Troodon
Troodon formosus — Le dinosaure le plus intelligent
Parmi tous les dinosaures, un petit théropode emplumé s'est taillé une réputation à part : celle du plus intelligent de tous. Troodon, un chasseur svelte de la taille d'un homme, possédait l'un des plus gros cerveaux par rapport à sa taille de tout le règne des dinosaures, et des yeux immenses tournés vers l'avant. Assez pour inspirer aux paléontologues l'une des expériences de pensée les plus célèbres et les plus dérangeantes de l'histoire de la discipline : et si ce dinosaure, au lieu de disparaître, avait continué à devenir plus intelligent — jusqu'à donner un être à notre image ?
Derrière cette renommée se cache pourtant un paradoxe. Le dinosaure le plus intelligent est aussi celui dont le nom même pose aujourd'hui problème : Troodon repose sur une simple dent, et les spécialistes considèrent désormais ce nom comme douteux. L'histoire de Troodon est donc double : celle d'un animal remarquable, et celle d'une étiquette scientifique en train de se défaire.
Le cerveau et les yeux
Un esprit vif… pour un dinosaure
Ce qui a bâti la légende de Troodon, c'est son cerveau. Rapporté à la taille de son corps, il était environ six fois plus volumineux que celui de la plupart des autres dinosaures — un record pour l'époque, même s'il restait loin derrière celui des mammifères ou des oiseaux modernes. Il vaut donc mieux dire que Troodon était « intelligent pour un dinosaure » que d'en faire un génie : son quotient d'encéphalisation l'apparente plutôt à celui d'un oiseau coureur actuel.
Ses yeux, eux, étaient véritablement remarquables : très grands et orientés vers l'avant, ils lui offraient une bonne vision binoculaire — et donc une perception du relief — ainsi qu'une excellente sensibilité à la faible lumière. Troodon chassait probablement à la tombée du jour ou de nuit, traquant petits mammifères, reptiles, insectes et peut-être végétaux de ses mains préhensiles, capables de saisir.
Le dinosauroïde
En 1982, le paléontologue canadien Dale Russell se livra à une expérience de pensée restée célèbre. Partant du constat que le cerveau des troodontidés avait grossi au fil du temps, il imagina ce qu'aurait pu devenir cette lignée si l'extinction des dinosaures, il y a 66 millions d'années, ne l'avait pas interrompue. Avec le taxidermiste Ron Séguin, il en sculpta une reconstitution grandeur nature : le « dinosauroïde » — une créature bipède, sans queue, à la grosse tête ronde, aux trois doigts et au regard humain.
« Si la tendance observée dans l'évolution du cerveau de ce dinosaure s'était poursuivie jusqu'à nos jours, sa boîte crânienne pourrait aujourd'hui rivaliser avec la nôtre. » — d'après Dale Russell & Ron Séguin, à propos du « dinosauroïde » (Musée national des sciences naturelles du Canada, 1982)
Provocatrice, l'idée fit le tour du monde. Mais elle est aujourd'hui largement critiquée : en donnant à son dinosauroïde une silhouette si proche de la nôtre — posture droite, absence de queue, visage d'hominidé —, Russell projetait l'évolution humaine sur une lignée qui n'avait aucune raison de la suivre. Pour la plupart des paléontologues actuels, un descendant intelligent de Troodon serait resté bien plus « oiseau » que « humain ». Le dinosauroïde en dit finalement davantage sur notre tendance à nous voir partout que sur la biologie réelle des dinosaures.
Un chasseur nocturne emplumé
Loin du reptile écailleux des vieilles reconstitutions, Troodon était un animal emplumé, proche des oiseaux — comme le petit Sinosauropteryx, qui le premier révéla des plumes chez un dinosaure. Comme ses cousins les dromæosauridés — le Vélociraptor et le Deinonychus —, il portait au deuxième doigt de chaque pied une griffe agrandie et rétractile, et sa mâchoire était garnie de petites dents finement dentelées — d'où son nom, « dent qui blesse ». Curieusement, la forme de ces dents évoque autant un omnivore qu'un pur carnivore : Troodon ne dédaignait peut-être pas les végétaux.
On connaît aussi sa façon de nicher. Sur le site d'Egg Mountain, dans le Montana, des nids attribués à un troodontidé ont livré des pontes d'environ dix-neuf œufs, partiellement enfouis et disposés en cercle. L'adulte couvait sa couvée à la manière d'un oiseau, mêlant des traits reptiliens et aviaires dans sa reproduction — un nouvel indice du lien étroit qui unit ces petits théropodes aux oiseaux d'aujourd'hui.
