Kayrasaurus, un thérizinosaure géant… pour le Liaoning
Décrit à partir d'un squelette presque complet, ce nouveau cousin du Therizinosaurus est le plus grand de son groupe dans le célèbre biote de Jehol — et ses dents minuscules intriguent
Les thérizinosaures sont peut-être les plus déroutants des dinosaures : des théropodes, cousins des raptors, devenus mangeurs de plantes, avec un long cou, un ventre rebondi et des griffes démesurées — le Therizinosaurus de Mongolie en est la star. Une équipe sino-américaine décrit dans le Journal of Systematic Palaeontology un nouveau membre précoce du groupe, Kayrasaurus changliensis, mis au jour dans les couches du Crétacé inférieur du Liaoning, dans le nord-est de la Chine.
Un squelette presque complet, et encore jeune
Le fossile est conservé à l'Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie (IVPP) de Pékin. Il provient de la formation de Yixian, l'un des gisements les plus célèbres au monde : c'est là, dans des couches de cendres volcaniques et de sédiments lacustres, qu'ont été découverts les premiers dinosaures à plumes, comme le Sinosauropteryx. L'ensemble de la faune de ces couches et de celles qui leur succèdent est appelé « biote de Jehol ».
L'étude est signée par Chun-Chi Liao et Xu Xing (IVPP), avec William Freimuth et Lindsay Zanno, du musée des sciences naturelles de Caroline du Nord et de l'université d'État de Caroline du Nord. Lindsay Zanno est l'une des spécialistes mondiales des thérizinosaures ; c'est elle qui avait montré, avec Peter Makovicky, que plusieurs lignées de théropodes étaient devenues herbivores de façon indépendante.
Le squelette est presque complet, crâne compris, mais il a ses limites. Le crâne est aplati, ce qui masque certains détails (l'équipe l'a reconstitué en trois dimensions par tomographie), et, selon le communiqué de l'IVPP, il manque les membres postérieurs et une partie du bassin. Surtout, les os montrent un individu qui n'avait pas fini sa croissance. Les auteurs parlent de spécimen « immature ». Autrement dit, l'adulte était probablement plus grand.
Le nom de genre vient de Kayra, dieu créateur du chamanisme turc et, selon la tradition, père d'Erlik : un clin d'œil à Erlikosaurus, un thérizinosaure plus tardif. Le nom d'espèce reprend Changli, le nom que portait la région à l'époque des Trois Royaumes. Kayrasaurus est le quatrième thérizinosaure connu du biote de Jehol, après Beipiaosaurus, Jianchangosaurus et Lingyuanosaurus.
Le plus grand de Jehol… mais pas des thérizinosaures
Les chercheurs estiment la longueur de l'animal à plus de 3,6 mètres, pour une masse de 117 à 274 kg. Le poids d'un gros ours, en somme — d'où la comparaison avec un « ours à plumes » reprise par plusieurs médias anglophones. Selon l'article, Kayrasaurus est au moins 1,6 fois plus grand que Beipiaosaurus inexpectus, jusqu'ici le plus grand thérizinosaure connu du biote de Jehol.
Il faut remettre ce record à sa place. Kayrasaurus est le plus grand thérizinosaure de Jehol, pas le plus grand thérizinosaure tout court. Le Therizinosaurus de Mongolie, 55 millions d'années plus récent, atteignait 9 à 10 mètres et plusieurs tonnes. La fourchette de masse, très large, rappelle par ailleurs qu'il s'agit d'une estimation, d'autant plus fragile que les pattes arrière ne sont pas conservées.
Plusieurs articles de presse illustrent la découverte par les griffes record des thérizinosaures, parfois annoncées à « plus d'un mètre ». Ce record appartient au seul Therizinosaurus de Mongolie, dont les griffes atteignent environ 50 cm pour l'os seul (davantage avec leur étui de corne, qui ne se fossilise pas) : il ne vaut ni pour tout le groupe, ni pour Kayrasaurus. Les griffes de ce dernier sont grandes et très recourbées, mais l'étude ne met pas en avant leur longueur. Ce qui la frappe, c'est leur forme, que nous détaillons plus bas.
