Magyarosaurus
Magyarosaurus dacus — Le sauropode nain de l'île de Hațeg
Imaginez un sauropode — l'un de ces dinosaures herbivores au cou interminable, le groupe qui a produit les plus grands animaux terrestres de tous les temps, du Diplodocus au Brachiosaurus — réduit à la taille d'un cheval. Pas un bébé : un adulte, achevé, qui ne dépassera jamais cinq ou six mètres de la tête à la queue. Voilà le Magyarosaurus, le plus célèbre des « dinosaures nains ».
Son secret tient en un mot : une île. Il y a quelque 70 millions d'années, là où s'étend aujourd'hui la Transylvanie, il existait une terre isolée au milieu d'une mer chaude. Et sur les îles, une règle étrange s'applique : les géants rapetissent. Le Magyarosaurus en est la preuve la plus spectaculaire — et l'histoire de sa découverte est presque aussi extraordinaire que lui.
Un titanosaure de la taille d'un cheval
Le Magyarosaurus appartient aux titanosauriens, la grande famille de sauropodes qui comprend les colosses du Crétacé. Certains de ses cousins, comme l'Argentinosaurus de Patagonie, atteignaient 30 mètres de long et pesaient jusqu'à 70 tonnes. Lui plafonnait à cinq ou six mètres pour moins d'une tonne — à peu près le gabarit d'un grand cheval, queue et cou compris.
Pour le reste, c'était un sauropode classique en réduction : un corps trapu sur quatre piliers, un long cou pour atteindre la végétation, une longue queue en contrepoids, une petite tête et des dents en cheville faites pour cueillir les feuilles. Comme beaucoup de titanosaures, il portait peut-être de petites plaques osseuses (des ostéodermes) sous la peau. Un géant miniature, en somme — toute l'architecture des plus grands, ramenée à l'échelle d'un herbivore de ferme.
L'île de Hațeg, un monde où tout rapetisse
Au Crétacé supérieur, l'Europe n'était pas un continent d'un seul tenant, mais un archipel : un chapelet d'îles éparpillées dans la mer chaude de la Téthys. L'une d'elles, au cœur de l'actuelle Roumanie, est aujourd'hui appelée l'île de Hațeg. Vaste sans doute de quelques dizaines de milliers de kilomètres carrés, elle a abrité pendant des millions d'années une faune coupée du reste du monde.
Or les îles obéissent à une loi écologique bien connue, la « règle insulaire » : faute d'espace et de ressources, les grandes espèces tendent à rétrécir (tandis que les petites, libérées de certains prédateurs, peuvent au contraire grandir). C'est ce qui a produit, bien plus tard, les éléphants nains de Méditerranée ou l'Homme de Florès. Le Magyarosaurus est le même phénomène appliqué à un dinosaure : un titanosaure piégé sur une île, génération après génération sélectionné pour la petite taille.
Sur une île, les ressources sont limitées et les prédateurs souvent absents. Résultat : les très grandes espèces ont avantage à réduire leur taille (elles ont besoin de moins de nourriture), pendant que les petites peuvent grossir. Ce « nanisme insulaire » s'observe partout — des mammouths nains de Sardaigne aux cerfs nains des Philippines. Hațeg en offre le plus ancien exemple connu chez les dinosaures.
Le baron Nopcsa, un génie excentrique
Derrière le Magyarosaurus se cache l'un des personnages les plus romanesques de l'histoire des sciences : le baron Franz Nopcsa (1877–1933). Aristocrate transylvanien, il commence à fouiller les terres de sa famille à Hațeg dès 1895, sur la foi d'os trouvés par sa sœur. Polyglotte, espion pour l'Autriche-Hongrie pendant les guerres balkaniques, candidat (sérieux) au trône d'Albanie, il mène une vie de roman avant de finir, ruiné et malade, par se donner la mort en 1933.
Mais Nopcsa est surtout un pionnier scientifique. Là où ses contemporains se contentaient de décrire des os, lui cherchait à comprendre comment les animaux fossiles vivaient : on le considère comme l'un des fondateurs de la paléobiologie. Et c'est lui qui, le premier, comprit pourquoi ses dinosaures de Transylvanie étaient si petits.
Nopcsa fut le premier à oser transposer aux fossiles une règle qu'on n'observait alors que chez les animaux actuels : sur une île, les géants deviennent nains. D'après les travaux historiques sur l'œuvre de Franz Nopcsa
Il avait remarqué que la plupart des dinosaures de Hațeg dépassaient à peine quatre mètres, et que le plus grand — son sauropode — restait minuscule au regard de ses cousins. Dès 1914, il proposa l'explication par l'isolement insulaire. C'était une intuition d'une modernité stupéfiante : la « règle insulaire » ne sera formalisée chez les biologistes que des décennies plus tard.
