Les Caraïbes, berceau des effraies du Nouveau Monde… et cimetière de ses géantes
L'ADN de vieux spécimens de musée montre que les chouettes effraies d'Amérique sont nées dans les Antilles, où vivaient aussi des espèces géantes et naines aujourd'hui toutes disparues
On imagine volontiers que les îles reçoivent leurs espèces des continents voisins. Pour la chouette effraie d'Amérique, c'est l'inverse. Une étude publiée le 21 octobre dans les Proceedings of the Royal Society B par le Florida Museum of Natural History montre que l'oiseau est passé d'Eurasie aux Antilles avant de gagner les Amériques. Les Caraïbes ont abrité une profusion d'effraies, dont des géantes qui chassaient des rongeurs aujourd'hui éteints. Presque toutes ont disparu, comme tant d'autres espèces insulaires, du dodo au phoque moine des Caraïbes.
Des peaux de musée vieilles de 150 ans
L'effraie d'Amérique (Tyto furcata) est l'un des oiseaux les plus répandus du continent, du Canada à la Terre de Feu. Longtemps confondue avec l'effraie des clochers d'Europe et d'Afrique, elle n'en a été séparée que ces dernières années, entre 2016 et 2024 selon les listes ornithologiques de référence. Retracer son histoire est difficile : ses populations se ressemblent, et dans les îles, beaucoup de ses parentes ont disparu avant d'avoir été étudiées.
L'équipe de Jessica Oswald et Min Zhao a donc fait parler les collections. Elle a prélevé de minuscules fragments de peau sous les doigts de spécimens naturalisés, conservés dans une douzaine de musées d'Amérique du Nord, dont les plus anciens ont été collectés en 1876. Elle a ajouté des os de chouettes trouvés dans des grottes des îles Caïmans, de Jamaïque et des Bahamas. Au total, l'analyse s'appuie sur 68 génomes mitochondriaux, dont 52 produits pour l'étude, et sur plusieurs milliers de régions de l'ADN nucléaire en moyenne par échantillon.
D'Eurasie aux Antilles, puis au continent
Le résultat surprend. D'après l'arbre de parenté daté, les effraies d'Amérique se séparent de leurs cousines de l'Ancien Monde il y a environ 5 millions d'années, et leurs ancêtres viennent d'Eurasie. Ils ont très probablement franchi l'Atlantique au vol, et se sont d'abord installés dans les Grandes Antilles, puis dans les Petites Antilles. Ce n'est qu'ensuite qu'une lignée issue des îles a colonisé les deux Amériques. Les fossiles vont dans le même sens : on ne connaît aucune effraie antérieure au Quaternaire (2,6 millions d'années) sur le continent américain comme dans les îles.
Les populations des Antilles (Cuba, Jamaïque, îles Caïmans, Dominique, Saint-Vincent) sont d'ailleurs génétiquement plus anciennes et plus différenciées que celles du continent, qui se ressemblent toutes, du nord au sud. Les îles ne sont donc pas ici un cul-de-sac où aboutissent les espèces continentales : elles ont été une source.
Deux colonisations des Galápagos
L'étude réserve une autre surprise, aux Galápagos. Les effraies de l'archipel n'y sont pas arrivées une fois, mais deux. L'oiseau de l'île Santa Cruz, au plumage plus sombre et finement vermiculé, appartient à la lignée la plus ancienne de toutes les effraies d'Amérique : ses ancêtres seraient venus des Grandes Antilles vers le milieu du Pléistocène. Celui de San Cristóbal, l'île la plus proche du continent, ressemble au contraire aux effraies d'Amérique du Sud, d'où il serait arrivé récemment.
Pour les auteurs, la population ancienne mérite d'être reconnue comme une espèce distincte, l'effraie des Galápagos (Tyto punctatissima). Elle a déjà disparu de l'île Floreana après l'arrivée des humains au XIXᵉ siècle.
Un âge d'or des effraies géantes
Mais l'histoire des Caraïbes est aussi celle d'un effondrement. Les fossiles des grottes antillaises livrent une diversité d'effraies sans équivalent ailleurs en Amérique. L'étude en dresse l'inventaire : six formes disparues au rang d'espèce. Cinq portent un nom, de la minuscule effraie naine de Cuba (Tyto maniola) aux géantes : Tyto cravesae à Cuba, Tyto noeli à Cuba, en Jamaïque et à Barbuda, Tyto ostologa à Hispaniola et Tyto pollens aux Bahamas et à Cuba. La sixième est une effraie géante de Guadeloupe, connue par un seul fragment d'os du pied, décrit en 2022 par une équipe du laboratoire PACEA (CNRS, université de Bordeaux). Ses auteurs restent prudents : l'os est trop incomplet pour dire s'il appartient à une espèce déjà connue, comme T. noeli ou T. ostologa, ou à une espèce encore inédite.
