Procoptodon
Procoptodon goliah — Le kangourou géant qui marchait debout
Imaginez un kangourou de la taille d'un grand homme, deux fois et demie plus lourd que le plus gros kangourou roux actuel, avec un visage curieusement aplati de gorille et des pieds terminés par un unique orteil en forme de sabot. Voici le Procoptodon goliah, le plus grand kangourou ayant jamais foulé la Terre.
Ce colosse de l'Australie de l'âge de glace cumule les bizarreries. Mais la plus surprenante n'est pas sa taille : c'est que cet animal hors normes se déplaçait sans doute debout, un pied après l'autre, comme nous. Savoir s'il avait pour autant perdu la capacité de sauter est, aujourd'hui encore, une question ouverte.
Un colosse à face courte
Dressé sur ses pattes, il approchait les 2 mètres pour 200 à 240 kilogrammes : le Procoptodon dépassait largement tous les kangourous actuels — il pesait environ deux fois et demie le poids d'un grand kangourou roux. C'était un marsupial massif, trapu, bâti en force.
Son crâne lui a valu son surnom de « kangourou à face courte ». Au lieu du long museau des kangourous modernes, il arborait une face raccourcie et haute, presque simiesque, avec les yeux tournés vers l'avant. Cette tête robuste logeait de puissants muscles masticateurs et des dents adaptées à broyer une végétation coriace. Le Procoptodon appartient à une sous-famille entièrement éteinte, les Sthenurinae, qui regroupait ces kangourous trapus au visage écrasé.
Des pieds de cheval, des mains de cueilleur
Les pattes arrière du Procoptodon comptent parmi les plus étranges du règne animal. Là où un kangourou ordinaire possède plusieurs orteils, lui n'en avait plus qu'un seul, énorme, terminé par une griffe en forme de sabot — un peu comme le sabot d'un cheval. Les os de son pied étaient élargis et renforcés pour stabiliser cet appui unique. Cette anatomie singulière sera la clé d'une découverte étonnante (voir plus bas).
Ses membres antérieurs, eux, étaient longs et se terminaient par des mains dont deux doigts étaient particulièrement allongés et armés de longues griffes recourbées, comme un grappin. Le Procoptodon s'en servait pour attraper les branches et les ramener vers sa gueule, à la manière d'un cueilleur. Car ce géant était un brouteur : il se nourrissait de feuilles et d'arbustes — notamment des plantes salées des milieux arides — et non d'herbe comme la plupart des kangourous d'aujourd'hui.
Sautait-il ? La question divise encore
Tous les kangourous sautent : c'est leur signature. Mais un animal de 240 kilogrammes peut-il bondir sans se rompre les tendons ? En 2014, l'équipe de la paléontologue Christine Janis (université Brown) a apporté une réponse inattendue en mesurant les os de 144 kangourous : 66 individus actuels, appartenant à 45 espèces, et 78 individus fossiles répartis en 18 genres.
Leur conclusion : tout le squelette des kangourous à face courte plaide pour la marche bipède. Hanches larges, articulations de la cheville conçues pour résister à la torsion, colonne vertébrale rigide, gros postérieur musclé pour soutenir le poids sur une seule jambe à la fois… Tout indique une posture droite et une démarche un pied après l'autre, comme la nôtre. Son pied à orteil unique en forme de sabot prend alors tout son sens : c'est celui d'un marcheur. L'équipe ne l'attribue d'ailleurs pas au seul Procoptodon, mais à l'ensemble des sthénurinés.
L'idée peut surprendre, mais elle est logique. Chez les kangourous actuels, le saut n'est économe qu'au-delà d'une certaine vitesse ; à allure lente, ils avancent maladroitement en s'appuyant sur leur queue comme sur une cinquième patte. Or cet appui sur la queue devient difficile pour un animal aussi massif. Restait donc la marche bipède — une allure que l'équipe de 2014 propose non pour le seul Procoptodon, mais pour tous les kangourous à face courte, et que l'on observe encore aujourd'hui, occasionnellement, chez les kangourous arboricoles.
« S'il n'est pas mécaniquement possible de sauter à très basse vitesse — surtout quand on est un grand animal — et que vous ne pouvez pas facilement vous déplacer sur cinq appuis, que vous reste-t-il ? Il faut bien se déplacer d'une manière ou d'une autre. » — Christine Janis, paléontologue (université Brown), communiqué de l'université Brown, 15 octobre 2014 (traduit de l'anglais)
En janvier 2026, une équipe brito-australienne a repris le dossier par l'autre bout : la résistance des os. En mesurant le quatrième métatarsien — l'os du pied qui encaisse l'essentiel des contraintes lors d'un bond — et la place disponible pour ancrer les tendons du talon, elle conclut que les pattes arrière de tous les kangourous géants connus, Procoptodon goliah compris, étaient assez robustes pour supporter un saut. L'ancienne limite de 150 kg au-delà de laquelle le saut aurait été impossible ne tient donc plus. Les auteurs précisent aussitôt la portée de leur résultat : ces géants ne bondissaient sûrement pas à travers le paysage comme un kangourou roux, car des tendons épais stockent mal l'énergie élastique. Le saut aurait été lent, coûteux, réservé aux courtes accélérations — franchir un terrain difficile, échapper à un danger. Autrement dit : la marche debout reste l'allure de fond du Procoptodon, mais elle n'était sans doute pas son unique mode de déplacement.
