Pigeon migrateur
Ectopistes migratorius — La « tourte voyageuse » : de plusieurs milliards à zéro
Imaginez un oiseau si nombreux que ses nuées, en passant, obscurcissaient le ciel pendant des jours entiers. Un oiseau qui se comptait par milliards, peut-être le plus abondant que la Terre ait porté. Puis imaginez que, en l'espace d'une seule vie humaine, il ait totalement disparu. C'est l'histoire vertigineuse du Pigeon migrateur, la « tourte voyageuse » d'Amérique du Nord.
Le dernier représentant de l'espèce, une femelle nommée Martha, est mort le 1ᵉʳ septembre 1914 dans un zoo. Entre les milliards et zéro, il s'est écoulé à peine quelques décennies. Aucune extinction ne dit mieux à quel point « trop nombreux pour disparaître » est une dangereuse illusion.
Des milliards d'oiseaux
Au début du XIXe siècle, le Pigeon migrateur était, de loin, l'oiseau le plus abondant d'Amérique du Nord : on estime sa population à 3 à 5 milliards d'individus — soit, selon le calcul de Schorger, un quart à deux cinquièmes de tous les oiseaux terrestres des États-Unis. Ce sont des estimations historiques, reconstituées à partir de témoignages, non des recensements. Les témoins de l'époque décrivent des vols si denses qu'ils masquaient le soleil. Le plus célèbre récit est celui du naturaliste John James Audubon qui, en 1813 sur les rives de l'Ohio, rapporta une colonne d'oiseaux large de plus d'un kilomètre, longue de centaines de kilomètres, obscurcissant le ciel près de trois jours durant — un témoignage oculaire qui estimait à plus d'un milliard le nombre d'oiseaux vus en une seule journée.
Nomade, l'oiseau parcourait le continent au gré des récoltes de faînes, glands et châtaignes des grandes forêts de l'Est. Il nichait en colonies colossales couvrant des centaines de kilomètres carrés, où s'entassaient des dizaines de millions de couples. Cette vie en masse était sa force — et, on va le voir, son talon d'Achille.
L'oiseau couleur de vin
Le Pigeon migrateur était plus grand et plus élancé qu'un pigeon des villes, avec une longue queue effilée et de longues ailes faites pour de grands vols rapides. Le mâle était superbe : dos et tête gris-bleu, poitrine couleur lie-de-vin virant au roux, et un cou aux reflets irisés (bronze, vert, pourpre) qui changeaient avec la lumière. L'œil était d'un rouge vif. La femelle, elle, arborait des teintes plus ternes et brunâtres.
Détail rare pour un animal disparu : on connaît ses couleurs avec certitude. Des centaines de spécimens naturalisés subsistent dans les musées, et l'espèce a même été photographiée vivante — en noir et blanc, ce qui fixe la silhouette et les motifs, mais pas les teintes : celles-ci viennent des peaux et des descriptions. Un luxe que ne nous offrent ni le dodo ni le grand pingouin.
Le massacre industriel
Comment réduire des milliards d'oiseaux à néant ? Par une chasse commerciale d'une violence inouïe. À partir du milieu du XIXe siècle, la viande de tourte devient une nourriture bon marché. Surtout, deux inventions transforment la chasse en industrie : le télégraphe, qui permet de signaler instantanément l'emplacement des colonies, et le chemin de fer, qui achemine les chasseurs sur place et expédie les oiseaux par wagons entiers vers les villes.
Sur les sites de nidification, le carnage est méthodique : on abat les adultes au fusil, on asphyxie les nichées en brûlant du soufre, on fait tomber les arbres pour ramasser les oisillons. Des millions d'oiseaux sont tués chaque année. À cela s'ajoute la déforestation massive de l'Est américain, qui détruit les forêts dont l'oiseau dépendait pour se nourrir et nicher.
Son abondance a longtemps donné l'illusion d'une ressource inépuisable : on chassait la tourte sans guère de scrupules, persuadé qu'une telle multitude ne pouvait pas s'épuiser. Des voix s'étaient pourtant élevées, et quelques lois de protection avaient été votées — trop tard, et trop peu appliquées. C'est exactement l'inverse qui s'est produit. Le Pigeon migrateur est devenu le symbole d'une vérité dérangeante : aucune abondance n'est une garantie face à une exploitation industrielle.
Pourquoi si vite ?
La chasse seule peine pourtant à expliquer un effondrement aussi brutal. La clé tient à la biologie de l'oiseau : le Pigeon migrateur était un animal profondément social, dont la reproduction en liberté reposait sur d'immenses colonies. La masse le protégeait des prédateurs (par simple saturation) et stimulait la ponte. Quelques oiseaux captifs se sont bien reproduits en volière — la petite troupe réunie à Chicago par le biologiste Charles Otis Whitman descendait d'un seul couple —, mais avec de moins en moins d'œufs éclos et de jeunes viables. Pondre encore un peu et maintenir une population sauvage sont deux choses différentes.
