Invictibellatrix, le premier mégaraptorien d'Europe
Un fragment de crâne de l'île de Wight, rangé depuis 1924 au Natural History Museum, révèle un prédateur jusqu'ici inconnu en Europe
L'île de Wight passe pour l'un des meilleurs gisements de dinosaures d'Europe : c'est la terre des iguanodontiens et des spinosauridés, cousins du Baryonyx. Une équipe de l'University College London et du Natural History Museum y ajoute un prédateur inattendu. Sa famille, les mégaraptoriens, n'était jusqu'ici connue qu'en Asie, en Australie et en Amérique du Sud. Son nom : Invictibellatrix amberina.
Un siècle dans un tiroir
Le fossile n'a rien d'une trouvaille récente. Il a été ramassé au pied d'une falaise, sur la côte sud-ouest de l'île, par Reginald Walter Hooley, un collectionneur amateur qui a passé des années à prospecter les falaises de Wight. Hooley est mort en 1923, et sa collection, plus d'un millier de pièces, est ensuite entrée au Natural History Museum de Londres ; ce fossile y est enregistré depuis 1924. Il a ensuite dormi dans les réserves pendant près d'un siècle sans que personne n'en mesure l'intérêt.
Il a fallu le regard de Cassius Morrison et de Charlie Scherer, de l'UCL, pour comprendre qu'il ne ressemblait à aucun théropode connu sur l'île. L'équipe l'a passé au scanner pour en reconstituer l'intérieur en trois dimensions, puis l'a comparé à ceux de nombreux autres carnivores : tyrannosaures, spinosauridés, allosaures, raptors.
Le nom de genre associe deux mots latins, « invaincue » et « guerrière ». Les auteurs disent l'avoir choisi pour rendre hommage aux personnes qui résistent à l'oppression. Le nom d'espèce, amberina, rappelle l'ambre présent dans la roche qui contenait le fossile, tout en étant aussi un prénom féminin.
Ce que dit un arrière de crâne
On pense souvent que la boîte crânienne, la partie qui enveloppe le cerveau, se ressemble d'un théropode à l'autre et ne permet pas de les distinguer. Les auteurs soutiennent l'inverse. Trois détails, en particulier, désignent les mégaraptoriens : le condyle occipital, la petite rotule osseuse qui articule le crâne avec le cou, est presque circulaire ; le trou par lequel la moelle épinière rejoint le cerveau (le foramen magnum) est ovale ; et une crête médiane surmonte l'arrière du crâne.
Les analyses de parenté placent Invictibellatrix à la base des mégaraptoriens, parmi d'autres formes anciennes d'Eurasie. Elles montrent aussi qu'il n'est qu'un lointain parent de tous les théropodes déjà nommés dans la formation de Wessex, comme Neovenator, le tyrannosauroïde Eotyrannus ou les spinosauridés de l'île. Dans l'hypothèse retenue par les auteurs, l'Europe du Crétacé inférieur compte désormais trois lignées de cœlurosaures connues : des tyrannosauroïdes, des maniraptoriformes (le groupe qui mènera aux oiseaux) et des mégaraptoriens.
Les mégaraptoriens, une famille encore mal placée
Les mégaraptoriens sont des théropodes bipèdes aux bras robustes, armés de griffes démesurées sur les deux premiers doigts. Les grandes formes connues ont vécu en Amérique du Sud et en Australie à la fin du Crétacé, où plusieurs comptaient parmi les grands prédateurs. Selon le communiqué de l'UCL, leurs griffes de main atteignaient 35 cm chez les plus grandes espèces. Des formes plus anciennes et plus petites sont connues en Asie, notamment au Japon et en Asie du Sud-Est.
Leur place dans l'arbre des théropodes reste l'un des débats ouverts de la discipline. Certaines études les ont rangés près des allosaures, avec Neovenator justement. D'autres en font des cœlurosaures, soit proches des tyrannosaures, soit plus primitifs. L'étude les range parmi les cœlurosaures, et la presse a retenu la formule « cousin du T. rex ». Le lien reste lointain et dépend de l'hypothèse retenue : il ne s'agit en aucun cas d'un tyrannosaure.
