Animaux disparus

Huia

Heteralocha acutirostris — L'oiseau aux deux becs

Oiseau · Passériformes · Nouvelle-Zélande (Île du Nord) · Disparu vers 1907

Couple de Huia perché : mâle au bec court et droit, femelle au bec long et fortement courbé, plumage noir lustré, caroncules orange, queue à bande blanche
Couple de Huia (Heteralocha acutirostris) : le mâle (bec court et droit) et la femelle (bec long et courbé), au plumage noir lustré, aux caroncules orange et à la queue terminée de blanc. Illustration générée par IA d'après les planches d'époque.

Dans les forêts humides de l'Île du Nord de Nouvelle-Zélande vivait un oiseau noir au reflet vert, à la queue ourlée de blanc et aux caroncules orange vif. La Huia — Heteralocha acutirostris — était si singulière que, longtemps, on crut que le mâle et la femelle appartenaient à deux espèces différentes : lui portait un bec court, droit et robuste ; elle, un bec long, fin et arqué comme une faucille. Aucun autre oiseau au monde ne présente une telle différence de bec entre les sexes.

Vénérée par les Māori comme un trésor sacré, dépecée par les collectionneurs européens, victime d'une mode de plumes lancée par un prince, la Huia a disparu en l'espace de quelques décennies. Sa dernière observation fiable remonte au 28 décembre 1907. Son histoire mêle l'émerveillement scientifique, la spiritualité d'un peuple et la brutalité d'une extinction annoncée.

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Deux becs pour un couple

Le dimorphisme le plus extrême du monde aviaire

La Huia détient un record absolu : celui du plus grand dimorphisme de bec jamais observé chez un oiseau. Le bec du mâle, court (environ 6 cm), droit et puissant, fonctionnait comme un ciseau à bois ; celui de la femelle, près de deux fois plus long (environ 10 cm), mince et nettement recourbé, était une sonde flexible. La différence était si marquée que l'ornithologue John Gould, en 1837, décrivit d'abord les deux sexes comme deux espèces distinctes.

À quoi servait cette divergence ? Selon l'hypothèse classique du naturaliste Walter Buller (1888), le couple exploitait le bois mort de façon complémentaire : le mâle attaquait et brisait l'écorce et le bois pourri pour déloger les grosses larves de huhu (un coléoptère), tandis que la femelle glissait son long bec dans les galeries sinueuses que le ciseau du mâle ne pouvait atteindre. Cette idée de « repas partagé » reste séduisante, même si certains chercheurs la jugent aujourd'hui partiellement idéalisée — la spécialisation alimentaire des deux sexes ayant pu être plus indépendante que vraiment coopérative.

Planche de Keulemans montrant un Huia mâle au bec court, une femelle au bec long courbé, et un rare individu blanc
Huia peints par J. G. Keulemans pour A History of the Birds of New Zealand de Walter Buller (1888). À gauche le mâle (bec court), au centre la femelle (bec long et courbé) ; à droite, un rare individu albinos. Domaine public.
🔬 Le saviez-vous — Deux outils, un seul oiseau

Cette spécialisation poussée signifie que mâle et femelle n'exploitaient pas tout à fait la même nourriture ni les mêmes recoins de la forêt. Une telle « division du travail » morphologique entre les sexes est unique chez les oiseaux. Elle a aussi un revers : un couple dépendait étroitement de la forêt mature et de ses arbres morts — un habitat précisément voué à disparaître sous la hache des colons.

L'oiseau sacré des Māori

Bien avant l'arrivée des Européens, la Huia occupait une place éminente dans la culture māori. L'oiseau était tapu (sacré), et ses longues plumes caudales noires à pointe blanche comptaient parmi les ornements les plus précieux. Réservées aux personnes de haut rang — chefs, guerriers, dignitaires —, elles se portaient dans la chevelure lors des grandes occasions et se transmettaient comme des marques de prestige.

Si rares et si recherchées qu'on les conservait dans des coffrets sculptés spécialement dédiés, les waka huia — littéralement « réceptacles à plumes de huia » —, suspendus aux poutres des maisons pour les tenir hors de portée. Échangées en signe d'amitié ou de respect, ces plumes scellaient des alliances. La Huia n'était pas un simple oiseau : c'était un trésor vivant, un taonga.

La plume fatale

Couple de Huia se nourrissant sur un tronc moussu dans une forêt indigène de Nouvelle-Zélande, le mâle perçant le bois, la femelle sondant une galerie
Un couple de Huia se nourrissant de concert sur un tronc en décomposition d'une forêt de l'Île du Nord — le mâle ouvrant le bois, la femelle sondant les galeries de sa faucille.

En 1901, lors de sa visite en Nouvelle-Zélande, le duc d'York — futur roi George V — se vit offrir une plume de Huia par une personnalité māori, qui la glissa dans le ruban de son chapeau en signe d'honneur. Les photographies du prince ainsi coiffé firent le tour de l'Empire, à une époque où la mode des plumes, des oiseaux empaillés et des « curiosités naturelles » battait son plein. La demande explosa : plumes, becs et oiseaux entiers s'arrachaient à prix d'or pour orner chapeaux et broches.

