Corythosaurus
Corythosaurus casuarius — Le dinosaure au casque grec qui jouait de la trompette
La plupart des dinosaures, nous devons les imaginer en peau à partir d'un tas d'os. Pas le Corythosaurus. Sur son fossile fondateur, découvert en Alberta au début du XXe siècle, la peau elle-même s'est fossilisée — presque intacte sur une grande partie du corps. Pour une fois, on ne devine pas à quoi ressemblait un dinosaure : on le sait.
Et ce qu'il portait sur la tête n'était pas qu'un ornement. Sa crête, un dôme osseux creux dressé comme un casque de guerrier grec, abritait un prolongement des voies nasales replié sur lui-même — une plomberie interne qui en faisait, très probablement, un instrument à vent vivant.
Un casque qui sert de trompette
Chez le Corythosaurus, l'air inspiré par les narines ne descendait pas directement vers les poumons. Il remontait d'abord dans la crête, empruntait un long circuit en boucle à l'intérieur de l'os creux, avant de redescendre vers la gorge. Une plomberie interne coûteuse à faire pousser — à moins qu'elle ne serve à quelque chose de précis.
En 1981, le paléontologue David Weishampel a étudié cette architecture interne et l'a comparée à celle d'un instrument à vent ancien, le cromorne. Sa conclusion : la crête du Corythosaurus, comme celle de ses cousins lambéosaurinés, pouvait fonctionner comme une véritable chambre de résonance, capable de produire des sons graves et puissants — un peu comme souffler dans un long tuyau replié.
Weishampel (1981) a montré que l'anatomie interne de la crête suivait les mêmes principes acoustiques qu'un instrument à vent. Des travaux plus récents (Evans, 2009) confirment que ces crêtes creuses combinaient probablement une fonction de signal visuel (reconnaissance d'espèce, parade) et de signal sonore — le Corythosaurus aurait donc pu à la fois se voir et s'entendre de loin, au sein d'un troupeau ou face à un rival.
Le Corythosaurus n'était pas seul dans ce registre : son cousin déjà présenté ici, le Parasaurolophus, portait lui aussi une crête creuse-trompette. Mais la forme diffère nettement : là où le Parasaurolophus arborait un long tube pointant vers l'arrière, le Corythosaurus portait un dôme arrondi et comprimé, dressé presque à la verticale — une architecture différente, donc probablement une tonalité différente. Deux instruments, deux sonorités, au sein d'une même famille.
La momie qui a montré la peau
En 1911, le chasseur de fossiles Barnum Brown met au jour, le long de la rivière Red Deer en Alberta, un squelette quasi complet — et surtout, une découverte bien plus rare : de larges portions de peau fossilisée, conservées en place comme une empreinte. Brown décrit l'espèce en 1914, puis publie une description plus détaillée en 1916, en s'appuyant sur ce spécimen exceptionnel.
Ce que révèle cette peau tranche avec l'image reptilienne à grosses écailles qu'on prête parfois aux dinosaures : la peau du Corythosaurus est couverte d'une mosaïque de petits tubercules polygonaux de tailles variées, serrés les uns contre les autres — plus proche d'un cuir texturé que d'une armure de lézard. C'est l'un des rares dinosaures pour lesquels on peut littéralement voir le grain de la peau plutôt que l'imaginer.
Un second squelette de Corythosaurus tout aussi bien conservé, collecté par la même expédition, ne connut pas la même chance : embarqué à bord du SS Mount Temple, il repose aujourd'hui au fond de l'Atlantique. Le navire fut coulé le 6 décembre 1916 par le croiseur allemand SMS Möwe, en pleine Première Guerre mondiale — un rappel que la paléontologie a, elle aussi, ses pertes de guerre.
Un casque, sept espèces… ou une seule ?
Dans les années 1920 et 1930, les paléontologues qui exhumaient de nouveaux crânes de Corythosaurus leur donnaient souvent un nouveau nom d'espèce, tant la forme de la crête semblait varier d'un individu à l'autre — dôme plus ou moins haut, plus ou moins large, plus ou moins reculé. Jusqu'à sept espèces furent ainsi nommées.