Tout ce qui concerne l'allure de l'animal est extrapolé. Le fossile se limite à l'arrière du crâne : ni pattes, ni griffes, ni vertèbres. Les 3 à 4 m de long, la hauteur d'environ 1,5 m et les griffes de 10 à 20 cm avancés par l'UCL reposent sur les proportions de ses plus proches parents. Les chiffres varient d'ailleurs d'une rédaction à l'autre : l'agence Reuters parle d'environ 5 m. Les plumes, le régime (petits dinosaures, lézards, mammifères) et le rôle de « hyène » de l'écosystème sont des hypothèses. Quand l'auteur principal explique dans la presse que l'animal aurait pu voir un humain comme une proie, c'est une image destinée au public, pas un résultat de l'étude.
Une route par l'Europe ?
La présence d'un mégaraptorien en Angleterre comble un vide géographique. En intégrant Invictibellatrix à une analyse biogéographique, les auteurs concluent que les mégaraptoriens primitifs étaient probablement répandus sur presque tous les continents au Crétacé inférieur. S'ils disparaissent ensuite de l'hémisphère Nord (Europe, Asie, Amérique du Nord) au Crétacé supérieur, ce serait par une extinction régionale, et non parce qu'ils n'y auraient jamais vécu.
Dans leurs déclarations à la presse, les auteurs vont plus loin et évoquent une dispersion de l'Asie vers l'Europe, puis vers l'Afrique et l'Amérique du Sud. C'est une interprétation fondée sur très peu de fossiles. L'étude ne dit pas non plus pourquoi la lignée s'est éteinte au nord : le climat, les changements d'environnement ou la concurrence des tyrannosauridés sont des pistes évoquées dans les communiqués, sans être démontrées.
Un petit prédateur dans un monde de géants
Il y a environ 125 millions d'années, la région était une vaste plaine alluviale traversée de rivières, soumise à l'alternance de saisons humides et sèches. Les herbivores y abondaient, à commencer par les iguanodontiens, proches parents de l'Iguanodon de Bernissart. Les grands carnivores ne manquaient pas non plus : Neovenator, long de plusieurs mètres, et des spinosauridés au museau de crocodile.
Pour Cassius Morrison, Invictibellatrix ne régnait donc pas sur cet écosystème. C'était plutôt un prédateur de taille moyenne, qui devait laisser les plus grosses proies aux géants. Il serait aussi l'un des plus petits mégaraptoriens connus, et l'un des plus anciens.
Les voisins célèbres de l'île de Wight et du Wealden anglais : le pêcheur Baryonyx et l'herbivore Iguanodon. Et, pour une autre lignée de prédateurs du Crétacé inférieur, notre fiche sur le Yutyrannus, un tyrannosauroïde à plumes de Chine. Il n'est pas un mégaraptorien, et ses plumes ne disent rien de celles d'Invictibellatrix.
Un siècle après son entrée au musée, un simple fragment de crâne ajoute une famille entière à la liste des dinosaures européens. Le prédateur lui-même reste en grande partie à découvrir : pour connaître sa véritable silhouette, il faudra trouver le reste du squelette dans les falaises de Wight, que la mer érode un peu plus chaque hiver.
Sources
- Morrison, C., Scherer, C. R., Mannion, P., Porro, L. B., Clark, B., Folkes, D. D. & Barrett, P. M. (2026). « A new megaraptoran dinosaur from the Lower Cretaceous Wessex Formation, UK, and its implications for theropod evolution and biogeography ». Royal Society Open Science, 13, 260937. doi:10.1098/rsos.260937
- University College London, communiqué (octobre 2026), repris par Phys.org (13 octobre 2026) ; Reuters, via Daily Maverick (14 octobre 2026) ; Sci.News (14 octobre 2026).