Majungasaurus
Majungasaurus crenatissimus — Le cannibale de Madagascar
Sur la grande île de Madagascar, à la toute fin de l'âge des dinosaures, régnait un prédateur trapu au museau de bouledogue, coiffé d'une étrange corne, et doté de bras minuscules dont on discute encore l'usage. Son nom : Majungasaurus. Et il traîne une réputation peu enviable : c'est l'un des rares dinosaures non aviens chez qui le cannibalisme est directement documenté — et, longtemps, le cas le plus net.
Mieux connu que n'importe quel autre membre de sa famille — les abélisauridés —, ce chasseur de l'hémisphère Sud cumule les histoires étonnantes : un crâne longtemps attribué à un tout autre dinosaure, des poumons d'oiseau, et des os de ses semblables marqués par ses propres dents.
Un abélisauridé de Madagascar
Majungasaurus appartient aux abélisauridés, cette famille de théropodes carnivores qui dominait les terres de l'ancien supercontinent Gondwana — Amérique du Sud, Afrique, Inde, Madagascar. On y trouve ses cousins déjà rencontrés ici : le Carnotaurus d'Argentine et le Tarascosaurus de Provence. Comme eux, il arbore la signature du groupe : un crâne court et profond, et des bras atrophiés, encore plus dérisoires que ceux du T. rex. Inutiles pour autant ? La myologie détaillée qu'en a tirée Sarah Burch en 2017 dit le contraire : si l'épaule a perdu de la force, les tubercules de l'avant-bras et de la main montrent que beaucoup de muscles fins du poignet et des doigts étaient conservés. Un membre très avancé sur la voie de la réduction, conclut-elle, mais pas complètement dépourvu de fonction — laquelle, on l'ignore.
Mais Majungasaurus a un avantage de taille sur ses parents : on en a retrouvé de nombreux fossiles, dont des crânes presque complets. C'est l'un des abélisauridés les mieux documentés, et il a beaucoup servi à comprendre la famille. Trapu, musclé, mesurant 6 à 7 mètres pour plus d'une tonne, il était le plus grand prédateur connu de son île.
Une tête de bouledogue à corne
Le crâne de Majungasaurus ne ressemble à celui d'aucun autre grand carnivore. Court, haut et large, il évoque davantage la gueule d'un bouledogue que le museau allongé d'un T. rex. Ses os nasaux sont épaissis et soudés, et surtout, une corne arrondie unique pointe au sommet de son crâne, à la jonction des os frontaux.
À quoi servait cette corne ? Probablement pas à combattre : un scanner a révélé qu'elle était creuse, parcourue de cavités. Creuse ne veut pas dire fragile — un os évidé peut être très résistant —, et une modélisation a même testé des impacts sur ce crâne sans trancher le comportement réel. L'hypothèse la plus souvent retenue reste celle d'un ornement : signal d'espèce ou de séduction, comme les cornes du Carnotaure. Elle n'exclut pas les affrontements. Quant à son museau renforcé, il suggère une technique de chasse particulière : mordre et tenir bon, en encaissant les ruades de la proie, plutôt que de trancher net.
En examinant les vertèbres de Majungasaurus, les chercheurs y ont trouvé les empreintes de sacs aériens — ces poches qui prolongent les poumons et creusent les os pour les alléger. Ces empreintes signalent un dispositif de ventilation apparenté à celui des oiseaux actuels — leur fameux « flux continu ». Attention à ce que cela démontre : on infère un système à partir de marques sur l'os, on ne mesure ni le poumon ni son rendement. L'ancienneté de ce dispositif se déduit par ailleurs des relations évolutives, et non de l'âge de Majungasaurus, bien postérieur aux premiers oiseaux.
Le cannibale
Voici ce qui a rendu Majungasaurus célèbre. En 2003, une équipe menée par Raymond Rogers publie dans Nature une découverte glaçante : des os de Majungasaurus portent des traces de dents… de Majungasaurus. Les entailles, parallèles et régulièrement espacées, correspondent exactement à l'écartement des dents de l'espèce. Aucun autre prédateur de l'île n'aurait pu les laisser.
C'est la preuve la plus nette de cannibalisme jamais établie chez un dinosaure non-aviaire. Restait à savoir s'il tuait ses semblables ou s'il charognait simplement leurs cadavres — la question reste ouverte, et elle vaut aussi pour la suite : quelques os mordus établissent que cela s'est produit, pas que c'était courant, ni que les ressources de l'île y forçaient. Le tabou du cannibalisme, si fort chez l'homme, n'avait en tout cas pas cours dans les forêts du Crétacé. Et le cas n'est plus unique : en 2010, Longrich et ses collègues ont décrit des traces comparables chez le T. rex.