Ces rapaces avaient un menu à leur image : des hutias, de gros rongeurs endémiques dont plusieurs espèces sont éteintes, des rats des rizières géants, des rats épineux et des musaraignes antillaises (Nesophontes), elles aussi disparues. Dans les gîtes de Tyto pollens, les chercheurs du Florida Museum ont parfois trouvé des os de hutias par milliers. La datation de leur disparition reste mal connue. Pour Tyto ostologa, la synthèse des auteurs indique qu'elle a peut-être survécu jusqu'au XVIIIᵉ siècle. L'os de Guadeloupe, lui, provient d'un dépotoir amérindien occupé entre le XIᵉ et le XVIᵉ siècle, daté grâce aux os de rongeurs associés : pour l'équipe bordelaise, l'oiseau a donc pu survivre dans les Petites Antilles jusqu'à l'aube de la colonisation européenne.
Une partie de la presse a résumé l'étude par « l'ADN révèle des chouettes géantes disparues ». C'est inexact. Les chercheurs ont bien tenté d'extraire de l'ADN de cinq os de Tyto ostologa et de trois os de Tyto pollens : aucun n'a donné de résultat, sans doute parce que l'ADN était trop dégradé. Les géantes ne figurent donc pas dans l'arbre de parenté, et on ignore si elles descendent d'une seule colonisation des îles ou de plusieurs. Les os de chouettes qui ont livré de l'ADN sont ceux d'effraies d'Amérique actuelles, et ils sont récents : moins de 220 ans d'après leur datation au carbone 14. Autre nuance, le chiffre de « neuf espèces éteintes » qui circule compte des noms aujourd'hui considérés comme des synonymes ; l'étude elle-même retient six disparitions au rang d'espèce dans les Caraïbes. Enfin, la taille d'un mètre souvent attribuée à Tyto pollens, et l'idée qu'elle ne volait pas, sont des hypothèses anciennes fondées sur des os incomplets : elles ne viennent pas de cette étude, et l'incapacité à voler n'a jamais été démontrée. À ne pas confondre non plus avec la « chouette géante de Cuba » (Ornimegalonyx), d'une autre famille.
Les humains, les rats… et une chouette qui profite
Pourquoi un tel effondrement ? Les auteurs y voient le plus probablement la main de l'homme, arrivé dans les Caraïbes il y a au moins 6 000 ans selon eux. Chasse de la faune endémique, transformation des milieux, introduction d'espèces étrangères comme les rats : les petits mammifères des îles ont disparu en série, et les rapaces spécialisés qui en vivaient avec eux. Prudence toutefois, comme le reconnaît l'étude : faute de dates fiables, les causes précises de chaque extinction restent inconnues.
Le paradoxe est que l'effraie d'Amérique, elle, profite de ce monde transformé. Généraliste, à l'aise près des humains, elle s'est installée à Hispaniola vers le milieu du XXᵉ siècle, où elle chasserait notamment les rats introduits, et niche à Porto Rico depuis 2015 au moins. Elle occupe la place laissée libre par les spécialistes disparus, et pourrait même concurrencer les dernières lignées insulaires.
Aux Bahamas, le folklore de l'île d'Andros parle du chickcharney, un oiseau aux grands yeux qui porte chance ou malheur aux voyageurs. On a souvent proposé qu'il garde le souvenir de Tyto pollens, dont des os ont justement été retrouvés dans un trou bleu d'Andros. C'est une hypothèse séduisante, reprise par le communiqué du musée, mais invérifiable : rien ne prouve que l'oiseau ait survécu jusqu'à l'arrivée des humains sur l'archipel.
Les îles ont payé le plus lourd tribut aux extinctions récentes. Retrouvez sur Mondes Perdus le dodo de l'île Maurice, le phoque moine des Caraïbes, dernier mammifère marin disparu de la région, et le moa de Nouvelle-Zélande, autre géant insulaire victime de l'arrivée des humains.
Berceau puis cimetière : l'histoire des effraies des Caraïbes condense en quelques millions d'années ce que les îles font de mieux et de pire. Elles fabriquent des formes uniques, des géantes comme des naines, puis les perdent dès que l'équilibre est rompu. Les peaux de musée n'ont pas livré l'ADN des géantes, mais elles rappellent qu'une partie de cette diversité survit, fragile, aux Galápagos et dans les Antilles.
Sources
- Zhao, M., Steadman, D. W., LeFebvre, M. J., Guralnick, R. P., Doby, J. R., Allen, J. M. & Oswald, J. A. (2026). « Caribbean Islands facilitated the colonization of Western Hemisphere barn owls, yet experienced rampant extinction ». Proceedings of the Royal Society B 293, 20261022. doi:10.1098/rspb.2026.1022 — y compris les tableaux supplémentaires S2, S4 et S6.
- Suárez, W. & Olson, S. L. (2015). « Systematics and distribution of the giant fossil barn owls of the West Indies (Aves: Strigiformes: Tytonidae) ». Zootaxa 4020, 533-553. doi:10.11646/zootaxa.4020.3.7
- Gala, M., Laroulandie, V. & Lenoble, A. (2022). « Evidence of a Late Holocene giant barn owl (Aves: Strigiformes: Tytonidae) in Guadeloupe ». Journal of Caribbean Ornithology 35, 40-46. doi:10.55431/jco.2022.35.40-46 (PACEA, CNRS / université de Bordeaux)
- Phys.org, d'après le communiqué du Florida Museum of Natural History (20 octobre 2026).