Jurassic Park : ce que les films ont vu juste, et ce qu'ils ont inventé
De 1993 à 2025, sept films et autant de visions des dinosaures. Ce que la saga a appris au grand public, ce qu'elle a inventé de toutes pièces, et comment ses créatures ont suivi, avec un temps de retard, les progrès de la paléontologie.
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En juin 1993, Steven Spielberg adapte le roman de Michael Crichton paru trois ans plus tôt, et le monde découvre des dinosaures comme il n'en avait jamais vu : vifs, rusés, inquiétants de réalisme. Chez Mondes Perdus, c'est le film préféré de la maison, et nous ne sommes sans doute pas les seuls à lui devoir notre passion. Plus de trente ans et six suites plus tard, la saga reste la principale image que le grand public se fait des dinosaures.
Raison de plus pour démêler le vrai du faux. Film après film, voici ce que les dinosaures de Jurassic Park doivent à la science, ce qu'ils doivent au spectacle, et ce que leur évolution dit de la paléontologie elle-même.
Le point de départ de l'histoire, un moustique figé dans l'ambre avec du sang de dinosaure dans le ventre, est la partie la plus fausse du film. L'ADN se dégrade avec le temps : dans des os de moas, de grands oiseaux disparus de Nouvelle-Zélande, un fragment d'ADN donné avait une demi-vie estimée à environ 500 ans. La conservation dépend beaucoup des conditions, mais à ce jour, aucun ADN exploitable de dinosaure non avien n'a jamais été retrouvé : les derniers ont disparu il y a 66 millions d'années. Et petite ironie du titre : à part le Dilophosaurus et le Brachiosaurus, la plupart des stars du parc, du T. rex au Tricératops, vivaient au Crétacé, pas au Jurassique.
Pourquoi des raptors si grands ? Selon le paléontologue John Ostrom, Crichton avait calqué ses prédateurs sur le Deinonychus, avant de leur donner le nom de Velociraptor, plus percutant. La confusion était entretenue par le paléontologue Gregory S. Paul, qui avait proposé en 1988 de ranger le Deinonychus dans le genre Velociraptor, une idée abandonnée depuis. Mais la réalité a rattrapé la fiction : en 1993, l'année même de la sortie du film, des paléontologues décrivent en Utah l'Utahraptor, un dromaeosauridé de plus de cinq mètres de long, encore plus grand que les raptors de Spielberg.
Jurassic World
Quatorze ans plus tard, la science a encore avancé : on sait que les vélociraptors avaient des plumes. Le film choisit pourtant de garder ses dinosaures « à l'ancienne », écailleux, et le justifie dans le scénario : le généticien du parc rappelle que les animaux ont toujours été complétés avec l'ADN d'autres espèces, et qu'ils ne ressemblent donc pas aux originaux. Une pirouette honnête, qui assume de faire des monstres de cinéma plutôt que des dinosaures.
Vu juste
- La lucidité du scénario : le film reconnaît lui-même que ses créatures sont des animaux fabriqués, pas des reconstitutions.
Inventé
- Le Mosasaurus géant qui avale un grand requin blanc d'une bouchée : Mosasaurus hoffmannii mesurait une douzaine de mètres selon les estimations récentes, peut-être davantage selon d'autres, loin du monstre de l'écran. Et c'était un lézard marin, pas un dinosaure.
- L'Indominus rex, hybride entièrement imaginaire.
Fallen Kingdom
Le volcan de l'île se réveille et les dinosaures doivent être évacués. Parmi les nouveaux venus, un clin d'œil involontaire aux débats des paléontologues : le Stygimoloch, petit dinosaure à dôme hérissé de cornes qui fonce dans les murs.
Le débat
- Le Stygimoloch existait-il vraiment ? En 2009, Jack Horner, encore lui, et Mark Goodwin ont proposé que ce ne soit qu'un jeune Pachycephalosaurus : en grandissant, l'animal aurait vu ses cornes se réduire tandis que son dôme s'épaississait. Si l'hypothèse est juste, le film met en scène un adolescent comme s'il s'agissait d'une espèce à part.