Le dinosaure pris pour un autre
L'histoire de sa découverte est un feuilleton. Dès 1896, le paléontologue français Charles Depéret nomme l'animal d'après quelques dents et os trouvés à Madagascar. Mais en 1979, un fragment de crâne bombé — la fameuse corne — est décrit comme appartenant à un tout autre dinosaure : un pachycéphalosaure, ces herbivores « à tête de casque ». On le baptise alors Majungatholus, et son existence pose une énigme, car les pachycéphalosaures étaient censés vivre dans l'hémisphère Nord, pas à Madagascar.
L'énigme se dissout avec un crâne complet exhumé en 1996 et publié en 1998 : le « dôme » n'était pas la tête d'un herbivore, mais la corne d'un abélisauridé carnivore. Les auteurs de 1998 retiennent alors le nom Majungatholus, jugeant le matériel-type de Majungasaurus trop peu diagnostique ; c'est seulement en 2007 que le nom Majungasaurus — créé par Lavocat en 1955, pour une espèce que Depéret avait nommée Megalosaurus crenatissimus en 1896 — sera rétabli. Une belle leçon de prudence : pendant vingt ans, un morceau d'os a fait croire à un dinosaure qui n'existait pas.
L'île aux prédateurs
Madagascar, à la fin du Crétacé, est déjà une île isolée depuis des dizaines de millions d'années, séparée de l'Afrique puis de l'Inde. Sa faune y a évolué de façon très particulière, donnant des formes uniques — encore que « vase clos » soit excessif : l'étude de 1998 que cite cette fiche discute précisément d'éventuelles connexions prolongées entre terres australes. Majungasaurus y traquait sans doute les sauropodes locaux, comme le Rapetosaurus, dont il dépeçait les carcasses.
Curieusement, ses plus proches parents ne sont pas africains, mais vivaient en Inde et en Amérique du Sud. Cette parenté lointaine raconte la lente fragmentation du Gondwana : à mesure que les terres australes se disloquaient, elles emportaient chacune leur lot d'abélisauridés, qui ont continué d'évoluer séparément. Majungasaurus est l'un des derniers témoins de ce monde austral. Qu'il ait vécu jusqu'à la crise de la fin du Crétacé elle-même, en revanche, aucune occurrence datée ne l'établit : il vivait à la fin du Crétacé, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
Repères chronologiques
Majungasaurus règne en plus grand prédateur connu de Madagascar, déjà une île isolée.
Charles Depéret nomme l'animal d'après des restes fragmentaires trouvés à Madagascar.
Un crâne bombé est pris pour celui d'un pachycéphalosaure et baptisé Majungatholus.
Un crâne complet (Sampson et al.) révèle qu'il s'agit d'un abélisauridé carnivore, non d'un herbivore à dôme.
Rogers et ses collègues prouvent le cannibalisme grâce aux traces de dents sur ses propres os.
Prédateur trapu à corne creuse, mangeur de ses propres semblables, longtemps confondu avec un herbivore à casque : Majungasaurus est l'abélisauridé qui a tout révélé de sa famille — et l'un des dinosaures dont la vie privée nous est, paradoxalement, la mieux connue. Sur son île perdue de l'océan Indien, il incarne un monde du Sud aujourd'hui englouti, où le plus grand danger pour un dinosaure pouvait être… un autre de son espèce.
Sources scientifiques et références
- Depéret, C. (1896). « Note sur les Dinosauriens Sauropodes et Théropodes du Crétacé supérieur de Madagascar » (Megalosaurus crenatissimus). Bulletin de la Société géologique de France, 24, 176–194. (Description originale.)
- Sues, H.-D. & Taquet, P. (1979). « A pachycephalosaurid dinosaur from Madagascar and a Laurasia–Gondwanaland connection in the Cretaceous ». Nature, 279, 633–635. doi:10.1038/279633a0
- Burch, S. H. (2017). « Myology of the forelimb of Majungasaurus crenatissimus (Theropoda, Abelisauridae) and the morphological consequences of extreme limb reduction ». Journal of Anatomy, 231(4), 515–531. doi:10.1111/joa.12660
- Longrich, N. R., Horner, J. R., Erickson, G. M. & Currie, P. J. (2010). « Cannibalism in Tyrannosaurus rex ». PLoS ONE, 5(10), e13419. doi:10.1371/journal.pone.0013419
- Sampson, S. D., Witmer, L. M., Forster, C. A. et al. (1998). « Predatory dinosaur remains from Madagascar: implications for the Cretaceous biogeography of Gondwana ». Science, 280(5366), 1048–1051. doi:10.1126/science.280.5366.1048
- Rogers, R. R., Krause, D. W. & Curry Rogers, K. (2003). « Cannibalism in the Madagascan dinosaur Majungatholus atopus ». Nature, 422(6931), 515–518. doi:10.1038/nature01532
- O'Connor, P. M. & Claessens, L. P. A. M. (2005). « Basic avian pulmonary design and flow-through ventilation in non-avian theropod dinosaurs ». Nature, 436(7048), 253–256. doi:10.1038/nature03716