Ours des cavernes
Ursus spelaeus — Le colosse qu'on a pris pour un dieu, et qui broutait plus qu'il ne chassait
Un demi-siècle durant, des préhistoriens sérieux ont cru qu'un peuple de chasseurs de la glaciation vénérait un dieu-ours au fond des grottes alpines, empilant crânes et ossements dans des coffres de pierre en son honneur. L'ours des cavernes a longtemps porté cette réputation de totem sacré. La réalité, révélée par la taphonomie, l'analyse isotopique et, plus récemment, l'ADN ancien, est presque plus étonnante : un colosse pesant parfois plus d'une demi-tonne, plus massif que les ours bruns d'Europe, dont l'alimentation était largement végétale — et dont une partie du génome circule encore, aujourd'hui, dans les veines des ours bruns d'Europe.
Un ours plus massif que l'ours brun
Avec des mâles pouvant dépasser 500 à 600 kilogrammes pour environ 1,50 à 1,70 mètre au garrot — et des femelles nettement plus petites, autour de 225 à 250 kilogrammes —, l'ours des cavernes affichait un dimorphisme sexuel très marqué. Dressé sur ses pattes arrière, un grand mâle dominait de très haut un être humain.
Son crâne, à lui seul, suffit à l'identifier : un front bombé en dôme très abrupt, propre à l'espèce, et des molaires postérieures démesurément élargies, à la surface plissée de multiples crêtes — l'exact inverse des dents tranchantes d'un carnivore, et tout l'appareil d'un herbivore façonné pour broyer de grandes quantités de matière végétale coriace.
Un régime longtemps débattu
« Ours des cavernes » évoque un fauve tapi dans l'ombre. La réalité isotopique dit tout autre chose. Depuis les années 1990, les études du rapport isotopique de l'azote (δ15N) dans le collagène osseux — un marqueur classique du niveau trophique d'un animal — montrent chez la plupart des populations européennes des valeurs proches de celles des herbivores stricts de l'époque, très inférieures à celles des grands carnivores contemporains comme le lion des cavernes ou l'hyène des cavernes.
La grotte de Goyet, en Belgique, illustre à elle seule le débat. En 2009, une équipe a examiné au microscope l'usure des dents de 43 ours des cavernes : les micro-rayures et piqûres trahissent, juste avant l'hibernation, un régime varié — végétaux durs, mais aussi sans doute invertébrés, viande ou os —, celui d'un omnivore opportuniste comme les ours actuels à la même saison. En 2016, l'analyse des acides aminés du collagène d'ours de la même grotte — une méthode plus fine que l'azote global — a au contraire conclu à un régime végétal. Les deux résultats ne s'excluent pas forcément : l'usure des dents enregistre les dernières semaines de vie, le collagène des années d'alimentation.
Le tableau reste toutefois nuancé : certaines populations, comme celles de la grotte de Peştera cu Oase en Roumanie, présentent des valeurs isotopiques plus élevées, suggérant une part d'omnivorie occasionnelle — poissons, charognes, voire petites proies. Le consensus actuel n'est donc pas celui d'un régime unique et figé, mais d'une espèce très majoritairement herbivore, avec des variations locales et temporelles selon la disponibilité de la végétation.
Des dortoirs d'hiver, pas des tanières
Les ours des cavernes n'habitaient pas les grottes à l'année : ils s'y réfugiaient pour hiberner, y mettaient bas, et, pour un certain nombre d'entre eux, y mouraient — souvent, pense-t-on, durant leur sommeil hivernal, faute de réserves de graisse suffisantes. Les grandes accumulations d'ossements retrouvées dans des sites comme le Drachenloch (Suisse) ou la grotte Niedźwiedzia (Pologne) ne racontent donc pas une hécatombe, mais une lente sédimentation : à raison d'un ours mort par siècle, quelques dizaines de milliers d'années suffiraient à laisser des centaines de squelettes.
Le mythe du « culte de l'ours » forgé par une fouille de 1917
C'est précisément cette accumulation d'ossements qui a donné naissance à l'une des légendes les plus tenaces de la préhistoire européenne. En 1917, l'archéologue suisse Emil Bächler exhume au Drachenloch (« trou du dragon »), dans les Alpes suisses, des empilements de crânes d'ours des cavernes disposés — selon lui — de façon délibérée, dont un coffret de pierre rempli de crânes tous orientés dans la même direction. Sa conclusion : les Néandertaliens auraient pratiqué un véritable culte de l'ours, un « Höhlenbärenkult » relayé pendant des décennies dans la littérature populaire et même certains ouvrages savants.