En 1975, Peter Dodson a repris l'ensemble de ces crânes dans une étude quantitative de leur croissance. Son constat : la forme de la crête change fortement avec l'âge, se développant tardivement et de façon disproportionnée par rapport au reste du crâne — et varie sans doute aussi selon le sexe. Ce que l'on prenait pour sept espèces distinctes n'était, pour l'essentiel, qu'une seule espèce observée à différents stades de sa vie. Aujourd'hui, seules deux espèces sont considérées comme valides : C. casuarius et C. intermedius, plus petit et à la crête plus basse.
Autre conséquence de cette croissance tardive : chez les tout jeunes lambéosaurinés, la crête n'est pas encore développée — au point que les crânes juvéniles de Corythosaurus et de son cousin Lambeosaurus sont, d'après Evans (2009), pratiquement impossibles à distinguer. Le trait qui définit chaque genre à l'âge adulte n'existe tout simplement pas encore chez l'enfant.
Le monde de Corythosaurus
Le Corythosaurus vivait dans la Formation de Dinosaur Park, en Alberta — l'un des gisements de dinosaures les plus riches au monde, un paysage de plaines côtières, de rivières et de forêts de conifères. Il y côtoyait d'autres hadrosaures comme l'Maiasaura (plus au sud, dans le Montana) ou l'Edmontosaurus, et devait rester sur ses gardes face aux grands théropodes prédateurs de la région, Gorgosaurus et Daspletosaurus — cousins du Tyrannosaurus rex.
Brouteur quadrupède capable de se dresser sur ses pattes arrière pour atteindre les frondaisons, il vivait probablement en troupeaux — la crête-trompette prenant alors tout son sens : reconnaître les siens, donner l'alerte, ou simplement se faire entendre dans la cohue d'un grand groupe d'herbivores.
Un casque qui sert à s'entendre, une peau que l'on n'a pas eu besoin d'imaginer : le Corythosaurus est l'un des rares dinosaures que la science connaît presque autant qu'elle le reconstitue. D'après Weishampel (1981) et Brown (1916)
Comme tant d'autres géants de son temps, le Corythosaurus disparaît avec l'ensemble des dinosaures non-aviens à la fin du Crétacé, il y a environ 66 millions d'années.
Repères chronologiques
Le Corythosaurus peuple les plaines côtières de l'actuelle Alberta, aux côtés d'autres hadrosaures et de grands théropodes prédateurs.
Barnum Brown découvre puis décrit l'espèce, à partir d'un squelette exceptionnellement conservé avec sa peau.
Un second squelette tout aussi bien conservé sombre avec le SS Mount Temple, torpillé pendant la Première Guerre mondiale.
Peter Dodson montre que la plupart des « espèces » de Corythosaurus ne sont que des stades de croissance d'une même espèce.
Extinction K-Pg : la fin du Corythosaurus et de tous les dinosaures non-aviens.
Le Corythosaurus occupe une place à part dans la galerie des dinosaures : celle d'un animal que l'on n'a pas eu besoin de réinventer entièrement, tant sa peau fossilisée nous a laissé des indices directs. Sous son casque grec se cachait peut-être une voix grave, faite pour porter loin dans les plaines côtières du Crétacé — un instrument de chair et d'os qu'aucun autre animal, avant ou depuis, n'a porté sur son crâne de cette façon.
Sources scientifiques et références
- Weishampel, D. B. (1981). « Acoustic analyses of potential vocalization in lambeosaurine dinosaurs (Reptilia: Ornithischia) ». Paleobiology, 7(2), 252–261.
- Dodson, P. (1975). « Taxonomic implications of relative growth in lambeosaurine hadrosaurs ». Systematic Zoology, 24(1), 37–54.
- Evans, D. C. (2009). « Endocranial anatomy of lambeosaurine hadrosaurids (Dinosauria: Ornithischia): a sensorineural perspective on cranial crest function ». The Anatomical Record, 292(9), 1315–1337. doi:10.1002/ar.20984
- Brown, B. (1914). « Corythosaurus casuarius, a new crested dinosaur from the Belly River Cretaceous ». Bulletin of the American Museum of Natural History, 33, 559–565.
- Brown, B. (1916). « Corythosaurus casuarius: skeleton, musculature and epidermis ». Bulletin of the American Museum of Natural History, 35, 709–716.