Megalosaurus
Megalosaurus bucklandii — Le tout premier dinosaure
Avant Tyrannosaurus, avant le Vélociraptor, avant même que le mot « dinosaure » n'existe, il y eut Megalosaurus. En 1824, le révérend et géologue William Buckland présentait à la Société géologique de Londres les ossements d'un reptile gigantesque trouvés dans une carrière de l'Oxfordshire. Sans le savoir, il venait de donner un nom au tout premier dinosaure de l'histoire des sciences — dix-huit ans avant que Richard Owen n'invente le terme « Dinosauria ».
Megalosaurus bucklandii n'est pas le plus grand, ni le plus spectaculaire des dinosaures. Mais il est le fondateur : l'animal par lequel toute la discipline a commencé. Son histoire, faite d'une mâchoire fossile, d'une erreur de sculpture célèbre, d'une apparition chez Charles Dickens et d'un siècle et demi de confusion taxonomique, raconte à elle seule comment l'humanité a appris à reconnaître les dinosaures.
Le fossile qui a tout commencé
Une mâchoire venue de Stonesfield
Dès les années 1810, des ossements énormes étaient extraits des carrières de calcaire de Stonesfield, près d'Oxford. Une portion de mâchoire inférieure, hérissée de dents recourbées et tranchantes, parvint entre les mains de William Buckland, premier professeur de géologie de l'université d'Oxford. Conseillé par le grand anatomiste français Georges Cuvier, Buckland comprit qu'il avait affaire à un reptile carnivore de taille colossale, sans équivalent vivant.
Le 20 février 1824, il présenta sa Notice sur le Megalosaurus, ou grand lézard fossile de Stonesfield devant la Société géologique de Londres. C'était la première description scientifique formelle d'un dinosaure non-aviaire. Le nom de genre — du grec megas, « grand », et sauros, « lézard » — avait été suggéré quelques années plus tôt ; le nom d'espèce, bucklandii, lui fut dédié en 1827 par Gideon Mantell, le découvreur de l'Iguanodon. Détail savoureux : les superbes planches de la mâchoire furent dessinées par Mary Morland, future épouse de Buckland et illustratrice de talent.
Megalosaurus bucklandii est le premier genre de dinosaure à avoir été valablement nommé, en 1824. Il précède de trois ans la « dent d'iguane » de Mantell (1825) et de dix-huit ans l'invention même du mot « dinosaure » par Richard Owen (1842). Toute la paléontologie des dinosaures découle, d'une certaine manière, de cette mâchoire de l'Oxfordshire.
Avant même le mot « dinosaure »
Quand Buckland décrivit son Megalosaurus, la notion de dinosaure n'existait pas. Il fallut attendre 1842 pour que l'anatomiste britannique Richard Owen, frappé par les points communs entre trois reptiles fossiles géants, crée le groupe des Dinosauria — les « terribles lézards ». Ces trois genres fondateurs étaient le Megalosaurus de Buckland, l'Iguanodon de Mantell et l'Hylaeosaurus. Le Mégalosaure, premier nommé, devint ainsi l'une des trois pierres angulaires d'une science toute neuve.
« Autant de boue dans les rues que si les eaux venaient à peine de se retirer de la surface de la terre, et il ne serait pas étonnant d'y rencontrer un Megalosaurus, long de quelque douze mètres, se dandinant comme un lézard éléphantesque en haut de Holborn Hill. » — Charles Dickens, La Maison d'Âpre-Vent (Bleak House), 1852 — première apparition d'un dinosaure dans la littérature
Un géant mal imaginé
Le quadrupède du Crystal Palace
Faute de squelette complet, les premiers savants se trompèrent lourdement sur l'allure du Mégalosaure. En 1854, le sculpteur Benjamin Waterhouse Hawkins, sous la direction de Richard Owen, érigea dans le parc du Crystal Palace, à Londres, les toutes premières statues de dinosaures au monde. Leur Megalosaurus y est figuré en lourd quadrupède trapu, doté d'une bosse dorsale — une sorte de gros mammifère reptilien, à mille lieues du véritable théropode bipède. Comme l'Iguanodon à corne nasale exposé juste à côté, c'est aujourd'hui une erreur célèbre, précieux témoin de l'état des connaissances de l'époque.
Quelques années plus tôt déjà, Charles Dickens avait immortalisé l'animal en ouvrant son roman La Maison d'Âpre-Vent (1852) sur l'image d'un Mégalosaure remontant une rue boueuse de Londres — la toute première apparition d'un dinosaure dans la littérature mondiale. Le « grand lézard » de Buckland était devenu, en quelques décennies, une figure populaire.
La toute première illustration connue d'un os de dinosaure remonte à 1677 : dans son Histoire naturelle de l'Oxfordshire, Robert Plot figura l'extrémité d'un fémur géant — en réalité un os de Mégalosaure — qu'il prit pour celui d'un géant humain. En 1763, Richard Brookes reproduisit l'image sous la légende « Scrotum humanum », tant la pièce, avec ses deux condyles arrondis, évoquait une anatomie humaine. Le premier fossile de dinosaure jamais dessiné fut donc d'abord pris pour les attributs d'un colosse.
