Animaux disparus

Cormoran de Pallas

Urile perspicillatus — Le cormoran géant et maladroit des îles du Commandeur

Oiseau · Suliforme · Cormoran · Éteint vers 1850 · Pacifique Nord

Reconstitution d'un cormoran de Pallas, grand cormoran au plumage noir verdâtre, à la huppe et au cercle de peau orangée autour de l'œil, sur une côte rocheuse de la mer de Béring
Reconstitution du cormoran de Pallas, ou cormoran à lunettes : le plus grand cormoran ayant jamais existé, devenu si lourd et si peu volant qu'il n'avait plus besoin de fuir — jusqu'à l'arrivée de l'homme.

En 1741, un navire de l'expédition de Vitus Béring fait naufrage sur une île déserte du Pacifique Nord. À bord, un naturaliste allemand, Georg Steller, va y décrire en quelques mois une faune extraordinaire — dont deux géants qui ne survivront pas au siècle suivant. L'un est la rhytine de Steller, la vache de mer géante. L'autre, plus discret, est un oiseau : le cormoran de Pallas.

Le plus grand cormoran ayant jamais existé, si lourd et si peu volant qu'il en avait presque oublié la peur. Un siècle plus tard, il avait disparu — et il ne nous en reste aujourd'hui que sept dépouilles dans les musées du monde.

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Le cormoran à lunettes

Steller le remarque aussitôt : ce cormoran est énorme. Près d'un mètre de long, jusqu'à six ou sept kilos — bien plus gros que tous les cormorans connus. Son plumage sombre jette des reflets verts et bronze, il porte une double huppe et, surtout, un cercle de peau nue autour de l'œil, pâle puis vivement orangé en période de reproduction. Ce sont ces « lunettes » qui lui vaudront son nom savant : perspicillatus.

L'animal n'est décrit scientifiquement que bien plus tard. À partir des notes de Steller, le naturaliste Peter Simon Pallas lui donne enfin un nom en 1811 — d'où le « cormoran de Pallas ». À cette date, pourtant, l'oiseau vit déjà ses dernières décennies.

Un géant qui ne volait (presque) plus

Sa singularité la plus frappante : le cormoran de Pallas était quasiment incapable de voler. Ses ailes étaient courtes, son sternum (l'os d'attache des muscles du vol) réduit. Steller, fin observateur, nuançait : l'oiseau lui paraissait surtout peu enclin à s'envoler, plutôt que physiquement incapable. Mais l'anatomie des spécimens conservés confirme un vol au mieux laborieux.

Rien d'étonnant : sur des îles sans prédateur terrestre, voler ne servait plus à grand-chose. Comme le dodo ou le grand pingouin, le cormoran avait suivi cette pente classique de l'évolution insulaire : devenir grand, lourd, terrien — et perdre la fuite. Une stratégie parfaite… tant que personne ne débarque.

Planche d'histoire naturelle de 1907 représentant un cormoran de Pallas au plumage noir verdâtre, à la huppe, au cercle orangé autour de l'œil et à la tache blanche sur la cuisse, perché sur un rocher
Le cormoran de Pallas tel que l'imaginait l'illustrateur J. G. Keulemans pour Extinct Birds de Walter Rothschild (1907) : la huppe, les « lunettes » orangées et la tache blanche de la cuisse. Domaine public.

Un oiseau pour trois hommes affamés

Sa taille fit sa perte. Steller, naufragé et affamé, note que l'oiseau pesait « douze à quatorze livres, de sorte qu'un seul suffisait pour trois hommes affamés » — et, fait rare pour un cormoran, qu'il était bon à manger. Une proie idéale : grosse, savoureuse, lente et confiante.

Au début du XIXᵉ siècle, des chasseurs aléoutes sont installés sur l'île Béring par les compagnies de fourrure, bientôt rejoints par les baleiniers. Pour ces hommes, le grand cormoran maladroit était un garde-manger sur pattes : on l'assommait sans peine. En quelques décennies, les colonies fondirent.

Scène d'une colonie de cormorans de Pallas sur les falaises rocheuses balayées par les embruns d'une île de la mer de Béring, sous un ciel gris
Une colonie de cormorans de Pallas sur les côtes rocheuses des îles du Commandeur : un monde de brume, de roche et d'embruns, où l'oiseau géant n'avait jamais eu besoin de craindre quoi que ce soit.
🔬 Un géant déjà condamné ?

En 2018, des fossiles vieux de 120 000 ans ont été identifiés au Japon, à 2 400 km de l'île Béring — la première preuve que l'espèce occupait jadis une aire bien plus vaste. Autrement dit, lorsque Steller la découvre, la population de l'île Béring n'était déjà plus qu'une relique, vestige d'une répartition autrefois étendue et contractée bien avant l'arrivée de l'homme. Comme pour la rhytine, l'homme aura porté le coup de grâce à une espèce déjà sur le déclin.

Une extinction dans le silence

Les derniers cormorans de Pallas furent aperçus vers 1850, du côté de l'îlot de Kamen Ariy. Quand le naturaliste Leonhard Stejneger vint enquêter sur place, dans les années 1880, il ne trouva plus que des os. À peine plus d'un siècle après sa découverte, le plus grand cormoran du monde s'était éteint — presque sans témoin, sans cri d'alarme.

De ce géant, il ne subsiste aujourd'hui que sept peaux empaillées, dispersées dans quelques musées, et les pages de Steller. Bien peu pour un animal de cette envergure. Son histoire, jumelle de celle de la rhytine, rappelle combien les faunes insulaires, façonnées par des millénaires de tranquillité, sont d'une fragilité extrême face à l'homme.

Repères chronologiques

~120 000 ans

L'espèce vit jusqu'au Japon : son aire est alors bien plus vaste qu'à l'époque historique.

1741

Georg Steller découvre l'oiseau sur l'île Béring, lors du naufrage de l'expédition de Béring.

1811

Pallas décrit l'espèce d'après les notes de Steller et lui donne son nom.

Début XIXe s.

Des chasseurs aléoutes s'installent sur l'île Béring : le grand cormoran est chassé pour sa chair.

~1850

Les derniers cormorans de Pallas disparaissent ; il n'en restera que sept spécimens.

Géant lent et confiant d'un archipel oublié, jumeau d'infortune de la rhytine de Steller, réduit aujourd'hui à sept dépouilles et quelques lignes manuscrites : le cormoran de Pallas est l'un de ces animaux que l'humanité a effacés presque avant de les connaître. Un oiseau qui avait cessé de craindre le monde — et que le monde, en retour, a oublié de protéger.

Sources scientifiques et références

  • Watanabe, J., Matsuoka, H. & Hasegawa, Y. (2018). « Pleistocene fossils from Japan show that the recently extinct Spectacled Cormorant (Phalacrocorax perspicillatus) was a relict ». The Auk: Ornithological Advances, 135(4), 895–907. doi:10.1642/AUK-18-54.1
  • Stejneger, L. (1889). « Contributions to the history of Pallas's Cormorant ». Proceedings of the United States National Museum, 12, 83–94.
  • Pallas, P. S. (1811). Zoographia Rosso-Asiatica (description originale de Phalacrocorax perspicillatus).
  • van der Mije, S. et al. (2024). « Specimens of the extinct Spectacled Cormorant Urile perspicillatus ». Bulletin of the British Ornithologists' Club, 144(1). doi:10.25226/bboc.v144i1.2024.a2