Dominion
Trente ans après le premier film, la saga franchit le pas. Avec un paléontologue au générique, Steve Brusatte, de l'université d'Édimbourg, elle montre enfin de vrais dinosaures à plumes.
Vu juste
- Le Pyroraptor, petit raptor au plumage roux, est l'un des premiers dinosaures de la saga montrés avec un vrai plumage. Steve Brusatte raconte que beaucoup de spectateurs ont cru les plumes inventées, alors qu'elles sont connues depuis les années 1990.
- Le choix du Quetzalcoatlus : le vrai Quetzalcoatlus northropi était bien l'un des plus grands animaux volants de tous les temps, avec une dizaine de mètres d'envergure.
À savoir
- Le Quetzalcoatlus est un ptérosaure, et le Dimetrodon qui apparaît aussi est un synapside, un lointain cousin des mammifères : ni l'un ni l'autre ne sont des dinosaures.
Jurassic World : Renaissance (Rebirth)
Steve Brusatte est de nouveau conseiller scientifique, mais le septième film mise surtout sur les monstres mutants, et plusieurs paléontologues jugent le résultat décevant. Pour Scott Persons, du College of Charleston, il poursuit un déclin de la paléontologie à l'écran. Thomas Holtz, de l'université du Maryland, a relevé de son côté plusieurs erreurs dès les bandes-annonces.
Vu juste
- Un T. rex qui nage : de nombreux dinosaures nageaient sans doute correctement, et le tyrannosaure pouvait se propulser avec ses pattes et sa queue.
- Les dents du mosasaure : en plus de celles des mâchoires, il portait des rangées de dents sur le palais, comme les serpents.
Inventé
- Des titanosaures à queue en fouet : ce long fouet caractérise les diplodocidés, une autre branche de sauropodes ; la queue des titanosaures était nettement plus courte.
- Un mosasaure toujours bien trop grand, et pourvu de plaques dorsales qu'il n'avait pas.
- Un nid de Quetzalcoatlus en brindilles : on ne connaît pas son nid, mais les œufs retrouvés chez d'autres ptérosaures suggèrent plutôt une incubation enfouie dans un sol humide.
Ce qu'il faut retenir
| Film | Le mythe | Ce que l'on sait |
|---|---|---|
| 1993 | Des raptors à hauteur d'homme, sans plumes | Le Velociraptor : environ 1,8 m de long queue comprise, le gabarit d'un dindon, et des plumes |
| 1993 | Le T. rex ne voit que ce qui bouge | Un champ de vision binoculaire comparable à celui des rapaces |
| 1993 | Le Dilophosaurus cracheur à collerette | Un prédateur de six à sept mètres ; aucun indice de collerette ni de venin |
| 1997 | Les Compsognathus chassent en meute | Aucun indice de chasse en groupe |
| 2001 | Le Spinosaurus terrasse le T. rex | Ils ne se sont jamais croisés ; un pêcheur lié à l'eau, dont le mode de vie reste débattu |
| 2015 | Un Mosasaurus aussi long qu'un immeuble | Une douzaine de mètres selon les estimations récentes, et pas un dinosaure |
| 2022 | Les plumes, une invention ? | Connues depuis les années 1990 |
Au fond, la saga raconte aussi l'histoire de notre regard sur les dinosaures. Le premier film a fait entrer la « renaissance des dinosaures » dans toutes les têtes ; les suivants ont souvent préféré le spectacle aux découvertes, jusqu'à ce que Dominion rattrape enfin, trente ans plus tard, ce que les fossiles disaient depuis longtemps. Comme le dit Steve Brusatte, ces films sont des films de monstres, pas des documentaires : à nous de faire la part des choses.
À lire pour prolonger
Bienvenue à Jurassic Park — La science du cinéma
Un livre entier consacré à Jurassic Park : les coulisses des films, à commencer par celui de 1993, les romans de Crichton, et la science qui se cache derrière. Nous l'avons bien aimé, même s'il est parfois un peu technique : c'est un livre de passionné, pour passionnés.
