Guanlong
Guanlong wucaii — Le dragon couronné qui annonçait le T. rex
Quand on prononce le mot « tyrannosaure », une seule image surgit : une montagne de muscles de douze mètres, une tête à broyer des os, deux bras ridicules. Pourtant, à l'origine de cette dynastie de géants, on trouve un animal qui leur ressemble à peine. Élancé, à peine plus grand qu'un grand chien, paré d'une fine crête de parade sur le museau, il vivait près de 90 millions d'années avant le Tyrannosaurus rex.
Ce lointain aïeul s'appelle Guanlong, le « dragon couronné ». Exhumé des roches multicolores du désert chinois, il raconte une vérité que l'on oublie souvent : avant de devenir les rois de la fin du Crétacé, les tyrannosaures ont été, pendant l'essentiel de leur histoire, de petits prédateurs discrets.
Un dragon couronné dans le désert
En 2002, dans une région reculée du nord-ouest de la Chine — le bassin du Junggar, au Xinjiang —, une équipe sino-américaine menée par Xu Xing et James Clark met au jour deux squelettes de théropodes superposés. Le lieu-dit, Wucaiwan, signifie « la baie des cinq couleurs », en raison des bandes de grès aux teintes vives qui strient le paysage. Quatre ans plus tard, en 2006, l'animal est officiellement décrit dans la revue Nature.
Son nom dit tout de son allure : Guanlong associe les mots chinois guān, « couronne », et lóng, « dragon ». Et la couronne en question, c'est une crête osseuse dressée sur le crâne, longue, mince, élégante — un ornement qu'aucun autre tyrannosaure n'arborera jamais. Le nom d'espèce, wucaii, rend hommage aux fameuses « cinq couleurs » des roches qui l'ont livré.
L'arrière-grand-oncle du T. rex
La grande surprise n'est pas tant son apparence que sa parenté. Malgré sa petite taille, le Guanlong est un tyrannosauroïde : un membre du vaste groupe qui mènera, des dizaines de millions d'années plus tard, au T. rex et au Tarbosaurus. Il en est même l'un des plus anciens représentants connus.
Replaçons les dates. Le Guanlong vivait à l'Oxfordien, au Jurassique supérieur, il y a environ 160 millions d'années. Le T. rex, lui, n'apparaîtra qu'à la toute fin du Crétacé, vers 68 millions d'années. Entre les deux : un gouffre de plus de 90 millions d'années. Le Guanlong est à l'aube de la lignée des tyrannosaures ce que les tout premiers petits mammifères sont à la nôtre — un humble pionnier au seuil d'une grande dynastie.
On imagine les tyrannosaures comme des géants. Mais le gigantisme n'est venu qu'à la toute fin de leur histoire, dans les derniers ~20 millions d'années du Crétacé. Pendant les 80 millions d'années précédentes, ce furent de petits ou moyens prédateurs, souvent éclipsés par d'autres carnivores plus grands. Le Guanlong, avec ses ~3 mètres et son crâne fragile, en est le parfait témoin : le « tyran » a d'abord été un comparse.
Pas encore un tyran
Si l'on plaçait un Guanlong à côté d'un T. rex, on aurait du mal à croire qu'ils appartiennent à la même famille. Là où le T. rex porte un crâne massif de broyeur et deux moignons à deux doigts, le Guanlong possède un crâne léger et bas, de longues pattes avant et des mains à trois doigts griffus. La fameuse main à deux doigts des tyrannosaures, leur signature, n'apparaîtra que bien plus tard, au Crétacé.
Tout, chez lui, respire l'agilité plutôt que la force brute : un corps fin, de longues jambes faites pour courir, une dentition de prédateur léger taillé pour attraper des proies de petite taille — petits dinosaures, mammifères, lézards. Le « plan » du tyrannosaure — énorme tête, morsure capable de pulvériser l'os, bras atrophiés — était encore à inventer. Le Guanlong nous montre par quoi tout a commencé : un chasseur véloce et gracile, à mille lieues du rouleau compresseur de la fin du Crétacé.
Une crête trop belle pour se battre
Reste son ornement signature. La crête du Guanlong court du bout du museau jusqu'à l'arrière du crâne. Elle est large, haute et richement creusée de cavités — mais, par endroits, son os ne dépasse pas un millimètre et demi d'épaisseur. Autant dire une feuille de papier osseuse. Aucune chance qu'elle ait servi d'arme ou de bélier : le moindre choc l'aurait brisée. C'est, à ce jour, la crête la plus grande et la plus élaborée connue chez un dinosaure non-aviaire.
Alors à quoi servait-elle ? Les paléontologues penchent pour un signal de communication : parade nuptiale, intimidation entre rivaux, reconnaissance entre individus de la même espèce. Un indice renforce cette hypothèse — la crête grandissait avec l'âge.
