Diprotodon
Diprotodon optatum — Le wombat géant d'Australie
Tout le monde connaît le wombat, ce petit marsupial australien trapu et débonnaire, gros comme un chien. Maintenant, gonflez-le jusqu'à la taille d'un rhinocéros. Donnez-lui une tête énorme, des pattes de pilier et un poids de près de trois tonnes. Vous obtenez le Diprotodon : le plus grand marsupial qui ait jamais foulé la Terre.
Pendant des centaines de milliers d'années, ce colosse paisible a parcouru l'Australie. Il a même croisé les premiers humains du continent. Puis, il y a environ 40 000 ans, il s'est éteint — emportant avec lui le mystère de sa disparition.
Le wombat géant
C'est le grand anatomiste britannique Richard Owen — celui-là même qui inventera le mot « dinosaure » quelques années plus tard — qui le baptise en 1838. Le Diprotodon a l'honneur d'être le tout premier mammifère fossile australien décrit par la science. Son nom, « deux dents en avant », désigne la paire de grandes incisives qui pointaient de sa mâchoire, à la manière d'un rongeur — ou, justement, d'un wombat.
Car ses plus proches parents vivants sont bien le wombat et le koala. Le Diprotodon n'était pourtant pas un grimpeur : c'était un lourd brouteur au sol, qui arrachait feuilles, herbes et arbustes — notamment des plantes salées comme l'arroche — et les broyait entre ses molaires. Un herbivore tranquille, mais d'un gabarit que l'Australie n'a plus jamais revu.
Le seul marsupial migrateur connu
Longtemps, on a imaginé le Diprotodon comme un gros animal sédentaire, broutant placidement son coin de brousse. Une étude a tout changé. En analysant les isotopes piégés dans l'émail de ses dents — une signature chimique de l'eau et des plantes consommées au fil des saisons —, des chercheurs ont reconstitué ses déplacements. Verdict : les signatures isotopiques d'une incisive suggèrent des déplacements saisonniers pouvant atteindre quelque 200 kilomètres aller-retour. Une distance inférée d'un seul individu, pas une trajectoire relevée.
C'est une première : à la publication de l'étude, en 2017, le Diprotodon était le seul marsupial connu, vivant ou éteint, chez qui une migration saisonnière aller-retour ait été mise en évidence. Sur la vie sociale, on est moins avancé : Price propose de petits groupes probablement séparés selon le sexe, les plus grands individus étant identifiés comme des mâles par analogie avec les marsupiaux actuels. Le dimorphisme sexuel est net ; la composition des hardes, elle, est une inférence — et elle ne se déduit pas des isotopes.
Le piège du lac Callabonna
Si nous connaissons si bien ce géant, c'est en partie grâce à un cimetière hors normes. Au lac Callabonna, dans le sud de l'Australie, on a mis au jour les restes de centaines d'individus sur quelques hectares — le chiffre de 360, souvent cité, mêle probablement individus repérés sur le terrain et squelettes réellement dégagés. Le scénario reconstitué est tragique : lors des grandes sécheresses, des troupeaux tentant de traverser le lit boueux du lac salé se seraient enlisés par dizaines, prisonniers de la vase.
Ces pièges naturels, en conservant côte à côte de très nombreux individus, offrent aux paléontologues une mine d'informations sur la taille, l'âge et la vie sociale de ces animaux. Une catastrophe préhistorique devenue, des millénaires plus tard, une fenêtre ouverte sur un monde disparu.
Les hommes ou le climat ?
La grande question, c'est sa disparition. Le Diprotodon s'éteint dans la même fenêtre que l'essentiel de la mégafaune australienne — kangourous géants comme le Procoptodon, oiseaux et reptiles colossaux. Roberts et ses collègues situent cet épisode continental vers 46 000 ans, dans un intervalle qui va de 51 000 à 40 000 : une fenêtre commune, donc, et non une disparition simultanée genre par genre. Or, à cette époque, les premiers Australiens sont déjà là depuis des dizaines de milliers d'années. Coïncidence, ou cause à effet ?
Le débat divise encore les scientifiques. Trois pistes s'affrontent : la chasse humaine d'une mégafaune naïve et lente à se reproduire ; le changement climatique, avec une aridification croissante du continent ; et les feux allumés par l'homme, qui auraient transformé la végétation. Ces trois pistes ne s'excluent pas, et on les combine volontiers en un scénario d'écosystème fragilisé par la sécheresse puis achevé par un nouveau prédateur. Reste qu'aucune étude ne les a départagées : présenter cette combinaison comme « la plus probable » serait lui prêter un appui qu'elle n'a pas.
Dans le folklore aborigène, le bunyip est un monstre tapi dans les marais et les lacs. Certains y ont vu un lointain écho du Diprotodon : un souvenir transmis oralement de ces géants enlisés au bord des points d'eau. L'idée est séduisante… mais invérifiable : il faudrait qu'un récit ait survécu, de bouche à oreille, pendant des dizaines de milliers d'années. Un joli mythe sur un mythe.
Repères chronologiques
Le Diprotodon règne sur l'Australie, parcourant chaque année de longues distances entre points d'eau et pâturages.
Les premiers humains, déjà installés en Australie, côtoient les derniers géants.
Le Diprotodon disparaît, dans la même fenêtre que l'essentiel de la mégafaune australienne.
Richard Owen décrit l'animal : c'est le premier mammifère fossile nommé d'Australie.
Le site du lac Callabonna et l'analyse des dents révèlent ses migrations et sa vie sociale.
Cousin démesuré du wombat, voyageur des plaines australiennes, disparu au terme d'un débat que l'on n'a pas tranché — climat qui s'assèche, nouveau venu armé de feu et de lances, ou les deux : le Diprotodon résume à lui seul le destin de la mégafaune. Il nous rappelle qu'avant les déserts rouges que nous connaissons, l'Australie portait des géants placides — et qu'il a suffi de quelques millénaires pour que le plus grand marsupial de tous les temps ne soit plus qu'un tas d'os au fond d'un lac salé.
Sources scientifiques et références
- Owen, R. (1838). « Fossil remains from Wellington Valley, Australia. Marsupialia ». Appendice de T. L. Mitchell, Three Expeditions into the Interior of Eastern Australia, vol. 2, 359–369. (Description originale ; premier mammifère fossile nommé d'Australie.)
- Price, G. J. (2008). « Taxonomy and palaeobiology of the largest-ever marsupial, Diprotodon Owen, 1838 (Diprotodontidae, Marsupialia) ». Zoological Journal of the Linnean Society, 153(2), 369–397. doi:10.1111/j.1096-3642.2008.00387.x
- Price, G. J., Ferguson, K. J., Webb, G. E. et al. (2017). « Seasonal migration of marsupial megafauna in Pleistocene Sahul (Australia–New Guinea) ». Proceedings of the Royal Society B, 284(1863), 20170785. doi:10.1098/rspb.2017.0785
- Roberts, R. G., Flannery, T. F., Ayliffe, L. K. et al. (2001). « New ages for the last Australian megafauna: continent-wide extinction about 46,000 years ago ». Science, 292(5523), 1888–1892. doi:10.1126/science.1060264