Émeu de Baudin
Dromaius baudinianus — L'émeu nain de l'île Kangourou, passé par la ménagerie d'une impératrice
En 1802, lorsque les navires de l'explorateur français Nicolas Baudin longent une grande île au large de l'Australie méridionale, ses naturalistes y découvrent un émeu qui ne ressemble pas tout à fait à celui du continent : il est plus petit, plus sombre, plus trapu. Personne ne le sait encore, mais cet oiseau est une forme propre à cette île — espèce ou sous-espèce, la question se discute encore, et nous y reviendrons — et il aura disparu vingt-cinq ans plus tard.
C'est l'émeu de Baudin, l'émeu nain de l'île Kangourou. Son histoire tient en quelques décennies et mêle tout ce qui fait le sel des disparitions récentes : un cas d'école de nanisme insulaire, une expédition scientifique, des oiseaux vivants traversant la moitié du globe pour finir dans la ménagerie d'une impératrice, et une longue confusion qui a failli l'effacer jusque dans les livres.
Un émeu de poche
L'émeu commun d'Australie (Dromaius novaehollandiae) est le deuxième plus grand oiseau du monde après l'autruche : jusqu'à 1,90 m et 55 kg. Sur l'île Kangourou, la même lignée avait produit une version réduite : 1,40 à 1,50 m de haut pour 24 à 27 kg. Les deux fourchettes se chevauchent par le bas — un petit émeu du continent n'est pas beaucoup plus grand qu'un gros émeu de l'île — mais comparés aux gabarits moyens, l'insulaire perd de l'ordre d'un quart en hauteur et près de la moitié en masse. Un émeu de poche.
Ce rapetissement n'a rien d'un hasard. C'est un phénomène classique appelé nanisme insulaire : sur les îles, les animaux de grande taille tendent à rétrécir au fil des générations. Chez les émeus, le constat est net et chiffré — Thomson et ses collègues (2018) ont montré que la taille des os s'aligne sur la superficie de l'île. Les explications habituellement avancées, ressources limitées et absence de grands prédateurs, restent en revanche des hypothèses : les auteurs constatent la corrélation sans trancher sa cause. Les éléphants nains des îles méditerranéennes, les mammouths nains de l'île Wrangel : le vivant a répété ce motif un peu partout. L'émeu de Baudin en est la version à plumes.
L'émeu de Baudin n'était pas le seul émeu nain. Au moins deux autres populations rapetissées vivaient au sud de l'Australie : l'émeu de l'île King (Dromaius minor), le plus petit de tous, et un émeu de Tasmanie. Toutes ont disparu dans la première moitié du XIXe siècle. Et le classement suit la carte : l'île King fait environ 1 100 km², l'île Kangourou 4 405, la Tasmanie près de 68 000 — l'émeu de Baudin est intermédiaire entre le nain de King et le grand émeu tasmanien, exactement comme son île. Sur la taille de ce dernier, les données restent d'ailleurs minces : un seul individu mesuré.
L'émeu de l'impératrice
L'expédition Baudin (1800–1804) était une grande entreprise scientifique, embarquant naturalistes et dessinateurs pour cartographier et décrire les « Terres australes ». Parmi eux, le zoologiste François Péron et l'artiste Charles-Alexandre Lesueur, dont les planches restent parmi les plus précieux témoignages que nous ayons de cette faune. Le 31 janvier 1803, deux émeus de l'île Kangourou sont capturés vivants et embarqués pour la France. L'un mourra pendant la traversée.
À leur arrivée, les émeus nains rapportés par l'expédition deviennent des curiosités impériales. Ils sont d'abord accueillis à la Malmaison, dans la ménagerie de l'impératrice Joséphine, épouse de Napoléon, qui collectionnait les plantes et les animaux exotiques, puis transférés au Jardin des Plantes de Paris — où le survivant de l'île Kangourou vécut jusqu'en 1822. Une précision qui compte pour la suite : les oiseaux de l'île Kangourou et ceux de l'île King ont partagé ces enclos parisiens, et c'est de là que naîtront un siècle et demi de confusions.
On lit souvent que ce captif aurait survécu à toute sa population sauvage. C'est possible, mais invérifiable : il meurt en 1822, alors que le dernier émeu sauvage de l'île aurait été tué vers 1827 (voir plus bas). Les deux dates sont incertaines, et rien ne permet de les départager.
Une longue confusion d'îles
Pendant plus d'un siècle, l'émeu de Baudin a failli être oublié de la science. La raison : les carnets de bord de l'expédition ne précisaient pas toujours de quelle île provenait chaque oiseau capturé, ni même s'il s'agissait d'espèces distinctes. Les émeus de l'île Kangourou et de l'île King se sont retrouvés mélangés dans les collections et les illustrations — la fameuse planche de Lesueur réunit d'ailleurs sans doute des oiseaux des deux îles dans une scène de famille en partie reconstituée.
Il a fallu attendre 1984 pour que l'ornithologue Shane Parker démêle l'affaire et reconnaisse formellement l'émeu de l'île Kangourou comme une forme à part entière, qu'il nomme Dromaius baudinianus en hommage à Baudin. La rareté des restes n'aide pas : il n'existe aujourd'hui qu'un seul spécimen empaillé attribué à cet émeu, conservé au Muséum d'histoire naturelle de Genève. Il a été réexaminé en 2019 par génétique et radiographie — et le résultat mérite d'être dit sans fard : l'ADN ne tranche pas. Les populations de l'île Kangourou et de l'île King ne possèdent aucun haplotype qui leur soit propre, si bien que l'origine supposée du spécimen ne peut être ni confirmée ni réfutée ; elle reste l'hypothèse la plus vraisemblable sur la foi des indices historiques et des mesures. Les radiographies, elles, ont révélé que le montage ne contient plus le moindre os.
