Animaux disparus

Huia

Heteralocha acutirostris — L'oiseau aux deux becs

Oiseau · Passériformes · Nouvelle-Zélande (Île du Nord) · Disparu au début du XXᵉ siècle

Couple de Huia perché : mâle au bec court et à peine courbé, femelle au bec long et fortement courbé, plumage noir lustré, caroncules orange, queue à bande blanche
Couple de Huia (Heteralocha acutirostris) : le mâle (bec court, épais, à peine courbé) et la femelle (bec long et fortement arqué), au plumage noir lustré, aux caroncules orange et à la queue terminée de blanc. Illustration générée par IA d'après les planches d'époque.

Dans les forêts humides de l'Île du Nord de Nouvelle-Zélande vivait un oiseau noir au reflet vert, à la queue ourlée de blanc et aux caroncules orange vif. La Huia — Heteralocha acutirostris — était si singulière que, longtemps, on crut que le mâle et la femelle appartenaient à deux espèces différentes : lui portait un bec court, robuste et à peine incurvé ; elle, un bec long, fin et arqué comme une faucille. Aucun autre oiseau au monde ne présente une telle différence de bec entre les sexes.

Vénérée par les Māori comme un trésor sacré, dépecée par les collectionneurs européens, victime d'une mode de plumes lancée par un prince, la Huia a disparu en l'espace de quelques décennies. La dernière observation communément admise est datée de 1907 — une date dont la fiabilité a été démontée en 2017. Son histoire mêle l'émerveillement scientifique, la spiritualité d'un peuple et la brutalité d'une extinction annoncée.

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Deux becs pour un couple

Le dimorphisme le plus extrême du monde aviaire

La Huia détient un record absolu : celui du plus grand dimorphisme de bec jamais observé chez un oiseau. Le bec du mâle, court (54 à 60 mm), épais et à peine incurvé, fonctionnait comme un ciseau à bois ; celui de la femelle, une fois et demie à deux fois plus long (85 à 104 mm), mince et nettement recourbé, était une sonde flexible. La différence était si marquée que l'ornithologue John Gould, en 1837, décrivit les deux sexes comme deux espèces distinctes — dans une seule et même publication : Neomorpha acutirostris pour la femelle, N. crassirostris pour le mâle.

À quoi servait cette divergence ? Tout part d'un seul couple, celui que le naturaliste Walter Buller garda en cage et décrivit en 1888 : le mâle attaquait et brisait le bois pourri pour déloger les grosses larves de huhu (un coléoptère), tandis que la femelle glissait son long bec dans les galeries sinueuses que le ciseau du mâle ne pouvait atteindre. L'image d'un « repas partagé » a fait fortune — mais Buller lui-même la récusa dès 1895, quand un vulgarisateur en fit une épouse venant en aide à son mari : il avait noté que la femelle gardait pour elle ce qu'elle prélevait. Les révisions modernes lui donnent raison : rien ne prouve une véritable coopération, et la division des becs s'explique plus simplement par une réduction de la concurrence alimentaire entre les deux sexes.

Planche de Keulemans montrant un Huia mâle au bec court, une femelle au bec long courbé, et un rare individu blanc
Huia peints par J. G. Keulemans pour A History of the Birds of New Zealand de Walter Buller (1888). À gauche le mâle (bec court et épais), au centre la femelle (bec long et arqué) ; à droite, un rare individu albinos. Domaine public.
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L'idée d'une spécialisation alimentaire a fini par être testée : des isotopes mesurés en 2022 sur les plumes de spécimens de musée montrent que mâles et femelles occupaient des niches alimentaires distinctes mais largement chevauchantes, et se situaient au même niveau dans la chaîne alimentaire. Ils ne mangeaient donc pas des proies fondamentalement différentes — ils les cherchaient autrement, et pas tout à fait aux mêmes recoins du bois. D'autres oiseaux répartissent ainsi leurs becs entre mâle et femelle — l'irrisor moqueur africain, le trembleur brun des Petites Antilles, certains paradisiers, plusieurs pics : ce n'est donc pas le principe qui est unique chez la Huia, mais son amplitude, sans équivalent connu. Reste que la femelle était, à elle seule, la seule sondeuse spécialisée du bois de toute l'avifaune néo-zélandaise — une place étroite, dans une forêt mature que la hache des colons allait faire reculer.

L'oiseau sacré des Māori

Bien avant l'arrivée des Européens, la Huia occupait une place éminente dans la culture māori. L'oiseau était tapu (sacré), et ses longues plumes caudales noires à pointe blanche comptaient parmi les ornements les plus précieux. Réservées aux personnes de haut rang — chefs, guerriers, dignitaires —, elles se portaient dans la chevelure lors des grandes occasions et se transmettaient comme des marques de prestige.

