Rhytine de Steller
Hydrodamalis gigas — La vache de mer géante du Pacifique Nord
Imaginez un lamantin gonflé aux proportions d'une petite baleine : huit à neuf mètres de long, plusieurs tonnes, une peau aussi épaisse et crevassée que l'écorce d'un vieux chêne. Tel était l'aspect de la rhytine de Steller, la plus grande « vache de mer » qui ait jamais existé.
Cette géante paisible des mers froides du Pacifique Nord n'a pourtant survécu que 27 ans à sa découverte par la science. Entre le moment où des Européens l'aperçurent pour la première fois et celui où le dernier individu fut tué, il ne s'écoula qu'une seule génération humaine. Voici l'histoire d'une des extinctions les plus rapides et les plus accablantes que l'on connaisse.
Une vache de mer hors norme
La rhytine était un sirénien, ce groupe de mammifères marins herbivores auquel appartiennent les lamantins et le dugong actuels. Mais là où ses cousins dépassent rarement les trois ou quatre mètres, elle atteignait huit à neuf mètres — un véritable colosse, plus grand que bien des baleines.
Adaptée aux eaux glacées, elle s'était transformée à l'extrême. Elle avait perdu ses dents, remplacées par de larges plaques cornées qui lui servaient à broyer son unique nourriture : les algues géantes (le kelp) des forêts sous-marines. Son corps massif, enveloppé d'une épaisse couche de graisse, l'empêchait de plonger : elle flottait en permanence près de la surface, paissant les algues comme une vache brouterait un pré. Ses membres antérieurs réduits à des moignons lui servaient à s'arc-bouter sur les rochers, et une large nageoire caudale fourchue la propulsait lentement. Quant à sa peau, sombre, rugueuse et profondément ridée, elle évoquait si bien l'écorce d'un arbre qu'elle lui a valu son nom savant.
Découverte dans un naufrage
L'histoire de sa découverte tient du roman d'aventures. En 1741, l'expédition russe de Vitus Béring explore les confins du Pacifique Nord. Au retour, le navire fait naufrage sur une île déserte et glaciale — aujourd'hui l'île Béring, dans les îles du Commandeur. L'équipage, décimé par le scorbut (Béring lui-même y meurt), passe l'hiver sur place. Parmi les survivants, un jeune naturaliste allemand : Georg Wilhelm Steller.
C'est là, dans les eaux peu profondes du rivage, que Steller observe ces énormes vaches de mer — et qu'il en consigne tout ce qu'il peut. Il sera le seul scientifique à les avoir jamais étudiées vivantes. Ses observations, publiées après sa mort dans son traité De bestiis marinis (« Des bêtes marines »), restent notre principale source sur l'animal. Affamé, l'équipage chasse aussi ces géantes : leur chair, abondante et savoureuse, contribue à sauver les naufragés, qui finissent par regagner le Kamtchatka.
Exterminée en vingt-sept ans
Et c'est précisément ce qui scella son destin. De retour, les survivants vantèrent les richesses de ces îles : non seulement la viande des rhytines, mais surtout les loutres de mer, dont la fourrure valait de l'or. Dès lors, chasseurs et marchands russes affluèrent vers les îles du Commandeur. Et sur la route, les rhytines offraient un garde-manger idéal.
Car elles étaient des proies sans défense : lentes, confiantes, cantonnées aux eaux côtières, incapables de plonger pour fuir. Il suffisait de les harponner depuis une barque. En quelques années, les équipages de passage les massacrèrent pour leur viande, leur graisse et leur cuir. La population, déjà réduite, fondit à vue d'œil. Vers 1768 — à peine 27 ans après que Steller les eut décrites — la dernière rhytine connue était tuée.
Steller fut frappé par leur vie sociale. Les rhytines vivaient en groupes familiaux et semblaient profondément attachées les unes aux autres. Lorsqu'une femelle était harponnée, il vit son compagnon tenter de briser la corde, puis revenir vers le rivage et rôder pendant des jours à l'endroit où elle avait disparu. Cette fidélité même les rendait plus faciles à tuer : les chasseurs n'avaient qu'à attendre.
Était-elle déjà condamnée ?
La rapidité de sa disparition s'explique aussi par sa fragilité préalable. Au temps de Steller, la rhytine ne subsistait plus qu'autour des îles du Commandeur : une population relique de quelques milliers d'individus, peut-être moins. Pendant la dernière période glaciaire, son aire s'étendait pourtant sur une grande partie du pourtour du Pacifique Nord. Le réchauffement post-glaciaire, puis la chasse pratiquée par les peuples côtiers, l'avaient peu à peu repoussée vers ce dernier refuge.
Certains chercheurs ont suggéré un effet en cascade. En chassant intensivement la loutre de mer, l'homme aurait laissé proliférer les oursins, qui dévorent le kelp — privant ainsi la rhytine de sa nourriture. Mais des modèles plus récents montrent qu'il n'est pas nécessaire d'invoquer la faim : la seule chasse directe, même modérée, suffit à expliquer son extinction en quelques décennies. Quelle que soit la part de chaque facteur, le dénominateur commun reste le même : l'homme.
Ce qu'il en reste
De la rhytine de Steller, il ne subsiste aujourd'hui que des ossements — squelettes et fragments dispersés dans les musées — et les quelques pages où Steller a fixé pour l'éternité ce qu'il avait vu. Aucune photographie, aucun spécimen complet conservé dans la chair : l'animal a disparu un siècle avant la photographie animalière.
Sa fin fait d'elle un symbole. Comme le grand pingouin ou le phoque moine des Caraïbes, la rhytine montre avec quelle brutalité et quelle vitesse l'homme peut effacer une espèce — ici, en l'espace d'une seule vie humaine. Première grande victime marine de notre histoire moderne, elle est devenue, au même titre que le dodo, un avertissement.
Repères chronologiques
Naufragé sur l'île Béring, le naturaliste Georg Steller observe et décrit la rhytine — seul scientifique à la voir vivante.
Les chasseurs de loutres de mer affluent aux îles du Commandeur et massacrent les rhytines pour se ravitailler.
La dernière rhytine connue est tuée — 27 ans seulement après sa découverte.
L'espèce reçoit son nom scientifique, Hydrodamalis gigas, alors qu'elle a déjà disparu.
La rhytine de Steller n'aura été connue de la science que le temps d'un battement de cils — vingt-sept ans entre la première description et la dernière mise à mort. Géante inoffensive d'un monde glacé, elle nous rappelle que certaines disparitions ne demandent ni cataclysme ni millénaires : parfois, il suffit de quelques barques, de quelques harpons, et d'une poignée d'années.
Sources scientifiques et références
- Steller, G. W. (1751). De bestiis marinis (« Des bêtes marines »). Mémoires de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg.
- Turvey, S. T. & Risley, C. L. (2006). « Modelling the extinction of Steller's sea cow ». Biology Letters, 2(1), 94–97. doi:10.1098/rsbl.2005.0415
- Estes, J. A., Burdin, A. & Doak, D. F. (2016). « Sea otters, kelp forests, and the extinction of Steller's sea cow ». PNAS, 113(4), 880–885. doi:10.1073/pnas.1502552112
- Sharko, F. S., Boulygina, E. S., Tsygankova, S. V. et al. (2021). « Steller's sea cow genome suggests this species began going extinct before the arrival of Paleolithic humans ». Nature Communications, 12, 2215. doi:10.1038/s41467-021-22567-5