Dodo : une étape clé franchie vers sa résurrection
Pour la première fois, les cellules à l'origine des ovules et des spermatozoïdes ont été cultivées durablement chez le pigeon — une étape technique importante sur la route, encore longue, de la dé-extinction de l'oiseau de Maurice
Ramener le dodo à la vie : le projet sonne comme une promesse de science-fiction. Pourtant, l'entreprise américaine Colossal Biosciences a annoncé, en septembre 2025, une avancée bien réelle — et longtemps jugée hors de portée chez les oiseaux. Ses chercheurs ont réussi à cultiver durablement en laboratoire les cellules germinales primordiales du pigeon, ces cellules qui donnent les ovules et les spermatozoïdes. Le résultat est depuis passé par la revue scientifique : il a été publié en mai 2026 dans le Journal of Heredity. C'est une brique technique importante pour espérer, un jour, faire éclore un oiseau « dodo » — une parmi plusieurs qui manquent encore.
La brique qui manquait
Faire renaître une espèce disparue suppose de modifier l'ADN d'un parent vivant très proche pour le rapprocher de l'espèce éteinte. Chez les mammifères, on sait le faire : c'est la voie suivie pour le mammouth ou le loup géant. Mais chez les oiseaux, un obstacle bloquait tout : leur reproduction passe par un œuf, et l'on ne peut pas « cloner » un oiseau comme on l'a fait pour la brebis Dolly.
La solution passe par des cellules très particulières, les cellules germinales primordiales (PGC en anglais) : ce sont les cellules qui, dans l'embryon, deviendront les ovules et les spermatozoïdes. Les modifier pourrait permettre de transmettre les changements à la descendance — à condition que ces cellules gardent leur capacité à produire des gamètes fonctionnels, ce qui n'a pas encore été vérifié. Encore fallait-il, d'abord, réussir à les faire vivre et se multiplier hors de l'organisme — ce que personne n'avait jamais obtenu chez un pigeon. Après avoir testé plus de 300 « recettes » de culture, l'équipe de Colossal y est parvenue : ses cellules sont restées vivantes et saines plus de deux mois lors de l'annonce, et l'article de 2026 fait état de cultures maintenues au-delà de 120 jours.
Chez les mammifères, on peut insérer le noyau d'une cellule dans un ovule vidé du sien : c'est le clonage. Chez les oiseaux, la même manœuvre bute sur l'anatomie de l'œuf — un énorme jaune, dans lequel plusieurs spermatozoïdes pénètrent normalement, même si un seul noyau paternel participe au noyau de l'embryon. Passer par les cellules germinales primordiales — modifiables, cultivables, puis réimplantables — est donc la voie la plus praticable pour éditer le génome d'un oiseau, même si d'autres approches existent, comme l'édition directe dans l'embryon.
Du pigeon de Nicobar à l'œuf porteur
Le plan de Colossal se dessine désormais étape par étape. Point de départ : le pigeon de Nicobar, un oiseau d'Asie du Sud-Est au plumage irisé, identifié comme le plus proche parent vivant du dodo. Son génome sert de canevas que l'on cherchera à éditer pour y réintroduire les traits caractéristiques du dodo.
Ces cellules germinales modifiées seraient ensuite injectées dans des embryons d'oiseaux « porteurs » (poules ou pigeons). En grandissant, ces porteurs développeraient dans leurs organes reproducteurs des cellules… de dodo en devenir. Il faudrait ensuite que ces porteurs produisent des gamètes fonctionnels issus des cellules modifiées, et que deux d'entre eux se fécondent : un porteur n'est pas une simple mère porteuse. À ce prix seulement, un œuf pourrait éclore sur un oisillon aux caractères du dodo. Colossal a d'ailleurs constitué au Texas une colonie de pigeons de Nicobar et réuni un comité consultatif à Maurice pour préparer un éventuel retour.
Un vrai dodo… ou presque ?
Il faut toutefois être clair sur ce qui pourrait naître au bout du processus. Ce ne serait pas, génétiquement, le dodo disparu à la fin du XVIIe siècle — la dernière observation incontestée date de 1662, celle de 1681 restant discutée —, mais un pigeon de Nicobar génétiquement modifié pour lui ressembler — un animal porteur de quelques-uns de ses traits, pas sa copie exacte. C'est la même nuance que pour le très médiatisé « loup géant » présenté par la même entreprise en 2025 : un sosie obtenu par édition génétique, plus qu'une résurrection au sens littéral.
L'exploit sur les cellules de pigeon est bien réel, et il est désormais publié : Nicholson et ses collègues décrivent des cultures tenues au-delà de 120 jours, et des cellules capables de migrer jusqu'aux gonades d'embryons de poulet. Reste l'épreuve décisive, que les auteurs annoncent eux-mêmes comme le prochain chantier : vérifier qu'elles transmettent bien leur patrimoine à la génération suivante. L'outil pourrait servir, au-delà du dodo, à protéger des oiseaux menacés actuels. Mais la « dé-extinction » reste vivement débattue : peut-on parler de retour d'une espèce quand on ne recrée qu'une apparence ? Et un dodo réintroduit retrouverait-il une place sur une île profondément transformée par l'homme et ses animaux ? La technique progresse plus vite que les réponses.
Une chose est sûre : jamais le rêve de revoir marcher un dodo n'aura paru aussi concret. Pour (re)découvrir l'histoire de cet oiseau emblématique, victime de la première vague d'extinctions de l'ère moderne, retrouvez notre fiche complète sur le dodo.
Sources
- Colossal Biosciences (17 septembre 2025). « Colossal Advances Dodo De-Extinction with World's First Breakthrough in Pigeon Primordial Germ Cells… » (communiqué officiel).
- Nicholson, M. W., Moreira, L., Boyle, E. A., et al. (2026). « Long-term rock dove (Columba livia) primordial germ cell culture: a tool towards avian conservation ». Journal of Heredity, 117(5), 1130–1143. doi:10.1093/jhered/esag045
- Shapiro, B., et al. (2002). « Flight of the dodo ». Science, 295(5560), 1683. doi:10.1126/science.295.5560.1683 (parenté dodo / pigeon de Nicobar).
- Fauzia, M. (22 septembre 2025). « Resurrection of the dodo bird gets closer ». Phys.org.
- Knowlton, S. (17 septembre 2025). « Colossal raises $120 million as dodo bird de-extinction inches closer to reality ». D CEO Magazine.