La taille exceptionnelle des orbites de Troodon, parmi les plus grandes de tous les dinosaures rapportées à la tête, indique une vision adaptée à la pénombre. Couplée à l'ouïe fine suggérée par la structure de son crâne et à sa vision binoculaire, elle dessine le portrait d'un chasseur crépusculaire ou nocturne — une niche écologique rare chez les dinosaures, qui lui permettait peut-être d'éviter la concurrence des grands prédateurs diurnes.
Le dinosaure dont le nom pose problème
Voici le paradoxe. Le « dinosaure le plus intelligent » repose sur des fondations fragiles. En 1856, le naturaliste Joseph Leidy nomma Troodon à partir d'une unique dent trouvée dans le Montana. Or une dent isolée ne suffit pas à caractériser une espèce de façon fiable : le spécimen-type de Troodon formosus est aujourd'hui jugé non diagnostique — un nomen dubium, un « nom douteux ».
En 2017, les paléontologues ont tiré les conséquences de ce problème. Une grande partie du matériel longtemps rangé sous le nom de Troodon — squelettes, crânes, nids — a été réattribuée à d'autres genres, mieux définis : Stenonychosaurus et le nouveau venu Latenivenatrix. Ironie de l'histoire : le squelette qui avait servi de base au fameux dinosauroïde appartenait en réalité à Stenonychosaurus. Le dinosaure le plus célèbre pour son intelligence pourrait donc, à la lettre, ne plus vraiment porter de nom valide.
Comme le Megalosaurus avant lui, Troodon illustre une réalité de la paléontologie : un nom fondé sur des restes trop fragmentaires finit par devenir ingérable. Plutôt qu'une faiblesse, ce « grand ménage » est un signe de rigueur — la science préférant un nom incertain reconnu comme tel à une fausse certitude. Le grand public continuera sans doute longtemps de dire « Troodon » ; les spécialistes, eux, parlent désormais surtout de Stenonychosaurus.
Joseph Leidy nomme Troodon formosus à partir d'une seule dent trouvée dans le Montana.
Dale Russell décrit un squelette bien plus complet (sous le nom de Stenonychosaurus), révélant le grand cerveau et les grands yeux de l'animal.
Russell et Ron Séguin dévoilent le « dinosauroïde », descendant humanoïde imaginaire de la lignée.
Les nids d'Egg Mountain (Montana) révèlent une reproduction et une couvaison de type aviaire chez ces troodontidés.
Troodon formosus est reconnu comme nomen dubium ; le matériel est réattribué à Stenonychosaurus et au nouveau genre Latenivenatrix.
L'héritage du dinosaure intelligent
Qu'on l'appelle Troodon ou Stenonychosaurus, ce petit chasseur emplumé reste l'un des dinosaures les plus fascinants — non par sa taille ou sa férocité, mais par ce qu'il dit de l'intelligence et de ses chemins possibles. Il rappelle que les dinosaures n'étaient pas tous de lentes brutes, mais des animaux variés, parfois vifs, sensibles, attentifs, étroitement liés aux oiseaux qui peuplent encore notre ciel.
Le dinosauroïde, lui, garde sa valeur de fable : il nous tend un miroir. En cherchant à imaginer une autre intelligence terrestre, nous n'avons su dessiner que la nôtre. Troodon demeure ainsi à la croisée de la science et de l'imaginaire — le dinosaure qui nous a fait rêver d'un monde où la pensée aurait pris un tout autre visage.
Sources scientifiques et références
- Leidy, J. (1856). Notices of remains of extinct reptiles and fishes. Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia, 8, 72–73.
- Russell, D. A., & Séguin, R. (1982). Reconstructions of the small Cretaceous theropod Stenonychosaurus inequalis and a hypothetical dinosauroid. Syllogeus, 37, 1–43.
- Varricchio, D. J. et al. (1997 / 2008). Nest and egg clutches of the dinosaur Troodon formosus and the evolution of avian reproductive traits. Nature / Acta Palaeontologica Polonica.
- Evans, D. C. et al. (2017). The taxonomic status of Troodon formosus. Journal of Vertebrate Paleontology.
- van der Reest, A. J., & Currie, P. J. (2017). Troodontids (Theropoda) from the Dinosaur Park Formation, with a description of Latenivenatrix mcmasterae. Canadian Journal of Earth Sciences, 54(9), 919–935.