Garamaudo, le mosasaure qui vivait dans un lac de Provence
Près d'Aix-en-Provence, des os exhumés en 1997 révèlent un cousin d'eau douce des grands reptiles marins du Crétacé
On imagine les mosasaures en pleine mer, comme le géant Mosasaurus de Maastricht, long d'une douzaine de mètres. Une équipe du Muséum national d'Histoire naturelle et de trois institutions provençales décrit pourtant, dans le Peer Community Journal, un petit mosasaure qui vivait dans un lac, près de l'actuelle Bouc-Bel-Air. Son nom vient d'un monstre des eaux douces de la tradition provençale : Garamaudo bauciensis.
Trente ans dans un tiroir
Les os ont été dégagés en 1997 par le muséum d'histoire naturelle d'Aix-en-Provence, sur un petit affleurement longeant une route départementale, dans le quartier de Sousquières. Une seconde campagne, menée en urgence en 2018, a livré une vertèbre supplémentaire à une vingtaine de mètres de là. Les fossiles sont aujourd'hui inventoriés dans les collections du conseil départemental des Bouches-du-Rhône, qui a soutenu les fouilles.
L'essentiel du matériel, des os trouvés ensemble, sans doublon et de taille cohérente, provient selon les auteurs d'un seul animal. Ce squelette partiel constitue l'holotype, le spécimen de référence de l'espèce. Il réunit notamment l'arrière de la mâchoire inférieure gauche, sept vertèbres, six côtes et une moitié de bassin. Un humérus nettement plus petit et une vertèbre nettement plus grosse, retrouvés au même endroit, appartiennent à au moins deux autres individus. Il n'y a pas de crâne complet, ni de dents décrites.
Le nom mérite qu'on s'y arrête. Selon les auteurs, « Gara au maudo » signifie en provençal « gare au maudit ». C'est l'avertissement attaché à la Garamaudo, une créature serpentiforme censée hanter les eaux douces de la région, que Frédéric Mistral évoque dans Mirèio (1859). Le nom d'espèce, bauciensis, signifie « de Bouc-Bel-Air ».
Un lac tropical, il y a 84 millions d'années
Au Santonien, la Provence émergeait progressivement de la mer. Le bassin d'Aix accueillait alors un vaste système de lacs sans débouché. À Sousquières, les fossiles se concentrent à la base de bancs de calcaire lacustre, au contact de marnes riches en matière organique et en coquilles de mollusques d'eau douce. D'après ces mollusques, les auteurs reconstituent un lac modérément riche en nutriments, producteur de carbonates, soumis à des crues et à des baisses de niveau répétées.
Des études du magnétisme des roches placent le site dans le Santonien, entre 84 et 83,6 millions d'années selon les bornes retenues par les auteurs : c'est l'un des plus anciens gisements de vertébrés continentaux du Crétacé supérieur du sud-est de la France.
Le mosasaure n'était pas seul. Le même niveau a livré un grand lépisosté, un poisson à long museau d'environ 2 m (Atractosteus), un cœlacanthe d'eau douce d'environ un mètre (Axelrodichthys megadromos), une tortue d'une soixantaine de centimètres et de petits crocodyliformes. Aucun grand crocodile n'y est connu. Avec le lépisosté, Garamaudo faisait donc partie des plus grands prédateurs du lac.
Des pattes de lézard, mais une marche jugée improbable
Les grands mosasaures de haute mer avaient des nageoires à la place des pattes, et leur bassin n'était plus rattaché à la colonne vertébrale. Garamaudo garde au contraire l'organisation des premiers représentants du groupe : un humérus long et fin, comme celui d'un varan, et un bassin dont les trois os sont soudés et solidement attachés à la colonne par un sacrum. Les spécialistes parlent d'un état « plésiopode » et « plésiopelvien », c'est-à-dire proche de celui des lézards terrestres.
Faut-il en conclure qu'il sortait de l'eau ? Les auteurs pensent l'inverse. Le scanner des vertèbres, d'une côte et de l'humérus, réalisé à Montpellier, montre un os très compact, presque sans cavité (on parle d'ostéosclérose). Ce lest osseux sert à contrôler la flottabilité et l'assiette dans l'eau, comme chez les siréniens actuels. Mais il rend l'os plus cassant : pour les auteurs, il paraît incompatible avec une locomotion terrestre régulière, en raison du risque de fracture.
Les côtes, longues et presque droites, dessinent un corps plus haut que large, aplati sur les côtés. Avec des membres de type terrestre, cela suggère une nage par ondulations de tout le corps, à la manière d'une anguille. L'animal devait évoluer à faible profondeur, avec des accélérations et une manœuvrabilité sans doute limitées, ce que les auteurs interprètent comme le profil d'un chasseur à l'affût. Son régime reste inconnu. Il a pu se nourrir de petits poissons, de reptiles ou d'amphibiens, en chassant ou en charognant.
Pas le premier mosasaure d'eau douce, mais une pièce importante
Une partie de la presse présente Garamaudo comme le deuxième mosasaure d'eau douce connu. La réalité est un peu plus riche, et l'article scientifique le dit lui-même. Le premier à avoir été décrit est Pannoniasaurus, découvert dans les dépôts fluviaux d'Iharkút, en Hongrie, et publié en 2012. Il était plus grand, jusqu'à 6 m environ. En 2015, une partie de la même équipe française a signalé un autre mosasaure d'eau douce à Villeveyrac, dans l'Hérault, un peu plus jeune. Il mesurait environ 3 m mais n'a pas reçu de nom, faute de matériel suffisant. Des dents isolées ont aussi été trouvées dans des dépôts d'eau douce en Autriche.