À cette frénésie s'ajoutaient des forces déjà à l'œuvre : le défrichement massif des forêts de plaine de l'Île du Nord, et les prédateurs introduits — rats, chats, hermines — contre lesquels un oiseau au vol médiocre, sautillant de branche en branche, était sans défense. Pis encore, la Huia vivait en couples fidèles toute leur vie et répondait à un sifflement imité de son cri : les chasseurs n'avaient qu'à l'appeler pour faire venir l'oiseau — et souvent son partenaire, qui se montrait à son tour.

« Le mâle attaquait les portions les plus décomposées du bois, en délogeant ses proies à coups de ciseau, tandis que la femelle sondait de son long bec souple les galeries où la dureté de la matrice résistait à l'outil du mâle. » — Walter Buller, A History of the Birds of New Zealand (1888), décrivant un couple de Huia en captivité

Le dernier chant

Le déclin fut foudroyant. Malgré une tentative tardive de protection — une réserve fut envisagée, des battues interdites —, les mesures arrivèrent trop tard et ne furent guère appliquées. La dernière observation tenue pour fiable date du 28 décembre 1907, lorsque W. W. Smith aperçut trois Huia dans la chaîne de Tararua. Des témoignages non confirmés se prolongèrent jusque dans les années 1920, mais l'oiseau aux deux becs avait, de fait, disparu.

⚠ Causes de l'extinction

La Huia cumula toutes les pressions : un habitat forestier détruit, des prédateurs introduits face auxquels elle était naïve, une chasse intense pour ses plumes sacrées puis pour la mode européenne, et la voracité des collectionneurs de musées, qui se disputaient les spécimens d'un oiseau qu'ils savaient condamné. Sa fidélité de couple et sa réponse au sifflement la rendaient tragiquement facile à capturer. En une génération, le trésor des forêts néo-zélandaises s'éteignit.

Ce qu'il nous reste

Il ne subsiste de la Huia que des peaux et des squelettes dispersés dans les musées du monde, quelques plumes devenues inestimables — l'une d'elles s'est vendue aux enchères pour une somme record —, et l'iconographie de Keulemans. Les analyses moléculaires menées sur ces spécimens ont confirmé sa place parmi les Callaeidae, la petite famille des cratéropes de Nouvelle-Zélande, dont survivent encore le kōkako et le tīeke.

Comme la Conure de Caroline, fauchée elle aussi par la mode des plumes, ou comme le moa, la Huia est devenue un symbole. En Nouvelle-Zélande, elle incarne à la fois la beauté perdue des forêts anciennes et la mémoire d'un peuple qui la tenait pour sacrée. Son nom et son image demeurent omniprésents — sur les billets, dans l'art, dans la langue — rappel silencieux que certaines pertes sont irréversibles.

1837

John Gould décrit la Huia ; mâle et femelle, aux becs si différents, sont d'abord pris pour deux espèces distinctes.

1888

Walter Buller publie ses observations sur le « repas partagé » du couple et fait illustrer l'oiseau par J. G. Keulemans.

1901

Le duc d'York (futur George V) arbore une plume de Huia à son chapeau : la mode s'empare de l'oiseau et la chasse s'intensifie.

28 décembre 1907

Dernière observation fiable de Huia, dans la chaîne de Tararua (Île du Nord).

Années 1920

Derniers témoignages non confirmés ; l'espèce est considérée comme éteinte.

L'héritage de l'oiseau aux deux becs

La Huia restera l'un des exemples les plus frappants de ce que l'évolution peut inventer — deux becs pour une seule espèce — et de la vitesse à laquelle l'homme peut l'effacer. En quelques décennies, un oiseau façonné par des millions d'années d'adaptation, et révéré par tout un peuple, a été réduit à des plumes sous verre et à des peintures.

Son souvenir nourrit aujourd'hui la conscience écologique néo-zélandaise et les grands programmes de restauration des forêts et d'éradication des prédateurs introduits. La Huia ne reviendra pas ; mais en rappelant ce qu'elle fut, elle aide peut-être à sauver ceux qui, comme le kōkako, chantent encore.

Sources scientifiques et références

  • Buller, W. L. (1888). A History of the Birds of New Zealand (2ᵉ éd.). Londres.
  • Moorhouse, R. J. (1996). The extraordinary bill dimorphism of the huia (Heteralocha acutirostris): sexual selection or intersexual competition? Notornis, 43, 19–34.
  • Lambert, D. M. et al. (2009). Mitochondrial DNA and the molecular ecology of the extinct New Zealand huia. Quaternary Science Reviews / PLoS ONE.
  • Jamieson, I. G., & Spencer, H. G. (1996). The bill and foraging behaviour of the huia. Notornis.
  • Phillipps, W. J. (1963). The Book of the Huia. Whitcombe & Tombs, Christchurch.
  • BirdLife International (2016). Heteralocha acutirostris. Liste rouge de l'UICN des espèces menacées.