Si rares et si recherchées qu'on les conservait dans des coffrets sculptés spécialement dédiés, les waka huia — littéralement « réceptacles à plumes de huia » —, suspendus aux poutres des maisons pour les tenir hors de portée. Échangées en signe d'amitié ou de respect, ces plumes scellaient des alliances. La Huia n'était pas un simple oiseau : c'était un trésor vivant, un taonga.

La plume fatale

Couple de Huia se nourrissant sur un tronc moussu dans une forêt indigène de Nouvelle-Zélande, le mâle perçant le bois, la femelle sondant une galerie
La scène classique, telle que Buller la décrivit en 1888 : sur un tronc en décomposition d'une forêt de l'Île du Nord, le mâle ouvre le bois pendant que la femelle sonde les galeries de sa faucille. Reconstitution d'une hypothèse, non d'un comportement démontré : les deux oiseaux se nourrissaient plus probablement chacun pour soi.

En 1901, lors de sa visite en Nouvelle-Zélande, le duc d'York — futur roi George V — se vit offrir une plume de Huia par une personnalité māori, qui la glissa dans le ruban de son chapeau en signe d'honneur. Les photographies du prince ainsi coiffé firent le tour de l'Empire, à une époque où la mode des plumes, des oiseaux empaillés et des « curiosités naturelles » battait son plein. La demande explosa : plumes, becs et oiseaux entiers s'arrachaient à prix d'or pour orner chapeaux et broches.

À cette frénésie s'ajoutaient des forces déjà à l'œuvre : les prédateurs introduits — rats, chats, hermines — contre lesquels un oiseau au vol médiocre, sautillant de branche en branche, était sans défense, et le défrichement des forêts de plaine de l'Île du Nord. Pis encore, la Huia vivait en couples monogames — sa longévité et la durée réelle de ces liens nous échappent — et répondait à un sifflement imité de son cri : les chasseurs n'avaient qu'à l'appeler pour faire venir l'oiseau — et souvent son partenaire, qui se montrait à son tour.

« Le mâle attaquait toujours les portions les plus décomposées du bois, délogeant sa proie à coups de ciseau, à la manière de certains pics, tandis que la femelle sondait de son long bec souple les autres loges, là où la dureté du bois environnant résistait au ciseau de son compagnon. […] J'ai cependant remarqué que la femelle s'appropriait toujours les morceaux ainsi obtenus. » — Walter Buller, A History of the Birds of New Zealand (1888), vol. I, p. 10, à propos d'un couple de Huia qu'il gardait en cage — traduction maison

Le dernier chant

Le déclin fut foudroyant. L'oiseau fut légalement protégé dès les années 1890 et des transferts vers les réserves insulaires de Kapiti et de Little Barrier furent projetés — mais les lois ne furent guère appliquées, les transferts jamais réalisés, et une seule plume caudale pouvait alors valoir une semaine de salaire. Pendant un siècle, la dernière observation « officielle » fut celle de W. W. Smith, datée du 28 décembre 1907 dans la chaîne de Tararua. En 2017, l'historien Ross Galbreath a remonté la chaîne des sources : cette date et ce décompte de trois oiseaux ne viennent pas de Smith, mais d'un article de 1923 rédigé quinze ans après les faits. Les lettres que Smith lui-même adressait aux journaux en décembre 1907 parlent d'un couple, aperçu « récemment » au cours d'une exploration de plusieurs jours, sans plus de précision — et rien n'indique qu'il ait pu se trouver dans les Tararua ce 28 décembre. L'observation fondatrice rejoint donc, selon Galbreath, la catégorie des témoignages non confirmés. Des signalements se sont prolongés jusque dans les années 1920, et il est probable que quelques Huia aient survécu jusque-là ; mais l'oiseau aux deux becs avait, de fait, disparu.

⚠ Causes de l'extinction

La Huia cumula les pressions, dont le poids respectif reste discuté : des prédateurs introduits face auxquels elle était naïve — la cause aujourd'hui jugée principale —, une chasse intense pour ses plumes sacrées puis pour la mode européenne, la voracité des collectionneurs de musées, qui se disputaient les spécimens d'un oiseau qu'ils savaient condamné, et le recul de la forêt, qui a sans doute surtout rétréci son aire. Sa vie en couple et sa réponse au sifflement la rendaient tragiquement facile à capturer. En une génération, le trésor des forêts néo-zélandaises s'éteignit.