Nains ou bébés ? Le verdict des os
Restait un doute, et de taille : ces petits squelettes étaient-ils vraiment ceux d'adultes nains — ou simplement de jeunes d'une espèce normalement géante, morts avant d'avoir grandi ? La question a longtemps divisé les paléontologues, car un os court peut tout aussi bien appartenir à un dinosaure inachevé.
La réponse est venue en 2010, des os eux-mêmes. En découpant et en analysant au microscope une série d'ossements de Magyarosaurus, une équipe menée par Koen Stein a examiné leur microstructure. Verdict : même les plus petits spécimens présentaient un tissu osseux entièrement remanié, signe d'un squelette mûr, fini de grandir. Pas des bébés, donc : des adultes, bel et bien nains.
L'os des dinosaures garde la trace de la croissance, un peu comme les cernes d'un arbre. Chez un jeune en pleine poussée, il est richement irrigué et désordonné ; chez un adulte, il devient dense et fortement remanié. Les os de Magyarosaurus, même les plus courts, montraient ce remaniement intense — la preuve histologique que l'animal avait atteint sa taille définitive. Le « nanisme phylétique » des dinosaures de Hațeg était enfin démontré.
Un monde à l'envers
Le Magyarosaurus partageait son île avec une faune à son image : le Telmatosaurus, un hadrosaure (« dinosaure à bec de canard ») nain, et le Zalmoxes, un petit herbivore — tous deux rapetissés eux aussi par la vie insulaire. Hațeg était un monde miniature, un Lilliput du Crétacé.
Avec une exception saisissante. Pendant que les dinosaures rétrécissaient, un autre groupe avait grandi : les ptérosaures. Le ciel de Hațeg était dominé par le Hatzegopteryx, un azhdarchidé géant à l'envergure d'un petit avion (autour de 10–12 mètres), assez puissant pour chasser au sol. Sur cette île, le superprédateur n'était pas un dinosaure carnivore, mais un reptile volant colossal. La règle insulaire avait littéralement renversé la hiérarchie habituelle : le géant herbivore était devenu nain, et le « ptérodactyle » était devenu le roi.
Repères chronologiques
Le Magyarosaurus broute sur l'île de Hațeg, au sein de l'archipel européen du Crétacé.
Le jeune baron Franz Nopcsa entame ses fouilles dans le bassin de Hațeg, en Transylvanie.
Nopcsa décrit l'animal (sous le nom de Titanosaurus dacus) et propose l'idée du nanisme insulaire.
Friedrich von Huene reclasse l'espèce dans un genre nouveau : Magyarosaurus, « le lézard des Magyars ».
L'analyse histologique des os (Stein et al.) prouve qu'il s'agissait bien d'adultes nains, et non de juvéniles.
Petit cousin des plus grands géants que la Terre ait portés, le Magyarosaurus est une leçon d'humilité et d'imagination : il rappelle que l'évolution n'a pas de direction unique, que la taille n'est qu'une réponse parmi d'autres au milieu, et qu'une île suffit à transformer un titan en poney. Il rappelle aussi qu'il a fallu un baron-espion visionnaire pour le comprendre, et un siècle de science pour lui donner raison. Sous les collines de Transylvanie dort encore tout un monde nain — et l'on n'a sans doute pas fini d'y faire de petites grandes découvertes.
Sources scientifiques et références
- Stein, K., Csiki, Z., Rogers, K. C., Weishampel, D. B., Redelstorff, R., Carballido, J. L. & Sander, P. M. (2010). « Small body size and extreme cortical bone remodeling indicate phyletic dwarfism in Magyarosaurus dacus (Sauropoda: Titanosauria) ». PNAS, 107(20), 9258–9263. doi:10.1073/pnas.1000781107
- Benton, M. J., Csiki, Z., Grigorescu, D., Redelstorff, R., Sander, P. M., Stein, K. & Weishampel, D. B. (2010). « Dinosaurs and the island rule: The dwarfed dinosaurs from Hațeg Island ». Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, 293(3–4), 438–454. doi:10.1016/j.palaeo.2010.01.026
- von Huene, F. (1932). Die fossile Reptil-Ordnung Saurischia, ihre Entwicklung und Geschichte (érection du genre Magyarosaurus).
- Nopcsa, F. (1914-1915). Travaux sur les dinosaures de Transylvanie et le nanisme insulaire (Titanosaurus dacus).
- Natural History Museum (Londres). « Franz Nopcsa: the dashing baron who discovered dwarf dinosaurs ».