Iguanodon
Iguanodon bernissartensis — Le dinosaure au pouce mal placé
Voici un dinosaure qui a tout vu — y compris l'invention du mot « dinosaure ». L'Iguanodon est l'un des tout premiers à avoir été décrits par la science, dès 1825, bien avant qu'on imagine à quoi ressemblait vraiment un dinosaure. Et son histoire est jalonnée d'une erreur restée célèbre : pendant des décennies, on lui a planté sur le nez ce qui était en réalité son… pouce.
Loin d'être un détail anecdotique, cette méprise raconte toute l'aventure de la paléontologie : comment, à partir de quelques os, on se trompe, on corrige, et on finit par redresser — au sens propre — l'image d'un animal disparu.
L'un des tout premiers dinosaures
Dans les années 1820, le mot « dinosaure » n'existe pas encore. C'est dans ce monde-là que le médecin et géologue anglais Gideon Mantell étudie d'étranges grosses dents fossiles. Elles ressemblent, en bien plus grand, à celles d'un iguane — d'où le nom qu'il forge en 1825 : Iguanodon, « dent d'iguane ». C'est l'indice décisif que ces fossiles appartenaient à un grand reptile herbivore disparu.
L'Iguanodon devient ainsi l'un des tout premiers dinosaures nommés, juste après le Megalosaurus. Mieux : en 1842, quand l'anatomiste Richard Owen invente le terme Dinosauria — « terribles lézards » — pour désigner ce nouveau groupe, il le fonde sur trois animaux seulement, dont l'Iguanodon. Autrement dit, ce dinosaire est l'un des actes de naissance de tous les dinosaures.
Une corne… qui était un pouce
Le problème, avec les premiers fossiles, c'est qu'ils étaient incomplets. Parmi les os, Mantell trouve une pièce conique et pointue. Faute de squelette entier pour la situer, il la place — logiquement, pensait-il — sur le nez de l'animal, comme la corne d'un rhinocéros ou d'un iguane.
C'est cette version qui sera immortalisée dans la pierre : en 1854, les célèbres sculptures du Crystal Palace de Londres, réalisées par Benjamin Waterhouse Hawkins, montrent l'Iguanodon en gros pachyderme à quatre pattes, une petite corne fièrement plantée sur le museau. Des générations ont découvert les dinosaures sous ce visage — entièrement faux.
La fameuse « corne » de l'Iguanodon était en fait un pic osseux porté par le pouce de chaque main. On ignore encore son usage exact : arme défensive contre les prédateurs, outil pour entailler les plantes, ou les deux. Cette confusion entre un nez et une main est devenue l'un des symboles de la science qui se corrige : on ne se moque pas de l'erreur, on la rectifie.
Le trésor de Bernissart
Tout bascule en 1878. Dans une mine de charbon de Bernissart, en Belgique, des mineurs tombent à plus de 300 mètres de profondeur sur un gisement extraordinaire : près de quarante squelettes d'Iguanodon, presque complets, accumulés au même endroit. C'est l'une des plus belles découvertes de l'histoire de la paléontologie.
Pour la première fois, on dispose d'animaux entiers. Le paléontologue belge Louis Dollo y consacre des années — et comprend enfin que la « corne » était un pouce. Bernissart fait passer l'Iguanodon du statut de puzzle incertain à celui de dinosaure le mieux connu de son temps.
Les squelettes de Bernissart ont révélé une main stupéfiante : le pouce en pic (défense), trois doigts centraux réunis par un coussinet pour s'appuyer au sol et marcher à quatre pattes, et un cinquième doigt opposable, capable de saisir les branches. Une seule main pour marcher, se défendre et cueillir : peu d'animaux peuvent en dire autant.
Redressé, puis recouché
Une fois la corne remise à sa place, restait la posture. Dollo et son époque dressèrent l'Iguanodon à la verticale, comme un kangourou géant, appuyé sur sa queue en trépied. Cette silhouette dominera les musées pendant près d'un siècle.
Nouvelle correction au XXᵉ siècle : l'étude des os, des articulations et des traces de pas a montré qu'un tel maintien aurait brisé la queue de l'animal. L'Iguanodon tenait en réalité son dos à l'horizontale, queue tendue en arrière comme un balancier ; il marchait surtout à quatre pattes, mais pouvait se dresser sur ses pattes arrière pour courir ou brouter haut. De la corne sur le nez à la queue traînante, l'Iguanodon aura accompagné, à lui seul, deux siècles de tâtonnements et de progrès.
Repères chronologiques
L'Iguanodon abonde dans les plaines boisées de l'Europe du Crétacé inférieur.
Gideon Mantell nomme Iguanodon d'après ses dents — l'un des premiers dinosaures décrits.
Richard Owen fonde le groupe Dinosauria sur trois genres, dont l'Iguanodon.
Les sculptures du Crystal Palace le figent en pachyderme à corne nasale — une erreur durable.
Près de 40 squelettes sont exhumés d'une mine de Bernissart : la « corne » devient un pouce.
L'Iguanodon n'est pas seulement un grand herbivore du Crétacé : c'est un témoin de notre regard sur les mondes perdus. À travers lui, on a inventé le mot « dinosaure », commis de belles erreurs, et appris à les défaire. Son pouce mal placé est devenu le rappel le plus aimable qui soit : la science n'est pas l'art d'avoir raison du premier coup, mais celui de se corriger — patiemment, un fossile après l'autre. Cousin lointain des grands hadrosaures comme l'Edmontosaurus et le Parasaurolophus, et proche parent des autres ornithopodes comme la petite Leaellynasaura, l'Iguanodon reste, deux siècles plus tard, l'un des plus attachants pionniers de la galerie.
Sources scientifiques et références
- Mantell, G. A. (1825). « Notice on the Iguanodon, a newly discovered fossil reptile… ». Philosophical Transactions of the Royal Society, 115, 179–186.
- Owen, R. (1842). « Report on British Fossil Reptiles, Part II » (érection du clade Dinosauria).
- Norman, D. B. (1980 et travaux ultérieurs). Monographies sur l'ostéologie d'Iguanodon bernissartensis (gisement de Bernissart).
- Institut royal des Sciences naturelles de Belgique (Bruxelles) — squelettes de Bernissart, étudiés par Louis Dollo dès 1878.