Paludohadros, l'iguanodontien des marais du Surrey
Exhumé en 2001 dans une carrière d'argile, à une centaine de mètres du célèbre Baryonyx, un squelette rangé au Muséum d'histoire naturelle de Londres devient un genre nouveau
Les dinosaures herbivores à pouce en pique du sud de l'Angleterre ont longtemps été rangés dans deux tiroirs, Iguanodon et Mantellisaurus. Un nouveau nom s'ajoute à la liste : Paludohadros proudlovii, décrit le 26 octobre dans le Journal of Systematic Palaeontology par une équipe du Muséum d'histoire naturelle de Londres (NHM) et de l'université de São Paulo. L'animal vivait il y a environ 125 millions d'années dans les plaines marécageuses de l'actuel Surrey, là même où a été découvert le Baryonyx. Selon ses auteurs, c'est le seul iguanodontien valide signalé à ce jour dans la formation barrémienne de l'argile du Weald (Weald Clay), la couche géologique où il a été trouvé.
Un squelette de briqueterie
Le fossile a été mis au jour en 2001 dans la carrière d'argile de Smokejacks, exploitée par la briqueterie d'Ewhurst, dans le Surrey. Les ouvriers y extraient l'argile du Weald, une épaisse couche de boues déposées au Crétacé inférieur dans des plaines inondables. Donné au Muséum d'histoire naturelle de Londres, le squelette est partiel : il comprend notamment des dents et des os de la mâchoire, des os des membres antérieurs et postérieurs et un os du bassin.
Il a fallu vingt-cinq ans pour qu'il soit décrit et nommé. Ricardo Sacamoto, doctorant entre le NHM et l'université de São Paulo, l'a repris dans le cadre d'une révision des iguanodontiens conservés au musée. En comparant les os à ceux des espèces déjà nommées, son équipe a relevé une combinaison de caractères qui n'appartient à aucune d'elles : des dents de la mâchoire inférieure portant deux crêtes secondaires et des crêtes accessoires en nombre variable, un relief particulier sur l'os arrière de la mâchoire (le surangulaire), une crête sur l'extrémité de l'humérus, un ischion (os du bassin) courbé vers l'arrière et terminé par un « pied » bien marqué, et un tibia orné de bosses près du genou.
Cette révision a eu un effet en cascade. D'après le NHM, plusieurs os isolés récoltés dans la même carrière dès les années 1950 et restés sans attribution précise appartiennent eux aussi à Paludohadros.
Un jeune, et non un adulte
L'animal décrit mesurait environ 5 mètres pour une masse estimée entre 1,5 et 2 tonnes, à peu près celle d'un rhinocéros. Mais le développement de ses os indique qu'il s'agissait probablement d'un jeune. Selon les chercheurs du NHM, l'adulte pouvait atteindre deux fois cette taille, sans que le communiqué précise s'il s'agit de la longueur ou de la masse. C'est une possibilité, et non une mesure.
Le nom de genre associe palus, le marais en latin, et hadros, mot grec qui signifie « robuste » et qui a donné son nom aux hadrosaures. Il rappelle le paysage de l'époque : des plaines basses et boueuses, régulièrement inondées. Le nom d'espèce honore Will Proudlove, ancien employé devenu directeur de la briqueterie, mort à 35 ans l'année précédant la découverte. Sa veuve, Rachael Proudlove, a raconté au musée qu'il guettait les fossiles à chaque couche d'argile retirée.
Le voisin du Baryonyx
La carrière de Smokejacks est déjà célèbre. C'est là qu'en janvier 1983 un collectionneur amateur, William Walker, a trouvé la griffe géante qui allait mener au Baryonyx, le spinosauridé à museau de crocodile. Paludohadros a été exhumé à une centaine de mètres de là, dans la même carrière.
Le rapprochement n'est pas qu'une coïncidence de lieu. L'estomac du Baryonyx contenait des écailles de poisson, mais aussi des os d'un jeune iguanodontien. Faut-il y voir un Paludohadros ? Susannah Maidment, du NHM, coautrice de l'étude, reste prudente : on ne peut pas dire à quelle espèce appartenaient ces os. Le Baryonyx a pu chasser des jeunes ou se nourrir de leurs carcasses ; l'identité de la proie reste ouverte.
Plusieurs titres parlent d'un dinosaure « caché pendant 25 ans » au musée. Le squelette n'était pas perdu : il était conservé dans les collections depuis 2001. Ce qui est neuf, c'est la comparaison détaillée qui permet de le distinguer des espèces déjà nommées. Autre nuance : la taille adulte « deux fois plus grande » est une extrapolation à partir d'un jeune, et l'âge de 125 millions d'années est un ordre de grandeur pour le Barrémien. Enfin, l'article scientifique s'appuie sur un seul squelette partiel et quelques os isolés : la diagnose pourra évoluer si d'autres spécimens sont découverts. Nous n'avons trouvé, à ce jour, aucune réaction publique d'autres paléontologues.
Fin du « tout-Iguanodon »
Pendant plus d'un siècle, presque tous les grands ornithopodes du Crétacé inférieur anglais ont été attribués à l'Iguanodon, le deuxième dinosaure jamais nommé, ou à son cousin plus gracile Mantellisaurus. Les révisions récentes ont multiplié les genres : Brighstoneus en 2021, Comptonatus en 2024 et Istiorachis en 2025, tous trois sur l'île de Wight, dans la formation de Wessex. En 2023, une redescription de Mantellisaurus par des chercheurs du NHM a en outre précisé ce qui le distingue de l'Iguanodon. Paludohadros est le premier de cette série à venir du continent, dans l'argile du Weald.
Dans le bassin du Weald, on connaissait jusqu'ici des iguanodontiens plus anciens de plusieurs millions d'années, datant du Valanginien : Barilium dawsoni, Hypselospinus fittoni et Kukufeldia tilgatensis. Selon les auteurs, Paludohadros est le seul iguanodontien valide signalé à ce jour dans l'argile barrémienne du Weald.
Deux formations, deux époques ?
La découverte soulève une question de calendrier. L'argile du Weald, dans le Surrey et le Sussex, et la formation de Wessex, sur l'île de Wight, sont considérées comme à peu près contemporaines. Or les iguanodontiens décrits dans l'une et l'autre sont des espèces différentes. Les causes possibles sont multiples (milieux, géographie, hasard des découvertes), mais l'équipe de Ricardo Sacamoto envisage notamment que les deux formations ne se soient pas déposées exactement au même moment. L'hypothèse reste à tester par d'autres méthodes de datation, mais elle montre qu'un dinosaure bien décrit peut aussi servir de repère géologique.
Retrouvez sur Mondes Perdus l'Iguanodon, le dinosaure au pouce longtemps planté sur le nez, et le Baryonyx, découvert dans la même carrière de Smokejacks en 1983.
Ricardo Sacamoto poursuit l'inventaire des iguanodontiens du musée. D'autres os rangés depuis des décennies sous les noms d'Iguanodon ou de Mantellisaurus pourraient, selon lui, appartenir à des espèces encore inconnues.
Sources
- Sacamoto, R. J., Lockwood, J. A. F., Langer, M. C., Clark, B., Barrett, P. M., Turner, A. & Maidment, S. C. R. (2026). « A new iguanodontian dinosaur from the Weald Clay Formation (Lower Cretaceous) of Smokejacks Brickworks, southern England ». Journal of Systematic Palaeontology 24(2), 2726221. doi:10.1080/14772019.2026.2726221
- Natural History Museum de Londres, communiqué de presse (27 octobre 2026), repris par Phys.org.
- Sci.News (27 octobre 2026).