Le Guanlong est l'un des rares dinosaures dont on connaît deux individus d'âges différents. Chez le jeune, la crête est petite et limitée à l'avant du museau. Chez l'adulte, elle est nettement plus grande et s'étend vers l'arrière du crâne. Une parure qui se développe à la maturité, c'est exactement ce qu'on attend d'un ornement de séduction ou de statut social — comme les bois d'un cerf ou la crinière d'un lion.
Piégés dans la boue
Si nous connaissons aussi bien cet animal — au point d'avoir conservé sa fragile crête —, c'est grâce à une fin tragique. Les deux Guanlong ont été retrouvés empilés l'un sur l'autre, prisonniers d'une même fosse de boue. La formation du Shishugou est en effet célèbre pour ses « pièges mortels » (death pits) : des poches de boue molle, peut-être les empreintes profondes laissées par des sauropodes géants, dans lesquelles de plus petits animaux s'enlisaient sans pouvoir ressortir.
Le scénario reconstitué est saisissant : le jeune Guanlong, âgé d'environ 6 ans, serait resté pris au piège le premier ; l'adulte, venu plus tard — peut-être attiré par la proie facile —, se serait à son tour englué, piétinant le cadavre du plus jeune. Deux générations d'un même prédateur, figées ensemble dans la vase pour 160 millions d'années.
Un prédateur en plumes ?
À quoi ressemblait sa peau ? Aucune empreinte de tégument n'a été conservée pour le Guanlong lui-même. Mais ses plus proches parents livrent un indice fort. Le Dilong, un autre petit tyrannosauroïde chinois, a été retrouvé avec de véritables filaments — un duvet primitif, des « protoplumes ». Et le Yutyrannus, cousin de neuf mètres, a conservé un manteau de plumes filamenteuses sur tout le corps.
Tout porte donc à croire que le Guanlong était lui aussi, au moins en partie, couvert d'un duvet. Loin de l'image du reptile écailleux, il faut sans doute l'imaginer comme une créature au pelage ébouriffé, à mi-chemin entre l'oiseau et le lézard — un rappel que la lignée des tyrannosaures a flirté très tôt avec les plumes.
Ce que nous apprend le dragon couronné
Le Guanlong n'a pas connu de fin spectaculaire à l'échelle de l'histoire de la vie : son espèce s'est éteinte au fil du temps, comme tant d'autres, bien avant la grande catastrophe qui balaiera les derniers dinosaures, 66 millions d'années plus tard. Mais sa lignée, elle, a prospéré — pour donner, à l'autre bout du Mésozoïque, les plus formidables prédateurs terrestres ayant jamais existé.
Sa découverte a rappelé une leçon précieuse : les géants ont des origines modestes. Avant les rois, il y eut les petits princes véloces et couronnés. Le « dragon couronné » du désert chinois est l'un des chaînons qui relient le poulet d'aujourd'hui — lointain cousin emplumé — au T. rex de demain.
Repères chronologiques
Le Guanlong chasse dans les plaines boisées du Jurassique supérieur, dans l'actuel nord-ouest de la Chine.
Plus de 90 millions d'années plus tard, le Tyrannosaurus rex, descendant de la même lignée, règne sur l'Amérique du Nord.
Deux squelettes superposés sont mis au jour à Wucaiwan, dans le bassin du Junggar, par l'équipe de Xu Xing et James Clark.
L'animal est décrit dans Nature sous le nom de Guanlong wucaii, « le dragon couronné des cinq couleurs ».
Petit, gracile, coiffé d'une crête trop fine pour servir à autre chose qu'à séduire, le Guanlong bouscule tout ce que l'on croit savoir des tyrannosaures. Il rappelle que les dynasties les plus écrasantes ont, elles aussi, commencé par un être fragile et discret — et que sous chaque géant sommeille l'histoire longue et patiente de ses humbles ancêtres.
Sources scientifiques et références
- Xu, X., Clark, J. M., Forster, C. A., Norell, M. A., Erickson, G. M., Eberth, D. A., Jia, C. & Zhao, Q. (2006). « A basal tyrannosauroid dinosaur from the Late Jurassic of China ». Nature, 439(7077), 715–718. doi:10.1038/nature04511
- Eberth, D. A., Xu, X. & Clark, J. M. (2010). « Dinosaur death pits from the Jurassic of China ». PALAIOS, 25(2), 112–125. doi:10.2110/palo.2009.p09-028r
- Xu, X., Norell, M. A., Kuang, X., Wang, X., Zhao, Q. & Jia, C. (2004). « Basal tyrannosauroids from China and evidence for protofeathers in tyrannosauroids ». Nature, 431(7009), 680–684. doi:10.1038/nature02855
- Brusatte, S. L. & Carr, T. D. (2016). « The phylogeny and evolutionary history of tyrannosauroid dinosaurs ». Scientific Reports, 6, 20252. doi:10.1038/srep20252