisible des forêts du Crétacé
Derrière sa crête remarquable, le Parasaurolophus était un grand herbivore. Les estimations le donnent entre 7,5 et 9,5 mètres pour 2,5 à 5 tonnes selon les méthodes employées ; il broutait la végétation à l'aide d'un bec corné et de véritables batteries de centaines de dents, capables de broyer les feuillages les plus coriaces. Comme les autres hadrosaures, il se déplaçait aussi bien à quatre pattes que sur ses deux pattes arrière — vraisemblablement quadrupède pour brouter, bipède pour courir.
Le genre a vécu entre 76,5 et 73 millions d'années avant nous sur le continent de Laramidia, l'actuel ouest de l'Amérique du Nord, dans des plaines forestières humides parcourues de rivières. Ses sons graves l'aidaient peut-être à rester en contact avec ses congénères ou à donner l'alerte — mais c'est là une reconstitution de comportement, que les fossiles ne permettent pas de vérifier.
La star tranquille de Jurassic Park
Avec sa silhouette inimitable, le Parasaurolophus est devenu l'un des dinosaures les plus populaires du cinéma : on l'aperçoit dès le premier Jurassic Park, paisible parmi les troupeaux d'herbivores, puis dans toute la saga. Hollywood a, pour une fois, vu juste sur l'essentiel : ce n'était pas un monstre, mais un grand herbivore brouteur.
Le seul tort des films est peut-être de l'avoir laissé silencieux. Car s'il y a bien un dinosaure dont on aimerait entendre la voix, c'est celui-ci — et, grâce à sa crête et aux scanners modernes, c'est l'un des rares pour lesquels on peut au moins calculer ce qu'il aurait pu faire entendre.
Histoire de la découverte
William Parks décrit Parasaurolophus walkeri à partir d'un squelette déterré deux ans plus tôt en Alberta, et le dédie à Sir Byron Edmund Walker.
L'hypothèse d'une crête servant de tuba ou de réservoir d'air pour la nage est avancée… puis abandonnée.
David Weishampel montre que la crête se comporte comme un instrument à vent, une chambre de résonance.
Un crâne de P. tubicen trouvé au Nouveau-Mexique est scanné : les laboratoires Sandia simulent par ordinateur les sons graves que sa crête pouvait produire.
L'étude de « Joe », un jeune Parasaurolophus de l'Utah âgé de moins d'un an, montre que la crête commençait à se former très tôt.
Le Parasaurolophus nous rappelle qu'un fossile n'est pas qu'un tas d'os figés : bien lu, il peut nous restituer un geste, un comportement — et même, par le calcul, un son possible. Derrière sa crête de trombone se devine un animal qui, selon toute vraisemblance, s'appelait et se répondait dans les forêts du Crétacé. De tous les dinosaures, c'est peut-être celui dont le silence des musées est le plus trompeur : il suffirait de tendre l'oreille.
Sources scientifiques et références
- Parks, W. A. (1922). « Parasaurolophus walkeri, a new genus and species of crested trachodont dinosaur ». University of Toronto Studies, Geological Series, 13, 1–32.
- Weishampel, D. B. (1981). « Acoustic analyses of potential vocalization in lambeosaurine dinosaurs (Reptilia: Ornithischia) ». Paleobiology, 7(2), 252–261. doi:10.1017/S0094837300004036
- Diegert, C. F., & Williamson, T. E. (1998). « A digital acoustic model of the lambeosaurine hadrosaur Parasaurolophus tubicen ». Journal of Vertebrate Paleontology, 18(suppl. 3), 38A.
- Sullivan, R. M., & Williamson, T. E. (1999). « A new skull of Parasaurolophus (Dinosauria: Hadrosauridae) from the Kirtland Formation of New Mexico and a revision of the genus ». New Mexico Museum of Natural History and Science Bulletin, 15, 1–52.
- Farke, A. A., Chok, D. J., Herrero, A., Scolieri, B., & Werning, S. (2013). « Ontogeny in the tube-crested dinosaur Parasaurolophus (Hadrosauridae) and heterochrony in hadrosaurids ». PeerJ, 1, e182. doi:10.7717/peerj.182
- Gates, T. A., Evans, D. C., & Sertich, J. J. W. (2021). « Description and rediagnosis of the crested hadrosaurid (Ornithopoda) dinosaur Parasaurolophus cyrtocristatus on the basis of new cranial remains ». PeerJ, 9, e10669. doi:10.7717/peerj.10669