Voir le livre sur AmazonJurassic Park, de Michael Crichton
Le roman à l'origine de tout. Ceux qui ne connaissent que le film seront surpris : l'histoire y est assez différente, et plusieurs personnages n'y ont pas le même destin. Une bonne façon de redécouvrir l'aventure.
Voir le livre sur AmazonLe Monde perdu, de Michael Crichton
La suite écrite par Crichton en 1995, assez différente du film que Spielberg en a tiré deux ans plus tard. Il trône dans notre bibliothèque, en format poche.
Voir le livre sur AmazonDent de dinosaure, de Michael Crichton
Un Crichton que peu de gens connaissent : retrouvé dans ses papiers après sa mort et publié en 2017, ce roman remonte aux débuts de la paléontologie américaine. À l'été 1876, un jeune étudiant de Yale part dans l'Ouest sauvage comme photographe d'expéditions de fouilles, en pleine « guerre des os », la rivalité féroce qui opposa les paléontologues Othniel Marsh et Edward Drinker Cope. Un western, version chasseurs de dinosaures : nous ne l'avons pas encore lu, mais il est en haut de notre liste.
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Sources
- Horner J. R. & Makela R. (1979). Nest of juveniles provides evidence of family structure among dinosaurs. Nature 282 : 296-298. DOI : 10.1038/282296a0
- Kirkland J. I., Gaston R. & Burge D. (1993). A large dromaeosaur (Theropoda) from the Lower Cretaceous of eastern Utah. Hunteria 2(10) : 1-16.
- Hutchinson J. R. & Garcia M. (2002). Tyrannosaurus was not a fast runner. Nature 415 : 1018-1021. DOI : 10.1038/4151018a
- Stevens K. A. (2006). Binocular vision in theropod dinosaurs. Journal of Vertebrate Paleontology 26(2) : 321-330. DOI : 10.1671/0272-4634(2006)26[321:BVITD]2.0.CO;2
- Turner A. H., Makovicky P. J. & Norell M. A. (2007). Feather quill knobs in the dinosaur Velociraptor. Science 317 : 1721. DOI : 10.1126/science.1145076
- Horner J. R. & Goodwin M. B. (2009). Extreme cranial ontogeny in the Upper Cretaceous dinosaur Pachycephalosaurus. PLoS ONE 4(10) : e7626. DOI : 10.1371/journal.pone.0007626
- Sander P. M. et al. (2011). Biology of the sauropod dinosaurs: the evolution of gigantism. Biological Reviews 86 : 117-155. DOI : 10.1111/j.1469-185X.2010.00137.x
- Allentoft M. E. et al. (2012). The half-life of DNA in bone: measuring decay kinetics in 158 dated fossils. Proceedings of the Royal Society B 279 : 4724-4733. DOI : 10.1098/rspb.2012.1745
- Ibrahim N. et al. (2014). Semiaquatic adaptations in a giant predatory dinosaur. Science 345 : 1613-1616. DOI : 10.1126/science.1258750
- Ibrahim N. et al. (2020). Tail-propelled aquatic locomotion in a theropod dinosaur. Nature 581 : 67-70. DOI : 10.1038/s41586-020-2190-3
- Marsh A. D. & Rowe T. B. (2020). A comprehensive anatomical and phylogenetic evaluation of Dilophosaurus wetherilli. Journal of Paleontology 94(S78) : 1-103. DOI : 10.1017/jpa.2020.14
- Sereno P. C. et al. (2022). Spinosaurus is not an aquatic dinosaur. eLife 11 : e80092. DOI : 10.7554/eLife.80092
- Entretiens et analyses : Steve Brusatte sur Dominion, Young Post (South China Morning Post), 3 mars 2024 ; Scott Persons sur Rebirth, College of Charleston ; Thomas Holtz sur Rebirth, University of Maryland ; production de Jurassic Park III, notes de production.