Cormoran de Pallas
Urile perspicillatus — Le cormoran géant et maladroit des îles du Commandeur
En 1741, un navire de l'expédition de Vitus Béring fait naufrage sur une île déserte du Pacifique Nord. À bord, un naturaliste allemand, Georg Steller, va y décrire en quelques mois une faune extraordinaire — dont deux géants qui ne survivront pas au siècle suivant. L'un est la rhytine de Steller, la vache de mer géante. L'autre, plus discret, est un oiseau : le cormoran de Pallas.
Le plus grand cormoran connu à l'époque historique — des cormorans fossiles atteignaient des dimensions comparables —, si lourd et si confiant qu'il en avait presque oublié la peur. Un siècle plus tard, il avait disparu — et il ne nous en reste aujourd'hui que six peaux dans quatre musées du monde.
Le cormoran à lunettes
Steller le remarque aussitôt : ce cormoran est énorme. Près d'un mètre de long, jusqu'à six ou sept kilos — bien plus gros que tous les cormorans connus. Son plumage sombre jette des reflets verts et bronze, il porte une double huppe et, surtout, un cercle de peau nue autour de l'œil — décrit comme blanchâtre par les premiers observateurs, et rendu orangé par les illustrateurs plus tardifs. Qu'il ait viré de couleur en période de reproduction, comme chez d'autres cormorans, est plausible mais n'a jamais été observé. Ce sont ces « lunettes » qui lui vaudront son nom savant : perspicillatus.
L'animal n'est décrit scientifiquement que bien plus tard. À partir des notes de Steller, le naturaliste Peter Simon Pallas lui donne enfin un nom en 1811 — d'où le « cormoran de Pallas ». À cette date, pourtant, l'oiseau vit déjà ses dernières décennies.
Un géant qui ne volait (presque) plus
Sa singularité la plus frappante : le cormoran de Pallas était quasiment incapable de voler. Ses ailes étaient courtes, son sternum (l'os d'attache des muscles du vol) réduit. Steller, fin observateur, nuançait : l'oiseau lui paraissait surtout peu enclin à s'envoler, plutôt que physiquement incapable. Et c'est bien là que le dossier en est resté : l'anatomie des spécimens conservés indique un animal capable de voler, et les spécialistes débattent encore de ce dont il était réellement capable. Réticence observée d'un côté, aptitude anatomique de l'autre — les deux ne se contredisent pas.
On explique volontiers cette placidité par l'absence de prédateur terrestre — sauf que l'île Béring n'en manquait pas : des renards polaires y vivaient déjà du temps de Steller, et d'autres seront introduits au siècle suivant pour l'élevage à fourrure. Un îlot de nidification hors de leur portée n'est pas un archipel sans danger. Reste que le cormoran, comme le dodo ou le grand pingouin, était devenu grand, lourd et confiant — une stratégie qui tient tant que personne ne débarque en nombre.
Un oiseau pour trois hommes affamés
Sa taille fit sa perte. Steller, naufragé et affamé, note que l'oiseau pesait « douze à quatorze livres, de sorte qu'un seul suffisait pour trois hommes affamés » — phrase qui nous parvient par la traduction qu'en donne Stejneger en 1889. C'est à ce dernier que l'on doit aussi le détail, recueilli auprès des habitants qu'il interrogea sur place, que sa chair était bonne à manger, ce qui est rare chez un cormoran. Une proie idéale : grosse, savoureuse, lente et confiante.
Au début du XIXᵉ siècle, des chasseurs aléoutes sont installés sur l'île Béring par les compagnies de fourrure, bientôt rejoints par les baleiniers. Pour ces hommes, le grand cormoran était un garde-manger sur pattes, et ils le chassèrent pour le manger. Comment exactement, aucune source ne le dit — l'image de l'oiseau qu'on assomme sans effort appartient au récit, pas aux archives. En quelques décennies, les colonies fondirent.
En 2018, des fossiles vieux de 120 000 ans ont été identifiés au Japon, à 2 400 km de l'île Béring — la première preuve que l'espèce occupait jadis une aire bien plus vaste. Autrement dit, lorsque Steller la découvre, la population de l'île Béring n'était déjà plus qu'une relique, vestige d'une répartition autrefois bien plus étendue. Que cette contraction soit antérieure au contact européen est probable ; en faire un déclin démographique continu jusqu'en 1741 serait aller plus loin que ne le permettent les fossiles. Comme pour la rhytine, l'homme a achevé une population déjà relictuelle — reste à savoir de quoi elle l'était devenue.
Une extinction dans le silence
Les derniers témoignages confirmés remontent aux années 1840, et l'on situe la disparition vers le milieu du siècle ; l'îlot de Kamen Ariy est cité comme l'un de ses derniers refuges. Quand le naturaliste Leonhard Stejneger vint enquêter sur place, dans les années 1880, il ne trouva plus que des os. À peine plus d'un siècle après sa découverte, le plus grand cormoran du monde s'était éteint — presque sans témoin, sans cri d'alarme.
De ce géant, il ne subsiste aujourd'hui que six peaux, réparties entre quatre institutions, un peu plus de quatre-vingt-dix os — tous provenant de l'île Béring — et les pages de Steller. L'inventaire complet n'a été établi qu'en 2024, par Theodore Squires et Alexander Bond : ils ont écrit à chaque musée réputé en détenir un, et découvert que plusieurs n'en avaient jamais eu. C'est de là que vient le chiffre de sept, longtemps recopié. Bien peu, dans tous les cas, pour un animal de cette envergure. Son histoire, jumelle de celle de la rhytine, rappelle combien les faunes insulaires, façonnées par des millénaires de tranquillité, sont d'une fragilité extrême face à l'homme.
Repères chronologiques
L'espèce vit jusqu'au Japon : son aire est alors bien plus vaste qu'à l'époque historique.
Georg Steller découvre l'oiseau sur l'île Béring, lors du naufrage de l'expédition de Béring.
Pallas décrit l'espèce d'après les notes de Steller et lui donne son nom.
Des chasseurs aléoutes s'installent sur l'île Béring : le grand cormoran est chassé pour sa chair.
Plus aucun témoignage confirmé après les années 1840 ; il n'en restera que six peaux et quelques dizaines d'os.
Géant lent et confiant d'un archipel oublié, jumeau d'infortune de la rhytine de Steller, réduit aujourd'hui à six peaux, quelques dizaines d'os et les lignes manuscrites d'un naufragé : le cormoran de Pallas est l'un de ces animaux que l'humanité a effacés presque avant de les connaître. Un oiseau qui avait cessé de craindre le monde — et que le monde, en retour, a oublié de protéger.
Sources scientifiques et références
- Watanabe, J., Matsuoka, H. & Hasegawa, Y. (2018). « Pleistocene fossils from Japan show that the recently extinct Spectacled Cormorant (Phalacrocorax perspicillatus) was a relict ». The Auk: Ornithological Advances, 135(4), 895–907. doi:10.1642/AUK-18-54.1
- Stejneger, L. & Lucas, F. A. (1889). « Contributions to the history of Pallas's Cormorant ». Proceedings of the United States National Museum, 12, 83–94 (partie historique par Stejneger, pp. 83–88 ; ostéologie par Lucas, à partir de la p. 88).
- Pallas, P. S. (1811). Zoographia Rosso-Asiatica (description originale de Phalacrocorax perspicillatus).
- Squires, T. E. & Bond, A. L. (2024). « Specimens of the extinct Spectacled Cormorant Urile perspicillatus ». Bulletin of the British Ornithologists' Club, 144(1), 3–18. doi:10.25226/bboc.v144i1.2024.a2