Thylacoleo
Thylacoleo carnifex — Le lion marsupial d'Australie
L'Australie n'a jamais eu de lions, de tigres ni de loups. Pendant que le reste du monde voyait ses grands prédateurs sortir du rang des mammifères placentaires, l'île-continent a confié ce rôle à une lignée que personne n'attendait : celle des marsupiaux, et plus précisément… des cousins du wombat et du koala. De cette famille d'herbivores débonnaires est sorti l'un des carnivores les plus redoutables que la Terre ait portés : le Thylacoleo, le « lion marsupial ».
Trapu comme une lionne, armé de dents en lame de rasoir et d'un pouce à griffe-couteau, il possédait — pour son poids — la morsure la plus puissante jamais calculée chez un mammifère. Et pourtant, pendant près d'un siècle, les savants se sont écharpés pour savoir si cette bête était un tueur… ou un mangeur de fruits.
Un prédateur né d'herbivores
Voici le grand paradoxe du lion marsupial. Ses plus proches parents vivants ne sont pas des fauves, mais le wombat et le koala : de paisibles brouteurs de feuilles. Le Thylacoleo appartient au même grand ensemble — les Vombatiformes — que le Diprotodon, ce « wombat géant » de trois tonnes. Autrement dit, l'Australie a fabriqué son super-prédateur non pas à partir d'un carnivore, mais en détournant une lignée d'herbivores.
Cette origine se lit jusque dans sa bouche. Comme tous ses cousins végétariens, le Thylacoleo a hérité du « plan » dentaire des diprotodontiens : de grandes incisives en avant, des canines minuscules, des prémolaires développées. Mais l'évolution a pris ce matériel d'herbivore et l'a transformé en arsenal. Les incisives sont devenues des poignards, la prémolaire une lame. C'est une histoire d'opportunisme évolutif : faute de loups ou de félins sur le continent, une famille de mangeurs de plantes a saisi la place laissée vacante au sommet de la chaîne alimentaire.
Carnivore ou herbivore ? Un siècle de querelle
Quand le grand anatomiste britannique Richard Owen — l'inventeur du mot « dinosaure » — décrit l'animal en 1859, il ne mâche pas ses mots : c'est, écrit-il, « l'une des plus féroces et des plus destructrices des bêtes de proie ». Il le baptise carnifex, « le boucher ». Pour Owen, l'énorme dent tranchante ne laissait aucun doute : voilà un carnassier.
Mais d'autres naturalistes ne l'entendent pas ainsi. Comment un proche parent du koala pourrait-il être un tueur ? On le réinterprète alors en herbivore : ces incisives serviraient à ouvrir des fruits, cette lame à casser des noix ou des racines. Le débat va durer plus d'un siècle, opposant les partisans du « boucher » d'Owen à ceux du paisible « casseur de melons ». Il faudra les études modernes de biomécanique et d'usure dentaire pour trancher : le Thylacoleo était bel et bien un hypercarnivore, l'un des plus spécialisés qui soient. Owen avait raison.
Les armes du « boucher »
Le Thylacoleo ne tuait pas comme un félin. Là où le lion étrangle ou broie avec ses canines, le lion marsupial disposait d'un dispositif unique dans l'histoire des mammifères. Sa troisième prémolaire, transformée en une immense lame dentelée, formait la plus grande dent tranchante (carnassière) de tous les mammifères : une cisaille capable de débiter la chair et de sectionner les tendons d'un seul mouvement. À l'avant, de grandes incisives pointues remplaçaient les canines absentes pour percer et maintenir la proie.
Surtout, des chercheurs ont calculé sa force de morsure : rapportée à sa masse, c'est la plus puissante connue de tous les mammifères prédateurs, vivants ou éteints. Un Thylacoleo de la taille d'un gros chien mordait avec la force d'un lion africain de 250 kilos. Ajoutez à cela ses membres antérieurs surpuissants et, sur chaque « main », un pouce semi-opposable armé d'une énorme griffe rétractile — un véritable couteau de boucher, sans doute utilisé pour agripper et éventrer. Aucun autre prédateur mammifère n'a jamais combiné un tel attirail.
Dans une étude comparant la morsure des grands carnivores (le « Bite club », Wroe et collègues, 2005), le Thylacoleo obtient le quotient de force de morsure le plus élevé de tous les mammifères testés. Concrètement : un animal d'une centaine de kilos qui mordait aussi fort qu'un fauve trois fois plus lourd. Une efficacité qui lui permettait de s'attaquer à des proies aussi grosses, voire plus grosses, que lui.
Comment chassait-il ?
Longtemps, le squelette du Thylacoleo est resté incomplet — on ignorait même la forme de sa queue. Tout a changé avec la découverte de squelettes entiers au fond de grottes, notamment dans la plaine du Nullarbor et à Naracoorte : des individus tombés par des puits naturels et momifiés dans le calcaire. En 2018, ces fossiles ont enfin permis de reconstituer l'animal complet — queue et clavicules comprises.
Le portrait qui en ressort est celui d'un chasseur d'embuscade, et non d'un coureur. Sa queue rigide, qui représentait la moitié de sa colonne vertébrale, lui servait de trépied à la manière d'un kangourou : calé sur ses pattes arrière et sa queue, il libérait ses redoutables membres antérieurs pour saisir sa proie. Ses os robustes et ses griffes trahissent aussi un grimpeur — des marques de griffes relevées sur les parois d'une grotte d'Australie-Occidentale confirment qu'il escaladait. Le tout dessine un prédateur embusqué, peut-être perché, fondant sur sa victime pour la tuer vite et net.