Le « taxon-poubelle » de la paléontologie
Être le premier dinosaure nommé eut un revers inattendu. Pendant près de cent cinquante ans, dès qu'un grand théropode mal connu était mis au jour quelque part dans le monde, on le rangeait par commodité dans le genre Megalosaurus. Le nom devint un véritable « taxon-poubelle » : des dizaines d'espèces, venues d'Europe, d'Afrique ou d'Amérique, y furent entassées sans réelle parenté. Des animaux aussi différents que Dilophosaurus, Ceratosaurus, Carcharodontosaurus ou encore Proceratosaurus ont un jour porté l'étiquette « Megalosaurus ».
Il a fallu la paléontologie moderne pour faire le tri. Aujourd'hui, le genre Megalosaurus est restreint à une seule espèce valide, M. bucklandii, connue uniquement du Jurassique moyen d'Angleterre. Toutes les autres « espèces de Mégalosaure » ont été réattribuées à des genres distincts. Ce nettoyage taxonomique illustre une vertu de la science : sa capacité à corriger ses propres approximations, même les plus anciennes.
Le vrai Megalosaurus
Débarrassé de ses faux cousins, le véritable Megalosaurus bucklandii se laisse enfin décrire. C'était un grand théropode bipède du Jurassique moyen (étage Bathonien, il y a environ 166 millions d'années), long de sept à neuf mètres et pesant de l'ordre d'une tonne. Robuste, doté de mâchoires puissantes garnies de dents recourbées en lame de couteau et de bras vigoureux à trois doigts griffus, il comptait parmi les plus grands prédateurs de l'Angleterre jurassique, qui n'était alors qu'un archipel d'îles tropicales bordant la mer.
Sur le plan de la parenté, Megalosaurus donne son nom à la famille des mégalosauridés et à la super-famille des Megalosauroidea — un grand rameau de théropodes qui inclut aussi les spinosauridés au museau de crocodile, comme le Baryonyx et le Spinosaurus. Le fondateur de la paléontologie des dinosaures se trouve ainsi être un lointain parent des fameux dinosaures-pêcheurs.
Robert Plot illustre un fémur géant (en réalité de Mégalosaure) dans son Histoire naturelle de l'Oxfordshire — la première image connue d'un os de dinosaure.
William Buckland décrit le Megalosaurus devant la Société géologique de Londres : premier dinosaure scientifiquement nommé.
Gideon Mantell établit le nom d'espèce Megalosaurus bucklandii, en hommage à Buckland.
Richard Owen crée le groupe des Dinosauria, fondé sur trois genres : Megalosaurus, Iguanodon et Hylaeosaurus.
Charles Dickens cite le Mégalosaure dans Bleak House (1852) ; Hawkins et Owen érigent la statue du Crystal Palace (1854), un quadrupède à bosse aujourd'hui célèbre pour son inexactitude.
La révision taxonomique restreint Megalosaurus à la seule espèce M. bucklandii du Jurassique moyen anglais.
L'héritage du premier dinosaure
Deux siècles après sa description, Megalosaurus bucklandii demeure une figure singulière : célèbre non pour ce qu'il était, mais pour ce qu'il a permis. Premier dinosaure nommé, pilier du concept de Dinosauria, héros involontaire d'un roman de Dickens et d'une statue erronée, « taxon-poubelle » enfin réhabilité — il condense à lui seul deux cents ans d'histoire de la paléontologie, avec ses élans, ses erreurs et ses corrections.
En 2024, le monde scientifique a célébré le bicentenaire de sa description. Le « grand lézard » de Stonesfield rappelle que toute grande aventure a un commencement modeste : ici, une mâchoire brisée dans une carrière de l'Oxfordshire, et la curiosité d'un révérend géologue qui sut y lire un monde disparu.
Sources scientifiques et références
- Buckland, W. (1824). Notice on the Megalosaurus or great Fossil Lizard of Stonesfield. Transactions of the Geological Society of London, 2(1), 390–396.
- Owen, R. (1842). Report on British Fossil Reptiles, Part II. Report of the British Association for the Advancement of Science, 60–204 (création des Dinosauria).
- Benson, R. B. J. (2010). A description of Megalosaurus bucklandii (Dinosauria: Theropoda) from the Bathonian of the UK and the relationships of Middle Jurassic theropods. Zoological Journal of the Linnean Society, 158(4), 882–935.
- Benson, R. B. J., Barrett, P. M. et al. (2008). The taxonomic status of Megalosaurus bucklandii. Palaeontology, 51(2), 419–424.
- Naish, D., & Martill, D. M. (2007). Dinosaurs of Great Britain and the role of the Geological Society of London. Journal of the Geological Society, 164(3), 493–510.
- Dickens, C. (1852). Bleak House, chapitre 1.