Argentinosaurus
Argentinosaurus huinculensis — Le plus grand animal qui ait jamais marché sur la Terre
Imaginez un animal aussi long que trois autobus mis bout à bout, plus lourd qu'une douzaine d'éléphants d'Afrique, dont une seule vertèbre dépasse la taille d'un homme adulte. Cet animal a réellement existé : il s'appelle Argentinosaurus, et il est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands — sinon le plus grand — animaux à avoir jamais foulé la surface de la Terre.
Pourtant, paradoxe fascinant : ce colosse est l'un des géants que l'on connaît le plus mal. De toute sa montagne d'ossements, les paléontologues n'ont retrouvé qu'une poignée d'os — quelques vertèbres, des fragments de côtes, un tibia. Tout le reste de sa silhouette démesurée a dû être reconstitué, déduit, calculé. L'histoire de l'Argentinosaurus, c'est celle d'un monstre dont la taille même reste, encore aujourd'hui, un défi pour la science.
Une vertèbre prise pour un tronc d'arbre
L'aventure commence en 1987, dans la province de Neuquén, au cœur de la Patagonie argentine. Un éleveur nommé Guillermo Heredia remarque, dans un coin de son estancia près de la ville de Plaza Huincul, un énorme bloc dressé hors du sol. Il le prend d'abord pour un morceau de bois pétrifié — une méprise compréhensible. Le bloc était en réalité un os : une seule vertèbre fossilisée, presque aussi haute qu'un homme.
Prévenus, les paléontologues comprennent vite l'ampleur de la trouvaille. Une fouille dirigée par le grand spécialiste argentin José Bonaparte exhume plusieurs vertèbres dorsales, des morceaux de sacrum, des côtes et un tibia massif. En 1993, Bonaparte et son collègue Rodolfo Coria décrivent officiellement l'animal et le baptisent Argentinosaurus huinculensis : le « lézard d'Argentine de Huincul ». Le nom, sobre, cache un record : ce sera l'un des plus grands dinosaures jamais nommés.
On a souvent l'impression que les dinosaures géants sont connus par des squelettes complets exposés dans les musées. Pour l'Argentinosaurus, c'est tout l'inverse : on ne possède qu'une douzaine d'os environ, et aucun crâne. Les squelettes montés que l'on admire dans les musées sont en grande partie des reconstitutions, modelées d'après ses cousins titanosaures mieux conservés.
Quelle taille, au juste ?
C'est toute la difficulté — et tout le sel — de l'Argentinosaurus. À partir de ses rares ossements, les chercheurs ont tenté d'extrapoler ses dimensions en le comparant à des sauropodes plus complets. Dès 1993, Bonaparte et Coria avancent une longueur d'environ 30 mètres, avec des membres postérieurs hauts de près de 4,5 m. Les estimations ultérieures situent généralement l'animal entre 30 et 35 mètres de long.
Le poids, lui, est encore plus délicat à établir. Selon les méthodes employées, les estimations s'étalent dans une large fourchette, de 65 à 100 tonnes — l'une des plus citées, fondée sur la robustesse des os, tournant autour de 73 tonnes. Pour donner une idée : c'est le poids d'une douzaine d'éléphants d'Afrique réunis, ou d'un Boeing 737 à vide. Quoi qu'il en soit, l'Argentinosaurus appartient sans conteste au club très fermé des plus grands animaux terrestres de l'histoire de la vie.
Le plus grand de tous ? Un titre disputé
Longtemps, l'Argentinosaurus a régné en maître incontesté sur le palmarès des géants. Mais la Patagonie est une terre à titans, et d'autres prétendants ont depuis émergé du désert. En 2017, la description du Patagotitan, connu par plusieurs squelettes bien plus complets, est venue brouiller les cartes : certains chercheurs y voient un animal de taille équivalente, voire supérieure. D'autres colosses, comme Puertasaurus ou le fantomatique Bruhathkayosaurus, sont parfois cités.
Alors, qui détient le record ? La réponse honnête est : personne ne le sait avec certitude. Le drame de ces classements, c'est qu'ils opposent des animaux connus par des restes très inégaux. L'Argentinosaurus reste pour beaucoup de spécialistes le plus lourd connu, tandis que le Patagotitan, mieux documenté, offre des mesures plus fiables. Comparer ces géants revient un peu à départager des athlètes dont on n'aurait, pour l'un, qu'une chaussure, et pour l'autre, le squelette presque entier.
Estimer la masse d'un dinosaure à partir de quelques os, c'est multiplier les incertitudes. Une petite erreur sur le diamètre d'un fémur ou sur l'épaisseur supposée des chairs se traduit, à cette échelle, par des dizaines de tonnes d'écart. Voilà pourquoi le « plus grand dinosaure » change régulièrement de nom au gré des découvertes et des nouvelles méthodes de calcul.
Vivre à l'échelle du gigantisme
Comme tous les titanosaures, l'Argentinosaurus était un herbivore quadrupède au très long cou et à la longue queue, bâti sur le modèle classique des sauropodes. Mais à sa taille, chaque fonction vitale devenait un défi d'ingénierie. Pour nourrir une telle masse, il devait engloutir des quantités colossales de végétaux chaque jour, fauchant les feuillages à la manière d'une moissonneuse vivante, sans même avoir besoin de mâcher : les plantes fermentaient longuement dans un gigantesque système digestif.