L'animal que les hommes ont vu
Le Thylacoleo a une particularité bouleversante : il fait partie des très rares animaux de la mégafaune australienne que les premiers humains ont peut-être représentés. En 2008, dans un abri rocheux du Kimberley, au nord-ouest du continent, on a relevé la peinture d'un grand quadrupède rayé, à la queue touffue terminée par un pinceau et aux pattes griffues. Pour ses découvreurs, pas de doute : il ne s'agit ni d'un thylacine ni d'un autre animal connu, mais bien d'un lion marsupial, croqué sur le vif par un artiste qui l'avait sous les yeux.
L'interprétation reste discutée — d'autres y voient un simple thylacine, le « tigre de Tasmanie ». Mais si elle se confirme, cette fresque serait un témoignage prodigieux : le seul portrait d'après nature d'un prédateur disparu depuis des dizaines de milliers d'années, le regard d'un homme posé sur le boucher de l'Australie.
La confusion a même donné son titre à un article scientifique : « Thy Thylacoleo is a thylacine ». Le problème est réel : Thylacoleo (lion marsupial) et thylacine (tigre de Tasmanie) ont des noms presque jumeaux — tous deux tirés du grec thylakos, « la poche » — mais ce sont deux animaux totalement différents. L'un, cousin du wombat, est un trapu broyeur de proies ; l'autre, cousin du diable de Tasmanie, est un svelte chasseur à l'allure de chien rayé. Les peintures rupestres ne facilitent pas toujours l'arbitrage.
La fin d'un monde
Comme l'ensemble de la mégafaune australienne, le Thylacoleo s'éteint il y a environ 40 000 à 45 000 ans. Un prédateur, par définition, ne survit pas à la disparition de ses proies : or c'est exactement le moment où s'effondrent les grands herbivores dont il se nourrissait — le Diprotodon, les kangourous géants comme le Procoptodon et bien d'autres.
Les sédiments au fond des lacs australiens ont gardé la mémoire de cette hécatombe. On peut y mesurer, époque par époque, l'abondance passée des grands herbivores grâce aux traces microscopiques qu'ils laissaient dans la vase — et ces traces s'effondrent brutalement vers 41 000 ans, sans qu'aucun grand bouleversement climatique ne soit clairement enregistré à ce moment-là. Pour certains chercheurs, c'est un indice du rôle des premiers Australiens, par la chasse et par le feu. Comme pour le reste de la mégafaune, la vérité tient sans doute à un faisceau de causes : un continent qui s'assèche, des proies qui s'amenuisent, et un nouveau prédateur qui change la donne. Privé de son garde-manger, le plus puissant carnivore d'Australie s'est éteint avec le monde qui le nourrissait.
Un champignon microscopique, le Sporormiella, ne se développe que dans les excréments d'herbivores. Ses spores tombent avec les bouses, sont entraînées dans les lacs et s'y accumulent dans la vase, couche après couche, pendant des millénaires. En comptant ces spores dans une « carotte » de sédiment datée, les chercheurs disposent d'un véritable thermomètre de l'abondance des grands herbivores au fil du temps : beaucoup de bouses, beaucoup de spores. Leur chute brutale vers 41 000 ans révèle ainsi la disparition quasi simultanée de toute la grande faune — et donc l'évaporation du garde-manger du Thylacoleo.
Repères chronologiques
Le Thylacoleo règne en super-prédateur sur l'Australie, traquant la grande faune du continent.
Il disparaît avec l'essentiel de la mégafaune australienne, ses proies s'effondrant en même temps que lui.
Richard Owen décrit l'animal et le nomme carnifex, « le boucher », le jugeant féroce carnassier.
Un siècle de débat : carnivore, ou paisible mangeur de fruits ? La biomécanique tranchera pour le carnivore.
Peinture rupestre du Kimberley et squelettes complets des grottes du Nullarbor : on reconstitue enfin l'animal entier.
Carnivore sorti d'une lignée d'herbivores, mâchoire record nichée dans un corps de cousin du koala, tueur à griffe-couteau peut-être contemplé par les premiers Australiens : le Thylacoleo est l'une des plus belles démonstrations de l'inventivité de l'évolution. Sur une île coupée du reste du monde, faute de fauves, la nature en a fabriqué un — à partir du matériel qu'elle avait sous la main. Il a suffi que ses proies disparaissent pour que le boucher de l'Australie rejoigne, à son tour, le royaume des mondes perdus.
Sources scientifiques et références
- Owen, R. (1859). « On the fossil mammals of Australia. Part II. Description of a mutilated skull of a large marsupial carnivore (Thylacoleo carnifex Owen) ». Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 149, 309–322. (Description originale.)
- Wroe, S., McHenry, C. & Thomason, J. (2005). « Bite club: comparative bite force in big biting mammals and the prediction of predatory behaviour in fossil taxa ». Proceedings of the Royal Society B, 272(1563), 619–625. doi:10.1098/rspb.2004.2986
- Wells, R. T. & Camens, A. B. (2018). « New skeletal material sheds light on the palaeobiology of the Pleistocene marsupial carnivore, Thylacoleo carnifex ». PLoS ONE, 13(12), e0208020. doi:10.1371/journal.pone.0208020
- Arman, S. D. & Prideaux, G. J. (2016). « Behaviour of the Pleistocene marsupial lion deduced from claw marks in a southwestern Australian cave ». Scientific Reports, 6, 21372. doi:10.1038/srep21372
- Akerman, K. & Willing, T. (2009). « An ancient rock painting of a marsupial lion, Thylacoleo carnifex, from the Kimberley, Western Australia ». Antiquity, 83(319), Project Gallery.