Les réexamens ultérieurs — notamment ceux de François-Édouard Koby dans les années 1940-1950, puis la réanalyse complète de Jean-Pierre Jéquier en 1975 — ont démonté la théorie pièce par pièce : fouilles menées par des ouvriers non formés, structures jamais photographiées avant démontage, agencements des ossements parfaitement explicables par l'accumulation naturelle liée à l'hibernation et à la sédimentation des grottes. Au Drachenloch, aucune trace d'outil ni aucune manipulation humaine délibérée n'a pu être confirmée, et le « culte de l'ours » y est aujourd'hui considéré comme un artefact d'interprétation. Cela ne veut pas dire que les humains ne touchaient jamais aux os d'ours : à Chauvet, des ossements ont été déplacés, et un crâne posé sur un bloc de pierre ; en Italie, des restes portent des traces de découpe laissées lors du dépouillement et de la boucherie. Des gestes réels, donc — mais rien qui démontre un culte.
Un sujet rare des grottes ornées… sauf à Chauvet
Si l'ours des cavernes n'a jamais eu de culte avéré, il a bel et bien fasciné les artistes du Paléolithique. L'ours reste pourtant un sujet rare de l'art paléolithique, loin derrière les chevaux et les bisons. La grotte Chauvet, en Ardèche, fait exception : on y compte une quinzaine de figures d'ours, aux côtés des mammouths, lions et rhinocéros laineux qui dominent ses parois.
La grotte recèle même une trace plus intime que la peinture : des creux d'hibernation encore visibles au sol, façonnés par des générations d'ours venus y hiberner. Les datations montrent qu'ours et artistes ont fréquenté la grotte au cours des mêmes millénaires — sans que l'on sache s'ils s'y sont jamais croisés.
Un déclin commencé bien avant le pic du froid
La disparition de l'espèce, elle, coïncide bien avec le grand froid. En 2016, une équipe a combiné plus de 200 datations radiocarbone pour estimer statistiquement la date d'extinction : 26 100 à 24 300 ans avant le présent (ou 27 000 à 26 100 ans si l'on écarte les dates les moins sûres) — au cœur de la phase la plus froide de la dernière glaciation, à l'entrée du dernier maximum glaciaire. Ce n'est qu'une estimation : en Italie, deux ours datés d'environ 24 200 à 23 500 ans montrent que des populations ont pu survivre un peu plus longtemps dans quelques refuges. Mais le déclin, lui, avait commencé bien plus tôt.
L'ADN ancien permet de reconstituer l'évolution de la taille des populations (ici, des lignées maternelles). Il montre un déclin amorcé quelque 25 000 ans avant l'extinction, alors que les ours bruns voisins restaient stables (Stiller et al., 2010). Pour cette équipe, ni le climat ni la chasse ne suffisent seuls : la concurrence des humains pour les grottes d'hibernation a pu peser. Une analyse plus large, en 2019, situe la chute la plus marquée vers 40 000 ans, au moment où Homo sapiens se répand en Europe. D'autres chercheurs insistent sur le refroidissement, qui réduisait la végétation dont dépendait ce gros mangeur de plantes. Le débat reste ouvert, et les causes du début du déclin ne sont pas forcément celles de la fin.
Il n'a pas tout à fait disparu
Le dernier chapitre de l'histoire n'a été écrit qu'en 2018. En séquençant le génome de plusieurs ours des cavernes fossiles — un groupe que beaucoup d'auteurs divisent aujourd'hui en plusieurs lignées, voire espèces, réunies sous le nom d'Ursus spelaeus au sens large —, une équipe dirigée par Axel Barlow a découvert que ces ours s'étaient hybridés avec l'ours brun (Ursus arctos) pendant le Pléistocène — et que des fragments de son ADN circulent encore aujourd'hui dans le génome de tous les ours bruns vivants étudiés, à hauteur de 0,9 à 2,4 % de leur patrimoine génétique.
Le pool génétique d'une espèce éteinte continue de vivre dans le génome d'une espèce actuelle. — Synthèse des conclusions de Barlow et al., Nature Ecology & Evolution, 2018
L'ours des cavernes n'est donc pas seulement un fossile figé dans les moraines glaciaires : une part de lui, minuscule mais bien réelle, continue de dormir chaque hiver dans les tanières des ours bruns d'aujourd'hui.
Un colosse mal nommé
« Ours des cavernes » sonne comme le nom d'un prédateur mythique. C'était en réalité un ours au régime surtout végétal, un animal dont on a longtemps surestimé la férocité — et le mysticisme qui l'entourait — avant que les isotopes, la taphonomie et l'ADN ancien ne le ramènent, dôme crânien et molaires plissées à l'appui, à ce qu'il était vraiment : un géant surtout végétarien, disparu, mais jamais totalement effacé.
Sources scientifiques et références
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