Le statut exact de ces émeus nains fait débat, et la balance penche aujourd'hui d'un côté. Selon les auteurs, l'émeu de Baudin est traité comme une espèce distincte (Dromaius baudinianus, le nom de Parker que nous employons ici) ou comme une sous-espèce de l'émeu commun (D. novaehollandiae baudinianus) — c'est cette seconde forme qu'emploient les autorités australiennes. En 2018, l'équipe de Vicki Thomson a comparé l'ADN ancien des populations insulaires et conclu que tous les émeus récents devraient être considérés comme une seule espèce. Le nanisme, lui, s'est installé vite : quelques milliers d'années d'isolement ont suffi.
Le feu et le fusil
La fin fut rapide. Dès le début du XIXe siècle, l'île Kangourou attire des chasseurs de phoques et des marins en rupture de ban, qui s'y installent et chassent l'émeu pour sa viande. Mais l'explication la plus souvent avancée n'est pas le fusil : c'est le feu. Pour ouvrir des pâtures, les nouveaux venus brûlaient régulièrement la végétation, détruisant l'habitat de broussailles dont dépendait l'oiseau. Faute de décompte des prélèvements et de datation fine des incendies, la part exacte de chaque facteur reste toutefois impossible à établir.
Sa population n'a jamais été estimée — une île de 4 400 km² ne pouvait pas en abriter des multitudes, mais nul ne sait combien il en restait à l'arrivée des Européens. Ce que l'on sait, c'est la vitesse. On ne l'a plus observé après 1819 ; le dernier individu sauvage aurait été tué vers 1827, et il était tenu pour éteint en 1836 — l'année où fut fondée la colonie permanente. Quand les colons s'installèrent pour de bon, l'émeu avait déjà disparu.
L'émeu de Baudin illustre la fragilité extrême des espèces insulaires : une population réduite, cantonnée à une seule île, sans nulle part où fuir. Quelques chasseurs et quelques feux ont suffi, en moins d'une génération humaine, à effacer un oiseau qui avait mis des millénaires à devenir ce qu'il était. La même vulnérabilité a emporté le dodo de l'île Maurice et le rat de Maclear de l'île Christmas — par d'autres mécanismes, cependant : là, ce sont des espèces introduites, et pour le rat une maladie, qui ont fait le travail.
Repères chronologiques
L'expédition de Nicolas Baudin atteint l'île Kangourou (« Île Decrès ») ; ses naturalistes y remarquent un émeu plus petit que celui du continent.
Le 31 janvier, deux émeus de l'île sont capturés vivants et embarqués pour la France ; l'un meurt pendant la traversée.
Les émeus nains survivants — de l'île Kangourou et de l'île King — rejoignent la ménagerie de l'impératrice Joséphine à la Malmaison, puis le Jardin des Plantes.
Dernières observations connues de l'émeu à l'état sauvage sur l'île Kangourou.
Mort à Paris du captif de l'île Kangourou.
Le dernier émeu sauvage de l'île Kangourou aurait été tué ; c'est la date d'extinction conventionnellement retenue.
Shane Parker reconnaît enfin l'émeu de l'île Kangourou comme une forme distincte et le nomme Dromaius baudinianus.
L'émeu de Baudin n'a laissé que peu de traces : une poignée d'os, quelques dessins, une seule dépouille empaillée à Genève, et le souvenir d'un oiseau qui a traversé les mers pour finir ses jours au Jardin des Plantes, après un passage par la ménagerie d'une impératrice. Son histoire dit pourtant beaucoup — sur la manière dont la vie se réinvente sur les îles, et sur la facilité déconcertante avec laquelle on peut la défaire. À peine identifié, déjà disparu : l'émeu nain de l'île Kangourou est l'un de ces fantômes que la science n'a appris à nommer qu'une fois qu'il était trop tard.
Sources scientifiques et références
- Parker, S. A. (1984). « The extinct Kangaroo Island Emu, a hitherto unrecognised species ». Bulletin of the British Ornithologists' Club, 104(1), 19–22.
- Péron, F., & Freycinet, L. (1807–1816). Voyage de découvertes aux Terres Australes (atlas illustré par Charles-Alexandre Lesueur & Nicolas-Martin Petit). Paris : Imprimerie impériale.
- Heupink, T. H., Huynen, L., & Lambert, D. M. (2011). « Ancient DNA suggests dwarf and 'giant' emu are conspecific ». PLoS ONE, 6(4), e18728. doi:10.1371/journal.pone.0018728
- Cibois, A., Vallotton, L., Ericson, P. G. P., Blom, M. P. K., & Irestedt, M. (2019). « Genetic and radiographic insights into the only known mounted specimen of Kangaroo Island Emu Dromaius baudinianus ». Revue suisse de Zoologie, 126(2), 209–217. doi:10.5281/zenodo.3463451
- Fishburn, M. (2022). « Dwarf emus from Baudin's voyage (1800–1804): an overlooked engraving by Nicolas Huet (1770–1830) ». Archives of Natural History, 49(2), 285–297. doi:10.3366/anh.2022.0791
- Thomson, V. A., Mitchell, K. J., Eberhard, R., Dortch, J., Austin, J. J., & Cooper, A. (2018). « Genetic diversity and drivers of dwarfism in extinct island emu populations ». Biology Letters, 14(4), 20170617. doi:10.1098/rsbl.2017.0617
- BirdLife International. Species factsheet : Dromaius baudinianus. UICN Liste rouge des espèces menacées.