Dinosaures

Oviraptor

Oviraptor philoceratops — Le « voleur d'œufs » qui couvait les siens

Dinosaure · Théropode · Oviraptoridé · Crétacé supérieur · Désert de Gobi (Mongolie)

Reconstitution d'un Oviraptor, petit dinosaure théropode emplumé bipède au bec corné sans dents et à courte crête, debout dans le désert de Gobi du Crétacé
Reconstitution de l'Oviraptor philoceratops. Un dinosaure-oiseau emplumé, au bec corné dépourvu de dents : tout sauf le pillard que son nom laisse croire.

Peu de dinosaures portent un nom aussi injuste. Oviraptor signifie « voleur d'œufs », et son nom d'espèce, philoceratops, « amateur de cératopsiens » — autrement dit : le bandit qui dévorait les œufs des autres. Pendant près de soixante-dix ans, ce petit dinosaure du désert de Gobi a traîné cette réputation de pillard de nids.

Sauf que la scène avait été mal lue. Ce nid n'était pas celui d'une victime : c'était le sien, et il était accroupi dessus, les bras déployés comme une poule sur sa couvée. Rien ne dit qu'il n'ait jamais croisé un œuf à son goût — mais le fossile qui l'a condamné racontait exactement l'inverse de ce qu'on y avait vu. Voici comment la paléontologie a réhabilité l'un des dinosaures les plus calomniés de l'histoire.

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Un nom infamant

En 1923, la célèbre expédition de Roy Chapman Andrews — l'explorateur du Muséum américain à qui l'on prête, sans que rien ne l'établisse, d'avoir inspiré Indiana Jones — fouille les Falaises de feu (Bayn Dzak), dans le désert de Gobi. Parmi les trésors exhumés des grès rouges : le squelette d'un petit théropode, retrouvé juché sur un amas d'œufs.

Tout près gisaient des fossiles de Protoceratops, un petit dinosaure à collerette abondant dans la région. La conclusion sembla évidente : ces œufs étaient ceux du Protoceratops, et le théropode surpris dessus était en train de les piller. En 1924, le paléontologue Henry Fairfield Osborn le baptisa donc Oviraptor philoceratops, le « voleur d'œufs amateur de cératopsiens ».

Osborn, pourtant, eut un scrupule. Dans sa publication, il avertit lui-même que ce nom « may entirely mislead us as to its feeding habits and belie its character » — qu'il risquait de nous tromper complètement sur son régime et de trahir son caractère. Une prudence qui allait être pleinement justifiée — soixante-dix ans plus tard.

Comparaison de tailles entre l'Oviraptor et un humain de 1,80 m, l'Oviraptor atteignant environ 2 mètres de long pour 1 mètre de haut
L'Oviraptor était un dinosaure modeste : environ 2 mètres de long, mais à peine plus d'un mètre de haut au niveau des hanches. Un animal léger, agile et emplumé.

Le procès en révision

Le coup de théâtre vient des années 1990, quand de nouvelles expéditions retournent dans le Gobi et ouvrent le gisement d'Ukhaa Tolgod. En 1994, l'équipe de Mark Norell (Muséum américain) publie un œuf du même type que ceux « volés », mais celui-ci contient un embryon fossilisé. Surprise : l'embryon n'est pas un Protoceratops, mais un oviraptoridé. Ces œufs-là n'étaient donc pas ceux d'une victime, et le même raisonnement vaut pour la couvée de 1923 : l'animal était assis sur son propre nid.

L'année suivante, en 1995, paraissait la pièce maîtresse : le squelette d'un proche cousin de l'Oviraptor, figé sur son nid — le spécimen IGM 100/979, surnommé « Big Mama », décrit en détail en 1999 et rattaché seulement en 2001 au genre Citipati. Sa posture ne laisse guère de doute : pattes repliées de part et d'autre de la couvée, bras étendus tout autour des œufs, exactement comme un oiseau qui couve. Il est mort ainsi, sur sa couvée ; l'hypothèse la plus souvent avancée pour expliquer cet ensevelissement éclair est celle d'une coulée de sable.

🔬 « Un dinosaure qui couve »

Le fossile de 1995, publié sous le titre « A nesting dinosaur », a montré que les oviraptoridés disposaient leurs œufs en cercle et s'installaient au centre, le corps posé sur la couvée. Attention toutefois à ce qu'on voit et à ce qu'on déduit : aucune plume n'est conservée sur ce squelette. Ce sont les bras largement étendus au-dessus des œufs — une posture qui ne protège rien si les membres sont nus — qui ont conduit les auteurs à restituer des bras emplumés ; d'autres fossiles de théropodes emplumés sont venus depuis appuyer cette lecture (Norell et al., 1995).

Un Oviraptor accroupi sur son nid dans le désert de Gobi, les bras emplumés déployés autour d'un cercle d'œufs, couvant comme un oiseau
L'image qui a tout changé : un oviraptoridé couvant son nid, les bras étendus sur un cercle d'œufs. Non pas un pillard surpris en flagrant délit, mais un parent sur sa couvée. Le plumage est une restitution : les fossiles de couvaison n'en ont pas conservé.

