Dinosaures

Deinocheirus

Deinocheirus mirificus — Le monstre aux bras géants qui était, finalement, un géant omnivore

Dinosaure · Théropode · Ornithomimosauria (Deinocheiridae) · Mongolie · Crétacé supérieur (~70 Ma)

Reconstitution d'un Deinocheirus mirificus de profil, silhouette massive avec bosse dorsale et bec édenté façon hadrosaure, bras aux griffes imposantes, dans un paysage de plaine humide du Crétacé mongol
Reconstitution du Deinocheirus mirificus. Pendant 50 ans, on n'a connu de lui qu'une paire de bras géants — et imaginé un monstre qui n'a jamais existé.

Le 9 juillet 1965, dans le désert de Gobi, la paléontologue polonaise Zofia Kielan-Jaworowska met au jour une paire de bras de 2,4 mètres de long, armés de griffes de 20 centimètres, appartenant à un théropode d'une taille rivalisant avec les plus grands tyrannosaures. Le reste du corps ? Introuvable. Il faudra attendre 2014 — presque cinquante ans — pour découvrir à qui appartenaient vraiment ces bras. Et la réponse n'a rien à voir avec ce que plusieurs générations de paléontologues avaient imaginé.

✦ ✦ ✦

Cinquante ans avec seulement les bras

Le fossile de 1965 comprenait les deux membres antérieurs quasi complets, une ceinture scapulaire, quelques vertèbres et des côtes — mais ni tête, ni bassin, ni pattes. En 1970, les paléontologues Halszka Osmólska et Ewa Roniewicz décrivent formellement le genre et l'espèce à partir de ce matériel unique : Deinocheirus mirificus, littéralement la « main terrible étonnante ». Une nouvelle famille, les Deinocheiridae, est créée pour l'accueillir — faute de pouvoir le rattacher avec certitude à un groupe connu.

Pendant les décennies suivantes, plus aucun reste n'est retrouvé. Les seules données disponibles — deux bras monstrueux — nourrissent toutes les hypothèses : théropode carnivore géant, thérizinosaure à bras démesurés, ou représentant d'un groupe entièrement nouveau. Sans crâne, sans dents, sans le moindre indice sur ses pattes ou sa silhouette générale, Deinocheirus devient l'un des plus grands mystères de la paléontologie des dinosaures — un animal connu presque uniquement par ses bras et ses épaules.

✦ Un nom qui a mal vieilli

Le nom « main terrible » collait parfaitement à l'image qu'on s'en faisait dans les années 1970-2000 : un prédateur redoutable, aux dimensions déjà énormes rien qu'aux bras. La suite de l'histoire allait prouver que l'animal réel n'avait presque rien d'un monstre.

Deux squelettes retrouvés — et des morceaux volés

Le mystère commence à se dénouer en 2006 et 2009, quand l'expédition internationale Corée-Mongolie (KID) met au jour deux nouveaux squelettes de Deinocheirus, bien plus complets, dans la Formation de Nemegt. Mais le second specimen, exhumé à Bugiin Tsav en 2009, pose un problème embarrassant : il lui manque précisément le crâne, une main et les pieds — arrachés du site par des pilleurs de fossiles avant l'arrivée des scientifiques.

Gros plan sur la tête du Deinocheirus mirificus, montrant le bec large et édenté façon hadrosaure et le profil massif du crâne
Le crâne du Deinocheirus, longtemps le grand absent du dossier : un bec large et édenté, presque digne d'un hadrosaure — rien à voir avec la mâchoire d'un grand prédateur.

Ces pièces manquantes réapparaissent sur le marché noir des fossiles : collectées en Mongolie, elles transitent par le Japon puis l'Allemagne, passant aussi par la Chine et la France, avant d'échouer chez un collectionneur privé européen. En 2011, le marchand de fossiles français François Escuillié repère les ossements et alerte le paléontologue belge Pascal Godefroit ainsi que l'équipe mongole. La comparaison est sans appel : un fragment d'orteil resté sur le site de fouille s'emboîte parfaitement dans la matrice rocheuse encore attachée au pied volé, jusque dans la couleur de la roche.

✦ Un fossile qui rentre chez lui

Escuillié rachète le crâne et les pieds pour les restituer au gouvernement mongol. Le 1er mai 2014, une délégation venue de Belgique remet officiellement les fossiles aux autorités mongoles lors d'une cérémonie à l'Académie des sciences de Mongolie — juste à temps pour compléter la description scientifique de l'espèce.

2014 : la révélation d'un géant inattendu

Réunissant les deux squelettes de 2006 et 2009, complétés par les pièces rapatriées, une équipe menée par Yuong-Nam Lee et Philip Currie publie en 2014 dans Nature la description tant attendue. Le résultat surprend tout le monde : Deinocheirus n'est ni un super-prédateur ni un thérizinosaure, mais le plus grand ornithomimosaure jamais découvert — un cousin géant du Gallimimus et des dinosaures-autruches, mesurant environ 11 mètres pour 6,4 tonnes.

Son allure n'a rien d'élégant : un corps trapu porté par des pattes relativement courtes, un ventre profond en forme de coque de kayak, une bosse dorsale spectaculaire formée de longues épines vertébrales, et surtout un bec large et édenté, étonnamment proche de celui d'un hadrosaure — à des années-lumière du prédateur redouté qu'on imaginait depuis 1965.