En dessous d'un certain seuil, tout s'effondre : des colonies trop petites attirent proportionnellement plus de prédateurs, les couples se reproduisent mal, et le déclin s'accélère tout seul. Les biologistes parlent d'effet Allee. Une fois les grands rassemblements brisés par la chasse, le rétablissement devenait d'autant plus improbable — même s'il restait des milliers d'individus. Aucun seuil chiffré n'a toutefois été mesuré pour cette espèce : l'effet Allee est ici une explication plausible, pas une démonstration.
Paradoxe cruel : ce qui avait fait le succès du Pigeon migrateur — vivre et nicher en foules gigantesques — est sans doute ce qui a rendu son effondrement si difficile à enrayer. Une espèce adaptée à l'abondance extrême peut se révéler mal armée pour la rareté. Son génome garde d'ailleurs la marque de cette vie en masse, même si les généticiens en discutent encore la lecture : de grandes fluctuations d'effectifs pour les uns (Hung et al., 2014), l'effet d'une sélection naturelle très efficace dans une population énorme pour les autres (Murray et al., 2017). Les derniers milliers d'oiseaux, dispersés, n'ont en tout cas jamais reformé de colonie viable.
Martha, la dernière
Les derniers vols sauvages s'éteignent autour de 1900 ; le dernier individu sauvage connu est abattu cette année-là, dans l'Ohio. Il ne reste plus alors que quelques oiseaux en captivité. Le tout dernier est une femelle, Martha, pensionnaire du zoo de Cincinnati.
Le 1ᵉʳ septembre 1914, Martha meurt, seule de son espèce. Avec elle s'éteint, pour toujours, l'oiseau qui obscurcissait le ciel. Son corps a été congelé dans un bloc de glace et envoyé à la Smithsonian Institution, où il est conservé. Peu d'extinctions ont une date et un visage aussi précis : Martha est devenue l'icône de toutes les espèces que l'homme a effacées.
Ressusciter la tourte ?
L'histoire pourrait-elle connaître un nouveau chapitre ? Depuis 2012, un projet américain (Revive & Restore) travaille à la « dé-extinction » du Pigeon migrateur. L'idée : partir de son plus proche cousin vivant, le pigeon à queue barrée, et réécrire dans son génome les gènes de la tourte disparue, grâce à l'édition génétique.
Le rêve est puissant, mais les obstacles sont immenses — et la même question revient que pour le thylacine ou le dodo : même si l'on recréait un oiseau ressemblant, pourrait-il redevenir un vrai pigeon migrateur, capable de vivre en colonies de millions d'individus dans des forêts de l'Est profondément transformées depuis ? Pour l'heure, la tourte reste éteinte.
De toutes les espèces disparues, le Pigeon migrateur est peut-être la plus troublante : non pas une rareté fragile, mais l'oiseau le plus commun du monde, balayé en deux générations. Écrit pour le monument élevé à l'espèce dans le Wisconsin et lu dès 1946, un an avant son inauguration, le texte du naturaliste Aldo Leopold dit que nous portons ce deuil parce qu'aucun homme vivant ne reverra la phalange des oiseaux se ruant à travers le ciel de mars pour y ouvrir un chemin au printemps. La tourte voyageuse nous a appris, à ses dépens, que rien n'est trop grand pour tomber.
Repères chronologiques
Plusieurs milliards de pigeons migrateurs peuplent l'Est de l'Amérique du Nord ; leurs vols masquent le soleil.
La chasse commerciale industrielle, portée par le rail et le télégraphe, décime les colonies.
Le dernier pigeon migrateur sauvage connu est abattu dans l'Ohio.
Martha, la dernière de l'espèce, meurt au zoo de Cincinnati.
Un projet de « dé-extinction » tente de recréer l'oiseau à partir du pigeon à queue barrée.
Sources scientifiques et références
- Schorger, A. W. (1955). The Passenger Pigeon: Its Natural History and Extinction. University of Wisconsin Press. (Ouvrage de référence.)
- Hung, C.-M., Shaner, P.-J., Zink, R. M. et al. (2014). « Drastic population fluctuations explain the rapid extinction of the passenger pigeon ». PNAS, 111(29), 10636–10641. doi:10.1073/pnas.1401526111
- Halliday, T. R. (1980). « The extinction of the passenger pigeon Ectopistes migratorius and its relevance to contemporary conservation ». Biological Conservation, 17(2), 157–162. doi:10.1016/0006-3207(80)90046-4
- Murray, G. G. R., Soares, A. E. R., Novak, B. J. et al. (2017). « Natural selection shaped the rise and fall of passenger pigeon genomic diversity ». Science, 358(6365), 951–954. doi:10.1126/science.aao0960
- Leopold, A. « On a Monument to the Pigeon » — texte lu le 6 avril 1946 devant la Wisconsin Society for Ornithology, écrit pour le monument inauguré en 1947 à Wyalusing State Park (repris dans A Sand County Almanac, 1949).
- Revive & Restore — projet « The Great Passenger Pigeon Comeback » (dé-extinction, dès 2012).
- Natural History Museum (Londres) — dossier « Passenger pigeon: how the world's most common bird went extinct ».