Animaux disparus

Grand pingouin

Pinguinus impennis — Le « pingouin » original

Oiseau marin · Alcidé · Atlantique Nord · Disparu en 1844

Reconstitution d'un grand pingouin debout sur un rocher, oiseau marin au dos noir et au ventre blanc, avec une grande tache blanche devant l'œil et un gros bec noir à sillons
Reconstitution du Pinguinus impennis. Dos noir, ventre blanc, grande tache blanche à l'œil et bec massif strié : c'est lui, le véritable « pingouin », bien avant les manchots du Sud.

Quand on dit « pingouin », tout le monde voit la même chose : un petit personnage noir et blanc qui se dandine sur la banquise. Erreur ! Ces oiseaux du pôle Sud sont des manchots. Le vrai « pingouin », l'original, vivait à l'autre bout du monde — dans l'Atlantique Nord — et il a disparu il y a près de deux siècles.

Ce pingouin-là, c'est le grand pingouin. Un oiseau marin de la taille d'une oie, incapable de voler, qui a donné son nom à tous les autres. Son histoire est celle d'un sosie du Grand Nord, et d'une extinction entièrement provoquée par la main de l'homme.

✦ ✦ ✦

Le pingouin original

Voici le grand malentendu, et il est savoureux. Le mot « penguin » a d'abord désigné, dès le XVIᵉ siècle, notre grand pingouin de l'Atlantique Nord. Quand les marins européens, plus tard, ont découvert dans l'hémisphère Sud des oiseaux noirs et blancs incapables de voler, ils les ont trouvés si ressemblants qu'ils les ont appelés du même nom : « penguins ». En anglais, ces oiseaux du Sud sont donc restés des « penguins » — alors qu'en français, on les appelle plus justement des manchots.

Autrement dit : le grand pingouin est le seul vrai « pingouin » à avoir jamais porté ce nom à bon droit. Les manchots empereurs ou royaux que vous admirez dans les documentaires animaliers ne sont, étymologiquement, que ses homonymes — baptisés en souvenir d'un oiseau du Nord aujourd'hui disparu.

Planche de John James Audubon représentant deux grands pingouins, l'un nageant et l'autre debout sur un rocher, devant les falaises de l'Atlantique Nord
Le grand pingouin par John James Audubon (The Birds of America, planche 341). On distingue bien la tache blanche de l'œil et le bec strié. Image du domaine public.

Sosie du Sud, cousin de personne

Posez côte à côte un grand pingouin et un manchot : même silhouette dressée, même livrée noire sur le dos et blanche sur le ventre, mêmes petites ailes transformées en nageoires, même démarche pataude à terre et même aisance dans l'eau. On les croirait de la même famille. Et pourtant, ils ne le sont pas du tout.

Le grand pingouin appartient aux alcidés, la famille des macareux et des guillemots ; les manchots forment un groupe entièrement distinct, propre à l'hémisphère Sud. Leur ressemblance frappante est un cas d'école d'évolution convergente : confrontés au même métier — chasser le poisson en plongée dans des mers froides —, deux groupes d'oiseaux sans lien de parenté ont fini par adopter la même forme. La nature, encore une fois, a inventé deux fois la même solution.

Un nageur du Grand Nord

Haut de quelque 80 centimètres pour environ 5 kilos, le grand pingouin était le plus grand des alcidés. Sur terre, il était gauche et lent : ses ailes minuscules ne lui permettaient pas de voler, et il se déplaçait debout, par petits pas maladroits. Mais dans l'eau, tout changeait. Propulsé par ses ailes comme par deux rames, c'était un plongeur agile et rapide, capable de poursuivre les poissons en profondeur.

Il ne venait à terre que pour se reproduire, sur quelques îles rocheuses isolées de l'Atlantique Nord — Funk Island au large de Terre-Neuve, l'Islande, St Kilda en Écosse… Des sites difficiles d'accès, à l'abri des prédateurs terrestres, où les oiseaux se rassemblaient en colonies pour pondre leur unique œuf à même le rocher. Cette dépendance à quelques rares îles allait devenir leur talon d'Achille.

Colonie de grands pingouins rassemblés sur une île rocheuse battue par les vagues de l'Atlantique Nord, sous un ciel gris
Une colonie de grands pingouins sur une île de l'Atlantique Nord. C'est sur de tels rochers isolés qu'ils se rassemblaient pour pondre — et c'est là qu'on vint les massacrer.