Ses vertèbres, malgré leur taille, étaient en partie creusées de cavités (un système d'allègement hérité des sauropodes, en lien avec des poumons à sacs aériens comme chez les oiseaux) : un compromis ingénieux entre solidité et légèreté, sans lequel l'animal se serait effondré sous son propre poids. Ses os longs, eux, étaient des piliers massifs, dimensionnés pour supporter des charges qu'aucun mammifère n'a jamais portées.
En 2013, une équipe menée par William Sellers (université de Manchester) a numérisé un squelette d'Argentinosaurus et simulé sa locomotion à l'aide d'un puissant modèle informatique. Verdict : l'animal pouvait se déplacer, d'un pas lent et régulier, à environ 2 mètres par seconde (~7 km/h) — la vitesse d'une marche humaine soutenue. Pas question de courir : à cette masse, le moindre faux pas aurait été fatal. « Rien n'a jamais eu de pattes plus grandes et plus puissantes que l'Argentinosaurus », résumait Sellers.
Car le plus vertigineux, dans l'histoire de ces géants, est sans doute leur croissance. Les titanosaures éclosaient d'œufs de la taille d'un ballon, pesant quelques kilos à peine. Pour passer de ce nouveau-né minuscule à un adulte de plusieurs dizaines de tonnes, il fallait grandir des années durant à un rythme prodigieux — un voyage que peu d'individus, sans doute, menaient jusqu'au bout.
La proie des « requins » de Patagonie
Un tel mastodonte n'avait, adulte, presque rien à craindre. Mais sa Patagonie du Crétacé abritait aussi de redoutables prédateurs : les carcharodontosauridés, ces grands théropodes « à dents de requin ». Dans la même Formation de Huincul que l'Argentinosaurus vivait notamment le Mapusaurus, cousin très proche du célèbre Giganotosaurus.
Or le Mapusaurus a été découvert dans un gisement rassemblant plusieurs individus au même endroit — un indice troublant qui a relancé une hypothèse séduisante : et si ces géants chassaient en groupe ? Face à une proie de la taille d'un Argentinosaurus, l'union faisait sans doute la force. Aucun prédateur isolé n'aurait pu abattre un adulte sain ; mais une bande coordonnée pouvait peut-être venir à bout d'un jeune, d'un vieillard ou d'un animal affaibli. L'idée reste débattue, faute de preuve directe, mais elle dessine une image saisissante : des meutes de carnivores géants traquant les plus grands animaux de tous les temps.
Histoire de la découverte
L'éleveur Guillermo Heredia repère, près de Plaza Huincul (Patagonie), un énorme os qu'il prend pour du bois pétrifié — une vertèbre presque aussi haute qu'un homme.
Une fouille dirigée par José Bonaparte dégage vertèbres, sacrum, côtes et tibia du géant.
Bonaparte et Rodolfo Coria décrivent officiellement Argentinosaurus huinculensis — l'un des plus grands dinosaures jamais nommés.
La description du Mapusaurus, prédateur géant trouvé en gisement collectif dans la même région, nourrit l'hypothèse d'une chasse en groupe contre les titanosaures.
William Sellers et son équipe recréent par ordinateur la démarche de l'Argentinosaurus : une marche lente, à ~7 km/h.
La description du Patagotitan, mieux conservé, relance le débat sur l'identité du plus grand dinosaure connu.
L'Argentinosaurus incarne mieux que tout autre une vérité paradoxale de la paléontologie : on peut connaître l'existence d'un animal absolument démesuré tout en ignorant ses contours exacts. Reconstitué à partir d'une poignée d'os, il demeure une silhouette en grande partie déduite, un colosse à compléter. Mais ce flou ne diminue rien à sa grandeur. Qu'il décroche ou non le record absolu, il restera l'un de ces êtres qui repoussent les limites du possible — la preuve vivante que la vie, sur cette planète, a un jour atteint des proportions que plus rien aujourd'hui n'égale.
Sources scientifiques et références
- Bonaparte, J. F., & Coria, R. A. (1993). « Un nuevo y gigantesco saurópodo titanosaurio de la Formación Río Limay (Albiano-Cenomaniano) de la Provincia del Neuquén, Argentina ». Ameghiniana, 30(3), 271–282.
- Mazzetta, G. V., Christiansen, P., & Fariña, R. A. (2004). « Giants and bizarres: body size of some southern South American Cretaceous dinosaurs ». Historical Biology, 16(2–4), 71–83. doi:10.1080/08912960410001715132
- Sellers, W. I., Margetts, L., Coria, R. A., & Manning, P. L. (2013). « March of the Titans: the locomotor capabilities of sauropod dinosaurs ». PLoS ONE, 8(10), e78733. doi:10.1371/journal.pone.0078733
- Carballido, J. L., et al. (2017). « A new giant titanosaur sheds light on body mass evolution among sauropod dinosaurs ». Proceedings of the Royal Society B, 284(1860), 20171219. doi:10.1098/rspb.2017.1219 (description de Patagotitan mayorum)
- Coria, R. A., & Currie, P. J. (2006). « A new carcharodontosaurid (Dinosauria, Theropoda) from the Upper Cretaceous of Argentina ». Geodiversitas, 28(1), 71–118. (description de Mapusaurus roseae)