Ce qu'il nous reste

Il ne subsiste de la Huia que des peaux et des squelettes dispersés dans les musées du monde, quelques plumes devenues inestimables — l'une d'elles est partie pour 46 521 dollars néo-zélandais en mai 2024, record du monde pour une plume —, et l'iconographie de Keulemans. Ces spécimens ont livré deux résultats. L'ADN, d'abord, a montré que quatre femelles sexées génétiquement avaient un bec court : le dimorphisme n'apparaissait donc pas à la naissance, mais se creusait à mesure que l'oiseau grandissait. Les génomes complets, ensuite, ont résolu en 2022 l'arbre de la petite famille des Callaeidae, les oiseaux à caroncules de Nouvelle-Zélande : la Huia est la sœur du tīeke, dont elle s'est séparée il y a environ 5 millions d'années, le kōkako divergeant un peu plus tôt. Son bec extravagant s'est donc façonné en un laps de temps très court à l'échelle de l'évolution.

Comme la Conure de Caroline, fauchée elle aussi par la mode des plumes, ou comme le moa, la Huia est devenue un symbole. En Nouvelle-Zélande, elle incarne à la fois la beauté perdue des forêts anciennes et la mémoire d'un peuple qui la tenait pour sacrée. Son nom et son image demeurent omniprésents — une femelle de Huia a figuré sur la pièce de six pence de 1933 à 1965, et l'oiseau hante l'art et la langue — rappel silencieux que certaines pertes sont irréversibles.

1837

John Gould décrit la Huia ; mâle et femelle, aux becs si différents, sont d'abord pris pour deux espèces distinctes.

1888

Walter Buller publie ses observations sur le « repas partagé » du couple et fait illustrer l'oiseau par J. G. Keulemans.

1901

Le duc d'York (futur George V) arbore une plume de Huia à son chapeau : la mode s'empare de l'oiseau et la chasse s'intensifie.

1905-1907

W. W. Smith aperçoit un couple de Huia dans les Tararua — l'observation longtemps donnée pour la dernière ; la date précise du 28 décembre 1907, popularisée en 1923, a été réfutée en 2017.

Années 1920

Derniers témoignages non confirmés ; l'espèce est considérée comme éteinte.

L'héritage de l'oiseau aux deux becs

La Huia restera l'un des exemples les plus frappants de ce que l'évolution peut inventer — deux becs pour une seule espèce — et de la vitesse à laquelle l'homme peut l'effacer. En quelques décennies, un oiseau façonné par des millions d'années d'adaptation, et révéré par tout un peuple, a été réduit à des plumes sous verre et à des peintures.

Son souvenir nourrit aujourd'hui la conscience écologique néo-zélandaise et les grands programmes de restauration des forêts et d'éradication des prédateurs introduits. La Huia ne reviendra pas ; mais en rappelant ce qu'elle fut, elle aide peut-être à sauver ceux qui, comme le kōkako, chantent encore.

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Sources scientifiques et références

  • Buller, W. L. (1888). A History of the Birds of New Zealand (2ᵉ éd.). Londres.
  • Moorhouse, R. J. (1996). The extraordinary bill dimorphism of the huia (Heteralocha acutirostris): sexual selection or intersexual competition? Notornis, 43, 19–34. DOI : 10.63172/538890prmamx
  • Lambert, D. M., Shepherd, L. D., Huynen, L., Beans-Picón, G., Walter, G. H., & Millar, C. D. (2009). The molecular ecology of the extinct New Zealand huia. PLoS ONE, 4(11), e8019. DOI : 10.1371/journal.pone.0008019
  • Jamieson, I. G., & Spencer, H. G. (1996). The bill and foraging behaviour of the huia (Heteralocha acutirostris): were they unique? Notornis, 43, 14–18.
  • Galbreath, R. (2017). The 1907 « last generally accepted record » of huia (Heteralocha acutirostris) is unreliable. Notornis, 64, 239–242.
  • Tomotani, B. M., Salvador, R. B., Sabadel, A. J. M., Miskelly, C. M., Brown, J. C. S., & Delgado, J. (2022). Extreme bill dimorphism leads to different but overlapping isotopic niches and similar trophic positions in sexes of the charismatic extinct huia. Oecologia, 198, 67–77. DOI : 10.1007/s00442-021-05082-8
  • Gibb, G. C., & Shepherd, L. D. (2022). Recent evolution of extreme sexual dimorphism in the huia (Heteralocha acutirostris; Callaeidae). Molecular Phylogenetics and Evolution, 175, 107575. DOI : 10.1016/j.ympev.2022.107575
  • Phillipps, W. J. (1963). The Book of the Huia. Whitcombe & Tombs, Christchurch.
  • BirdLife International (2016). Heteralocha acutirostris. Liste rouge de l'UICN des espèces menacées.