Des dizaines de dents minuscules
Ce qui distingue le plus Kayrasaurus, c'est sa denture. Ses dents sont extrêmement petites et serrées les unes contre les autres : plus de 32 sur l'os porteur de dents de la mâchoire supérieure (le maxillaire) et plus de 45 sur celui de la mâchoire inférieure (le dentaire), d'après les comptes rendus de l'étude. C'est davantage de dents à la mâchoire inférieure que chez tout autre thérizinosaure connu. Chez les thérizinosaures plus récents, l'avant des mâchoires est occupé par un bec corné. Une telle denture évoque plutôt celle des dinosaures herbivores que celle d'un prédateur.
Deux autres traits complètent le portrait. Les vertèbres du cou sont nettement plus longues que celles du dos : Kayrasaurus avait donc un cou allongé, comme ses cousins plus tardifs. Enfin, l'une des griffes de la main porte une sorte de « lèvre » osseuse, un rebord dont l'orientation vers le haut fait partie de la combinaison de caractères propre à l'espèce.
Deux façons d'être thérizinosaure
L'intérêt de l'étude dépasse la nouvelle espèce. En l'intégrant à une analyse de parenté élargie, l'équipe range Kayrasaurus parmi les formes précoces du groupe, en dehors des Therizinosauroidea, entre Jianchangosaurus et Beipiaosaurus ; elle en profite pour réviser la définition de Beipiaosaurus. Chez les thérizinosaures plus tardifs, les Therizinosauridae, elle propose aussi, à titre provisoire, deux sous-groupes qui se distinguent par la forme des griffes de la main : plus courbes et robustes d'un côté, plus longues et fines de l'autre, du côté du Therizinosaurus. Ces deux lignées de parenté ne doivent pas être confondues avec les deux modes de vie décrits ci-dessous, qui concernent les formes précoces de Jehol.
Les auteurs ont ensuite croisé l'anatomie, les estimations de masse et des données biomécaniques. Ils avancent que les thérizinosaures de Jehol se partageaient au moins deux modes de vie. D'un côté, Beipiaosaurus et peut-être Kayrasaurus : des animaux robustes, moins bons coureurs, dotés d'une morsure plus puissante, qui se servaient peut-être davantage de leurs mâchoires pour traiter leur nourriture. De l'autre, Jianchangosaurus et Lingyuanosaurus, plus légers et plus coureurs, qui se servaient davantage de leurs bras pour atteindre leur nourriture.
Les auteurs restent prudents : le « peut-être » est le leur, et ils écrivent que d'autres analyses et des spécimens plus complets seront indispensables pour tester ces hypothèses. Une lecture raisonnable est donc la suivante : un nouveau fossile solide, qui rend plausible une répartition des rôles entre thérizinosaures de Jehol, sans encore la démontrer.
Pour les auteurs, Kayrasaurus vient surtout combler des lacunes morphologiques entre des espèces déjà décrites : un chaînon qui aide à relier les premiers thérizinosaures à leurs successeurs.
Pour mesurer le chemin parcouru par la famille en 55 millions d'années, relisez notre fiche sur le Therizinosaurus, le géant aux griffes de faux. Et pour d'autres habitants du biote de Jehol, voir le Sinosauropteryx et le Microraptor.
Avec Kayrasaurus, le Liaoning ajoute une pièce au puzzle des origines des thérizinosaures. Avant de devenir les géants aux griffes de faux de la fin du Crétacé, ces dinosaures avaient déjà exploré plusieurs manières de vivre en herbivores. L'une d'elles misait sur des mâchoires garnies de dizaines de dents minuscules.
Sources
- Liao, C.-C., Freimuth, W. J., Zanno, L. E. & Xu, X. (2026). « A new therizinosaur from the Early Cretaceous Jehol Biota and ecomorphological patterns among early therizinosaurians ». Journal of Systematic Palaeontology, 24(2), 2710287. doi:10.1080/14772019.2026.2710287
- IVPP (Académie chinoise des sciences), « 热河生物群发现新种镰刀龙类——凯拉神龙揭示早期镰刀龙类的生态分化 » [Un nouveau thérizinosaure dans le biote de Jehol], communiqué, 17 septembre 2026 (en chinois).
- Zanno, L. E. & Makovicky, P. J. (2011). « Herbivorous ecomorphology and specialization patterns in theropod dinosaur evolution ». PNAS, 108(1), 232-237. doi:10.1073/pnas.1011924108
- Phys.org (23 septembre 2026) ; Sci.News (21 septembre 2026) ; Popular Science (27 septembre 2026).