✦

Un régime aux antipodes de son nom terrifiant

La preuve la plus directe de son mode de vie vient de l'estomac même du specimen de 2009 : plus de 1 100 gastrolithes — des pierres avalées pour broyer la matière végétale, comme chez de nombreux herbivores — accompagnés d'écailles et d'os de poissons.

🔬 Le saviez-vous — la « main terrible » mangeait surtout des plantes et des poissons

Cette découverte fait de Deinocheirus un omnivore opportuniste, probablement inféodé aux milieux humides de la Formation de Nemegt : lacs, rivières et berges boueuses, où il devait brouter la végétation aquatique tout en happant à l'occasion quelques poissons. Ses immenses griffes, longtemps imaginées comme des armes, sont en réalité émoussées : ses descripteurs y voient des outils pour fouir et rassembler la végétation. Rien, dans son anatomie, n'évoque un chasseur de grandes proies — ce qui ne l'empêchait pas d'attraper des poissons.

À quoi servait sa bosse ?

Les vertèbres dorsales de Deinocheirus portent des épines neurales démesurément allongées, jusqu'à 8,5 fois la hauteur du corps vertébral — une architecture qui rappelle celle du Spinosaurus ou de l'Ouranosaurus, mais qui formait ici une bosse plutôt qu'une voile dressée. Sa fonction reste inconnue. Ses descripteurs évoquent une possible fonction de parade, au même titre que l'éventail de plumes de la queue ; les autres rôles parfois avancés pour les dos à hautes épines, comme la thermorégulation ou une réserve de graisse, n'ont pas été étudiés chez lui.

Deinocheirus mirificus pataugeant au bord d'un lac dans un environnement humide du Crétacé mongol, bec plongé dans la végétation aquatique
Un Deinocheirus au bord de l'eau, dans les milieux humides de la Formation de Nemegt — le décor probable de son alimentation mêlant végétaux et poissons.

Un dernier indice complète le portrait : une structure proche du pygostyle : au moins deux vertèbres soudées au bout de la queue, comme celles qui, chez les oiseaux et plusieurs théropodes à plumes, ancrent un éventail de plumes caudales. Aucune plume n'est conservée sur ses fossiles, mais d'autres ornithomimosaures en portaient : Deinocheirus avait probablement des plumes, peut-être un éventail au bout de la queue — un détail qui tranche encore davantage avec l'image du monstre écailleux longtemps associée à son nom.

☠ Le Deinocheirus au menu d'un tyrannosaure

C'est le spécimen de 1965 qui porte la trace d'un repas : parmi les centaines de fragments d'os ramassés sur son site, deux côtes abdominales (des gastralia) présentent des entailles et des stries parallèles laissées par les dents dentelées d'un grand théropode. La comparaison avec les dents des prédateurs de la Formation de Nemegt désigne le Tarbosaurus comme le coupable le plus probable. Un Tarbosaurus a donc mangé ce Deinocheirus — mais l'a-t-il tué, ou a-t-il trouvé un cadavre ? Les marques ne le disent pas. Elles aident en revanche à comprendre pourquoi ce squelette nous est parvenu en pièces détachées.

La main terrible qui n'en était pas une

Peu de dinosaures ont porté un nom aussi mal assorti à leur véritable nature. Pendant cinquante ans, la « main terrible » a hanté l'imagination des paléontologues comme un prédateur potentiellement effrayant. La réalité, révélée pièce par pièce — des bras de 1965 aux fossiles rapatriés de 2014 — est celle d'un géant omnivore au bec de canard, à la bosse énigmatique, bien loin du super-prédateur que son nom laissait supposer. Un rappel utile : en paléontologie, les apparences — et les noms — trompent parfois pendant des décennies.

Comparaison de taille entre un Deinocheirus mirificus et un humain adulte de 1,80 m, silhouettes noires à l'échelle
Comparaison de taille entre le Deinocheirus mirificus et un adulte humain de 1,80 m. Avec ses 11 mètres de long, c'est le plus grand ornithomimosaure jamais découvert.
✦

Sources scientifiques et références

  • Osmólska, H., & Roniewicz, E. (1970). « Deinocheiridae, a new family of theropod dinosaurs ». Palaeontologia Polonica, 21, 5–19.
  • Lee, Y.-N., Barsbold, R., Currie, P. J., Kobayashi, Y., Lee, H.-J., Godefroit, P., Escuillié, F., & Chinzorig, T. (2014). « Resolving the long-standing enigmas of a giant ornithomimosaur Deinocheirus mirificus ». Nature, 515, 257–260. doi:10.1038/nature13874
  • Hurum, J. H., & Sabath, K. (2003). « Giant theropod dinosaurs from Asia and North America: Skulls of Tarbosaurus bataar and Tyrannosaurus rex compared ». Acta Palaeontologica Polonica, 48(2), 161–190.
  • Bell, P. R., Currie, P. J., & Lee, Y.-N. (2012). « Tyrannosaur feeding traces on Deinocheirus (Theropoda: ?Ornithomimosauria) remains from the Nemegt Formation (Late Cretaceous), Mongolia ». Cretaceous Research, 37, 186–190. doi:10.1016/j.cretres.2012.03.018
  • Persons, W. S. IV, Currie, P. J., & Norell, M. A. (2014). « Oviraptorosaur tail forms and functions ». Acta Palaeontologica Polonica, 59(3), 553–567. doi:10.4202/app.2012.0093