Exterminé par l'homme

Pendant des siècles, le grand pingouin fut une proie facile. Rassemblé en masse sur ses îles, incapable de fuir en volant, peu farouche, il offrait aux marins une réserve de nourriture sur pied. On le tuait par milliers pour sa chair et ses œufs, on le faisait bouillir pour son huile, on l'utilisait comme appât de pêche. À partir du XVIIIᵉ siècle, on l'extermina aussi pour son duvet, recherché pour rembourrer les oreillers : sur la Funk Island, des équipes entières parquaient les oiseaux dans des enclos de pierre et les ébouillantaient pour les plumer.

En quelques générations, les immenses colonies fondirent. Et lorsque l'oiseau devint rare, un dernier fléau s'abattit sur lui : la convoitise des collectionneurs.

✦ Le terrible paradoxe du collectionneur

Plus le grand pingouin se raréfiait, plus sa valeur marchande grimpait. Musées et riches collectionneurs payaient des fortunes pour obtenir une peau ou un œuf de cet oiseau « en voie de disparition ». Cette flambée des prix, loin de le sauver, accéléra sa fin : on se précipita pour tuer les derniers individus avant qu'il ne soit trop tard. La rareté même de l'espèce signa son arrêt de mort.

Le dernier couple

La fin est connue dans ses moindres détails, et elle est glaçante. Le 3 juin 1844, sur l'îlot d'Eldey, au large de l'Islande, trois pêcheurs débarquèrent pour le compte d'un collectionneur. Ils y trouvèrent un dernier couple de grands pingouins, en train de couver un œuf. Ils étranglèrent les deux adultes. Et dans la précipitation, l'un des hommes écrasa l'œuf d'un coup de talon.

Ces deux oiseaux furent, autant qu'on le sache, les derniers grands pingouins de la planète. De toute l'espèce, il ne subsiste aujourd'hui qu'environ 78 peaux et 75 œufs, précieusement conservés dans les musées du monde entier.

Photographie ancienne d'un spécimen naturalisé de grand pingouin monté sur un socle, conservé au musée
Tout ce qu'il en reste : un grand pingouin naturalisé, conservé en musée. Il n'existe plus aucune photographie d'un grand pingouin vivant — l'espèce s'est éteinte avant l'âge de la photographie animalière. (Smithsonian Institution)

Ce qu'il nous laisse

Le grand pingouin a une place à part dans l'histoire de la conservation. Sa disparition, si proche de nous et si clairement imputable à l'homme, a profondément marqué les naturalistes du XIXᵉ siècle. Il est devenu, avec le dodo, l'un des symboles universels de l'extinction — la preuve que l'être humain pouvait, à lui seul, effacer une espèce entière de la surface du globe.

Son nom, lui, n'a pas disparu : il vit encore, à l'envers, dans le mot « penguin » que les Anglo-Saxons donnent aux manchots du pôle Sud. Étrange destin que celui de cet oiseau du Nord : avoir été oublié chez lui, mais survivre dans le nom d'oiseaux qui ne lui ressemblent que par hasard. Comme le moa ou le dodo, le grand pingouin nous rappelle la fragilité des oiseaux qui, ayant renoncé au vol, n'avaient plus d'échappatoire face à l'homme.

Repères chronologiques

XVIᵉ siècle

Le mot « penguin » apparaît pour désigner le grand pingouin de l'Atlantique Nord.

1758

Linné décrit l'espèce (sous le nom d'Alca impennis).

XVIIIᵉ–XIXᵉ siècle

Chasse de masse pour la chair, les œufs, l'huile et le duvet ; les grandes colonies s'effondrent.

3 juin 1844

Le dernier couple connu est tué sur l'îlot d'Eldey (Islande) ; l'unique œuf est écrasé.

Le grand pingouin n'a pas été emporté par un cataclysme ni par la lente fatalité de l'évolution : il a été tué, méthodiquement, jusqu'au dernier. C'est peut-être ce qui rend son histoire si dérangeante — et si nécessaire à raconter. Le vrai pingouin, désormais, ne nage plus que dans les vitrines des musées et dans le nom, usurpé, des manchots du Sud.

Sources scientifiques et références

  • Linné, C. (1758). Systema Naturae, 10ᵉ éd. (description sous le nom d'Alca impennis).
  • Bengtson, S.-A. (1984). « Breeding ecology and extinction of the Great Auk (Pinguinus impennis): anecdotal evidence and conjectures ». The Auk, 101(1), 1–12. doi:10.1093/auk/101.1.1
  • Thomas, J. E., Carvalho, G. R., Haile, J. et al. (2019). « Demographic reconstruction from ancient DNA supports rapid extinction of the great auk ». eLife, 8, e47509. doi:10.7554/eLife.47509
  • Fuller, E. (1999). The Great Auk. Harry N. Abrams.