Infernogallus, le petit dinosaure qui mâchait peut-être des fruits
Dans la formation de Hell Creek, celle du T. rex, le premier crâne presque complet d'un cénagnathidé révèle une mâchoire comparable à celle d'un perroquet
Les oviraptorosaures, le groupe auquel appartient l'Oviraptor, ont longtemps intrigué les paléontologues : avec leur bec sans dents, que mangeaient-ils ? Une équipe du Royal Ontario Museum (Toronto) et de l'université Stony Brook (New York) apporte une réponse inattendue dans Nature Communications. Le crâne d'un petit cousin nord-américain, contemporain du Tyrannosaurus rex, suggère une mâchoire faite pour écraser des aliments mous, peut-être des fruits charnus.
Un « poulet de l'enfer » de la taille d'une dinde
Le nom vient du latin : Inferno, l'enfer, en clin d'œil à la formation de Hell Creek (« le ruisseau de l'enfer »), et gallus, le poulet, pour l'allure d'oiseau de l'animal. Le nom d'espèce honore James William Boyd, grand-père de l'un des auteurs, qui lui a donné le goût de la paléontologie. Le surnom de « poulet de l'enfer » avait déjà été donné en 2014 à Anzu wyliei, un autre cénagnathidé de Hell Creek, bien plus grand. Il ne faut pas confondre les deux.
Le spécimen principal a été extrait en juillet 2011 d'un terrain privé du comté de Garfield, dans le Montana, à une quinzaine de mètres sous la limite Crétacé-Paléogène. Il a été préparé par une entreprise privée, puis acquis par le Royal Ontario Museum en 2012. Les auteurs précisent que le scanner a confirmé l'authenticité du crâne. Quatre autres pièces (des mâchoires et des os du palais), trouvées dans le Montana, le Dakota du Sud et le Dakota du Nord, complètent la description. Une partie de ce matériel avait été découverte de façon indépendante par une autre équipe : les deux groupes ont choisi de publier ensemble.
L'animal était petit : la longueur de son fémur, incomplet, est estimée à environ 18,5 cm, contre plus de 50 cm chez Anzu. Ce n'est pourtant pas un jeune. Les coupes d'os montrent des lignes de croissance serrées près de la surface, signe que la croissance était terminée, et un âge d'au moins six ans, probablement sept.
Le premier crâne d'une famille énigmatique
Les cénagnathidés sont des oviraptorosaures surtout nord-américains, aux longues pattes grêles, au squelette très allégé et à la mâchoire inférieure sans dents, longue et basse, creusée de crêtes et de sillons. Ces os fragiles se conservent mal : la famille est surtout connue par des pièces isolées. Jusqu'ici, aucun crâne presque complet et articulé n'avait été trouvé. Celui d'Infernogallus est le premier, et il est étrange.
L'ouverture située derrière l'œil, où passent normalement les muscles qui ferment la mâchoire, est minuscule : environ un quart du diamètre de l'orbite, un cas unique chez les théropodes non aviens selon les auteurs. Le palais est au contraire énorme. Une barre osseuse descend dans la bouche jusqu'à la remplir presque entièrement, et sert d'ancrage aux muscles ptérygoïdiens. L'articulation de la mâchoire forme enfin une crête qui glisse dans une gouttière, comme un rail.
Une mâchoire qui coulisse d'avant en arrière
En reconstituant les muscles en trois dimensions, l'équipe montre que la plupart d'entre eux tiraient la mâchoire vers l'avant et vers l'arrière, et non de haut en bas. D'après la reconstitution numérique de l'articulation, elle pouvait coulisser jusqu'à 15 mm environ, soit 14 % de la longueur du crâne. La morsure verticale devait donc être faible, bien plus faible que chez les autres oviraptorosaures. Pendant ce va-et-vient, les crêtes du bec inférieur venaient frotter contre une saillie du palais, à la manière d'un pilon dans un mortier.
Les auteurs ont comparé ce dispositif à celui de 19 théropodes et oiseaux actuels. Parmi les espèces comparées, son plus proche équivalent vivant est le perroquet de Pesquet (Psittrichas fulgidus), un perroquet de Nouvelle-Guinée qui se nourrit de fruits : il en écrase la pulpe et en rejette les graines. Autre indice, aucune pierre d'estomac (gastrolithe) n'a été trouvée dans le squelette, pourtant articulé avec son panier de côtes ventrales complet. Or beaucoup d'herbivores qui avalent des végétaux coriaces s'en servent pour les broyer.