Garamaudo est donc la deuxième espèce nommée, mais au moins la troisième forme d'eau douce connue en Europe. Toutes sont rattachées, avec des degrés de certitude variables (celle de Villeveyrac n'est qu'un téthysauriné « possible »), à la même sous-famille, les téthysaurinés. Selon les auteurs, c'est le seul groupe de mosasaures où plusieurs espèces ont vécu durablement en eau douce. Dispersés dans l'archipel européen du Crétacé, ils auraient conquis les eaux douces plusieurs fois de façon indépendante, y trouvant des niches libres (pas de grands crocodiles) à l'abri des grands mosasaures marins alors en plein essor.
Les chiffres et les reconstitutions qui circulent appellent quelques précautions. La taille de 2,5 m est une estimation : elle repose sur la comparaison de la mâchoire et des vertèbres avec celles de Tethysaurus, un parent marocain. Certains articles avancent « jusqu'à 3 m », un chiffre qui ne figure pas dans l'étude. Le rang de l'espèce dans l'arbre de parenté est fragile : les auteurs reconnaissent des soutiens statistiques faibles et ne parviennent pas à la situer précisément parmi les téthysaurinés. Le mode de vie, enfin (nage d'anguille, chasse à l'affût), est une déduction tirée de la forme et de la structure des os. Aucun contenu stomacal ni aucune trace directe ne la confirme.
D'autres mosasaures en eau douce ?
Fin 2025, une équipe internationale a décrit une dent de grand mosasaure trouvée dans la formation de Hell Creek, dans le Dakota du Nord, au milieu de dépôts fluviaux du tout dernier Crétacé. Ses isotopes indiquent, selon ces chercheurs, une origine d'eau douce. Le cas est différent : il s'agit d'un individu isolé, d'un groupe de mosasaures marins, qui s'est peut-être aventuré dans les eaux douces à la fin du Crétacé. L'article sur Garamaudo ne cite pas cette étude. Les deux études ne disent d'ailleurs pas tout à fait la même chose : Garamaudo est connu par plusieurs individus dans un même lac, alors qu'une dent isolée ne permet pas, à elle seule, d'établir une population résidente ni la durée de son installation.
Une étude relue en ligne, et une suite annoncée
Prépublié sur bioRxiv en décembre 2025, l'article a été relu publiquement par la plateforme Peer Community In Paleontology, qui a recommandé sa sixième version. Il est en libre accès, sous licence CC BY.
Selon la presse régionale, d'autres blocs de roche restent à étudier, et le département des Bouches-du-Rhône prévoit une exposition sur ce mosasaure et les dinosaures de Provence en 2027. Ces deux points viennent de Fréquence Sud, pas de l'article scientifique.
Le plus célèbre de la famille, ses 12 mètres, sa queue de requin et le crâne de Maastricht étudié par Cuvier : relisez notre fiche sur le Mosasaurus. Et pour un autre géant des mers du passé, celle du mégalodon.
Garamaudo n'était pas un monstre marin égaré dans une mare. Selon ses descripteurs, c'était un habitant des lacs provençaux, de la taille d'un grand varan, issu d'une lignée d'origine marine qui avait conquis les eaux douces. Pendant que ses cousins devenaient des géants océaniques, sa lignée a misé sur l'eau douce, la petite taille et de vieilles pattes de lézard.
Sources
- Bardet, N., Houssaye, A., Pelissier, F.-L., Dutour, Y., Turini, E. & Tortosa, T. (2026). « Garamaudo bauciensis, a new freshwater mosasaurid (Reptilia, Squamata) from the Santonian (Late Cretaceous) of Provence, southeastern France ». Peer Community Journal, 6, e99. doi:10.24072/pcjournal.804 — recommandation PCI Paleontology (Mallon, 2026) : doi:10.24072/pci.paleo.100473
- Makádi, L., Caldwell, M. W. & Ősi, A. (2012). « The first freshwater mosasauroid (Upper Cretaceous, Hungary) and a new clade of basal mosasauroids ». PLOS ONE, 7(12), e51781. doi:10.1371/journal.pone.0051781
- Garcia, G., Bardet, N., Houssaye, A., Pereda-Suberbiola, X. & Valentin, X. (2015). « Mosasauroid (Squamata) discovery in the Late Cretaceous (Early Campanian) continental deposits of Villeveyrac–L'Olivet, southern France ». Comptes Rendus Palevol, 14. doi:10.1016/j.crpv.2015.05.002
- During, M. A. D., Van Vranken, N. E., Boyd, C. A., Ahlberg, P. E., Warmerdam-Verdegaal, S. J. A. & Van der Lubbe, J. H. J. L. (2025). « "King of the Riverside", a multi-proxy approach offers a new perspective on mosasaurs before their extinction ». BMC Zoology. doi:10.1186/s40850-025-00246-y
- Fréquence Sud (2 octobre 2026) ; Sci.News (5 octobre 2026).