Un géant de l'outback
Le Procoptodon vivait dans une Australie aride, parcourant les plaines semi-arides et les zones de broussailles salées du centre du continent. Plusieurs de ses fossiles viennent d'anciens lacs asséchés, comme le lac Callabonna, en Australie-Méridionale : c'est là qu'ont été mis au jour les squelettes de mégafaune les mieux conservés du continent, au premier rang desquels des dizaines de Diprotodon enlisés dans la boue du lac.
Il partageait ce monde avec d'autres membres de la fabuleuse mégafaune australienne : le Diprotodon, gigantesque marsupial herbivore de la taille d'un rhinocéros, le lion marsupial Thylacoleo, l'oiseau géant Genyornis, ou encore des lézards et des serpents démesurés. Une faune unique au monde, façonnée par des millions d'années d'isolement insulaire.
La disparition de la mégafaune australienne
La grande vague d'extinction de la mégafaune australienne est datée, par un modèle publié en 2001 et portant sur l'ensemble du continent, d'environ 46 000 ans — avec une marge réelle allant de 51 200 à 39 800 ans, et sans qu'une date propre à P. goliah ait été mesurée directement. Cette disparition coïncide avec l'arrivée des premiers humains sur le continent, il y a 50 000 à 65 000 ans. Chasse, modification des paysages par le feu, et assèchement du climat se conjuguent dans un débat scientifique toujours vif.
Sa démarche a-t-elle scellé son destin ? Christine Janis a avancé l'hypothèse qu'un marcheur massif, mauvais sprinteur, aurait fait une proie plus facile pour les premiers chasseurs — tout en soulignant que le rôle de la locomotion dans cette extinction reste inconnu, et l'étude de 2026 affaiblit encore l'idée d'un animal incapable de détente. L'explication par la sécheresse résiste mal, elle aussi : une étude de 2009 sur son régime a montré qu'il broutait des chénopodes, ces arbustes salés peu inflammables des milieux arides, et qu'il a disparu pendant une période relativement humide — deux arguments qui vont contre le feu et l'assèchement comme causes de sa fin. Comme le thylacine des millénaires plus tard, il illustre la fragilité de la faune unique de l'Australie face aux bouleversements.
Histoire de la découverte
Le grand anatomiste britannique Richard Owen nomme l'espèce goliah à partir de fossiles australiens, sous le nom de Macropus goliah — un nom de géant pour un kangourou hors norme. Les auteurs hésitent aujourd'hui encore entre 1845 et 1846 pour dater cette publication.
Owen érige le genre Procoptodon, distinguant ces kangourous à face courte des kangourous classiques.
La découverte de squelettes complets au lac Callabonna, en Australie-Méridionale, révèle l'anatomie complète de la mégafaune marsupiale.
L'étude de Christine Janis et de ses collègues propose que les kangourous à face courte marchaient sur deux pattes plutôt que de sauter — une révolution dans notre vision de l'animal.
Une nouvelle analyse des os du pied conclut que les kangourous géants, jusqu'à 250 kg, étaient mécaniquement capables de sauter : la marche n'était sans doute pas leur seule allure.
L'héritage d'un géant
Le Procoptodon résume à lui seul l'étrangeté merveilleuse de l'Australie préhistorique : un kangourou plus grand qu'un homme, au visage de gorille, marchant pas à pas dans l'outback en cueillant des feuilles de ses mains griffues. Rien, dans la faune actuelle, ne lui ressemble vraiment.
Sa disparition, il y a quelque 46 000 ans, a refermé l'un des chapitres les plus extraordinaires de l'histoire des mammifères. Mais ses os, enfouis dans les lacs asséchés du continent, continuent de raconter une histoire contre-intuitive et fascinante : il fut un temps où le plus grand des kangourous avançait debout, un pied devant l'autre — et où l'on discute encore de savoir s'il lui arrivait de bondir.
Sources scientifiques et références
- Owen, R. (1845). « Report on the extinct mammals of Australia ». Reports of the British Association for the Advancement of Science.
- Janis, C. M., Buttrill, K., & Figueirido, B. (2014). « Locomotion in extinct giant kangaroos: were sthenurines hop-less monsters? ». PLoS ONE, 9(10), e109888. doi:10.1371/journal.pone.0109888
- Prideaux, G. J. (2004). « Systematics and evolution of the sthenurine kangaroos ». University of California Publications in Geological Sciences, 146, 1–623.
- Prideaux, G. J. et al. (2009). « Extinction implications of a chenopod browse diet for a giant Pleistocene kangaroo ». PNAS, 106(28), 11646–11650. doi:10.1073/pnas.0900956106
- Helgen, K. M., Wells, R. T., Kear, B. P., Gerdtz, W. R., & Flannery, T. F. (2006). « Ecological and evolutionary significance of sizes of giant extinct kangaroos ». Australian Journal of Zoology, 54(4), 293–303. doi:10.1071/ZO05077
- Jones, M., Jones, K. E., & Nudds, R. L. (2026). « Biomechanical limits of hopping in the hindlimbs of giant extinct kangaroos ». Scientific Reports, 16, 1309. doi:10.1038/s41598-025-29939-7
- Roberts, R. G. et al. (2001). « New ages for the last Australian megafauna: continent-wide extinction about 46,000 years ago ». Science, 292(5523), 1888–1892. doi:10.1126/science.1060264