Des fruits au menu ?
Selon les auteurs, cette anatomie convient mal aux végétaux fibreux, qui exigent des dents ou un gésier, et mal aussi aux aliments durs comme les noix, qui réclament une morsure puissante. Elle conviendrait en revanche à des aliments mous qu'il fallait malgré tout travailler en bouche. D'où l'hypothèse de fruits charnus, sans doute complétés par d'autres parties tendres des plantes.
Le calendrier va dans le même sens. D'après leur arbre de parenté daté, les cénagnathidés apparaissent à l'Aptien-Albien, peu après les premiers fruits des plantes à fleurs. Leur lignée la plus spécialisée naîtrait vers la fin du Santonien ou le début du Campanien, au moment où les fruits charnus, en particulier les drupes (à noyau unique, comme la cerise), deviennent plus gros et plus variés. Le réexamen de Microvenator, le plus ancien cénagnathidé connu, montre déjà une ébauche de ce palais particulier.
Le régime fruitier est une hypothèse, que les auteurs présentent comme telle. Aucun contenu stomacal, aucun pépin fossile ne la confirme. Le rapport de relecture, publié avec l'article, montre qu'un des relecteurs jugeait les conclusions écologiques trop qualitatives. À sa demande, l'équipe a tenté des analyses statistiques : elles classent tous les théropodes dans la catégorie « omnivores », Infernogallus compris, même si c'est lui qui obtient la probabilité la plus forte de relever des « végétaux mous ». Les auteurs les ont jugées peu fiables, faute d'un échantillon suffisant d'oiseaux actuels, et ont préféré l'argument anatomique. Un autre relecteur a rappelé que ces 15 mm sont un maximum permis par les os : les tissus mous devaient réduire le mouvement réel, et les auteurs ont reformulé en « jusqu'à 15 mm ». Enfin, le titre de « dinosaure frugivore » ne vaut pas pour tous les oviraptorosaures : pour les auteurs eux-mêmes, les oviraptoridés d'Asie, au bec plus puissant, étaient plutôt adaptés aux aliments durs, graines ou noix.
Un spécialiste à la veille de l'extinction
La découverte d'un animal aussi petit et aussi spécialisé dans Hell Creek, l'une des formations les plus fouillées au monde, rappelle que les petits dinosaures fragiles sont sous-représentés dans les collections. Les auteurs relèvent aussi un paradoxe. Avec ses 12 kg, son métabolisme sans doute proche de celui des oiseaux et son régime végétal, Infernogallus réunissait plusieurs traits attribués aux oiseaux qui ont survécu à la chute de l'astéroïde. Mais si l'hypothèse alimentaire est juste, il dépendait de la chair des fruits, une ressource saisonnière, plutôt que des graines, qui se conservent. Quand les végétaux se sont effondrés à la fin du Crétacé, cette spécialisation l'a peut-être condamné, comme tous les autres dinosaures non aviens.
Un autre oviraptorosaure célèbre, accusé à tort de voler des œufs : notre fiche sur l'Oviraptor. Et les géants qui partageaient les plaines de Hell Creek avec Infernogallus : le Tyrannosaurus rex et le Triceratops.
Avec Infernogallus, les plaines de Hell Creek gagnent un habitant discret : un oiseau-dinosaure de la taille d'une dinde, qui mastiquait peut-être des fruits à l'ombre des tyrannosaures. Il faudra d'autres indices pour trancher, un contenu stomacal ou des modèles plus poussés de la mastication, mais ce crâne déplace déjà la question du régime de ces animaux, longtemps restée sans réponse.
Sources
- Funston, G. F., Dudgeon, T. W., Simon, D. J., Dufault, D. M., Boyd, C., Fowler, D., Currie, P. J. & Evans, D. C. (2026). « Fruit-eating adaptations in a Late Cretaceous oviraptorosaur (Theropoda) ». Nature Communications. doi:10.1038/s41467-026-78343-w — informations supplémentaires et rapport de relecture publiés avec l'article.
- Phys.org (14 octobre 2026) ; Sci.News (13 octobre 2026).