Portrait d'un dinosaure-oiseau

L'Oviraptor appartient aux maniraptoriens, un groupe de théropodes qui comprend aussi les oiseaux eux-mêmes — ainsi que le Vélociraptor et le Deinonychus. Comme eux, il était emplumé et bipède. Mais sa tête est unique : un crâne court et haut, de grands yeux, et surtout un bec corné totalement dépourvu de dents, court et puissant, capable de broyer.

Gros plan de la tête d'un Oviraptor : crâne court et haut, grands yeux, bec corné sans dents et courte crête osseuse
La tête de l'Oviraptor : un bec corné sans dents, de grands yeux, et une crête dont la forme exacte reste incertaine (le crâne original est écrasé).

Que mangeait-il avec un tel bec ? Personne ne le sait vraiment : son régime reste discuté. La robustesse du bec a fait proposer tour à tour des graines, des matières végétales, des coquillages, de petites proies — mais aucune de ces hypothèses n'a été testée sur l'espèce elle-même. Comme les autres oviraptoridés, il portait sans doute au palais deux projections en forme de dents dirigées vers le bas ; leur fonction exacte n'est pas démontrée.

Reste la question de sa crête. Les reconstitutions populaires lui prêtent souvent une haute crête en casque… mais celle-ci provient de son cousin le Citipati. Le crâne original de l'Oviraptor étant écrasé, on sait seulement qu'il portait probablement une crête — sans pouvoir en restituer la forme exacte.

✦ Le saviez-vous — la leçon d'un préjugé

L'histoire de l'Oviraptor est devenue un cas d'école en science : celui d'une interprétation hâtive gravée dans un nom, et qu'on ne peut plus changer. Le Code international de nomenclature zoologique est clair sur ce point (article 18) : un nom ne se remplace pas au motif qu'il s'avère trompeur. Même disculpé, l'animal reste donc le « voleur d'œufs ». Une cicatrice scientifique qui rappelle de ne jamais conclure trop vite à partir d'une seule scène figée dans la pierre.

Un héritage très vivant

L'Oviraptor n'a pas vu l'astéroïde : on ne le connaît que des grès campaniens de Djadokhta, et il avait disparu bien avant la crise de 66 millions d'années qui a emporté les derniers dinosaures non-aviens. Sa réhabilitation, elle, a laissé une trace profonde : le nid de l'Oviraptor est l'une des preuves les plus spectaculaires que les comportements parentaux des oiseaux — couver, protéger sa couvée de ses ailes — sont un héritage venu tout droit des dinosaures.

⚠ Coupable innocenté

Quand vous voyez une poule couver ses œufs, ailes légèrement écartées sur le nid, vous regardez un geste vieux de plus de 75 millions d'années. L'Oviraptor et ses cousins, accusés d'avoir dévoré la progéniture des autres, nous ont finalement laissé quelques-uns des témoignages les plus nets de couvaison chez des dinosaures non-aviens — des animaux figés sur leur nid, au moment même où ils veillaient sur lui.

Repères chronologiques

~75 Ma

L'Oviraptor vit dans le désert de Gobi (Crétacé supérieur), aux côtés du Vélociraptor et du Protoceratops.

1923

L'expédition de Roy Chapman Andrews découvre le premier squelette aux Falaises de feu, posé sur un nid d'œufs.

1924

Osborn le nomme Oviraptor philoceratops, le « voleur d'œufs » — tout en avertissant que le nom pourrait être injuste.

1994

Publication d'un embryon fossilisé d'Ukhaa Tolgod : les œufs « volés » étaient en réalité ceux d'un oviraptoridé (Norell et al.).

1995

Publication de « Big Mama », un oviraptoridé figé sur son nid en position de couvaison — décrit en 1999, rattaché au genre Citipati en 2001.

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L'Oviraptor est la preuve qu'un dinosaure peut traîner pendant soixante-dix ans un malentendu. Derrière le nom de « voleur d'œufs » se cachent quelques-uns des plus émouvants fossiles jamais trouvés : ceux d'animaux morts en couvant leur descendance. Sa véritable histoire n'est pas celle d'un pillard, mais celle d'un parent — et le rappel que, sous les écailles supposées des dinosaures, battait déjà un cœur d'oiseau.

Sources scientifiques et références

  • Osborn, H. F. (1924). « Three new Theropoda, Protoceratops zone, central Mongolia ». American Museum Novitates, 144, 1–12.
  • Norell, M. A., Clark, J. M., Dashzeveg, D., et al. (1994). « A theropod dinosaur embryo and the affinities of the Flaming Cliffs dinosaur eggs ». Science, 266(5186), 779–782. doi:10.1126/science.266.5186.779
  • Norell, M. A., Clark, J. M., Chiappe, L. M., & Dashzeveg, D. (1995). « A nesting dinosaur ». Nature, 378(6559), 774–776. doi:10.1038/378774a0
  • Clark, J. M., Norell, M. A., & Chiappe, L. M. (1999). « An oviraptorid skeleton from the Late Cretaceous of Ukhaa Tolgod, Mongolia, preserved in an avianlike brooding position over an oviraptorid nest ». American Museum Novitates, 3265, 1–36.
  • Funston, G. F., Mendonca, S. E., Currie, P. J., & Barsbold, R. (2018). « Oviraptorosaur anatomy, diversity and ecology in the Nemegt Basin ». Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, 494, 101–120. doi:10.1016/j.palaeo.2017.10.023