Oviraptor
Oviraptor philoceratops — Le « voleur d'œufs » qui couvait les siens
Peu de dinosaures portent un nom aussi injuste. Oviraptor signifie « voleur d'œufs », et son nom d'espèce, philoceratops, « amateur de cératopsiens » — autrement dit : le bandit qui dévorait les œufs des autres. Pendant près de soixante-dix ans, ce petit dinosaure du désert de Gobi a traîné cette réputation de pillard de nids.
Sauf que c'était une erreur judiciaire. Le « voleur d'œufs » ne volait rien du tout : il couvait ses propres œufs, accroupi sur son nid, les bras déployés comme une poule sur sa couvée. Voici comment la paléontologie a réhabilité l'un des dinosaures les plus calomniés de l'histoire.
Un nom infamant
En 1923, la célèbre expédition de Roy Chapman Andrews — l'explorateur du Muséum américain qui inspira, dit-on, le personnage d'Indiana Jones — fouille les Falaises de feu (Bayn Dzak), dans le désert de Gobi. Parmi les trésors exhumés des grès rouges : le squelette d'un petit théropode, retrouvé juché sur un amas d'œufs.
Tout près gisaient des fossiles de Protoceratops, un petit dinosaure à collerette abondant dans la région. La conclusion sembla évidente : ces œufs étaient ceux du Protoceratops, et le théropode surpris dessus était en train de les piller. En 1924, le paléontologue Henry Fairfield Osborn le baptisa donc Oviraptor philoceratops, le « voleur d'œufs amateur de cératopsiens ».
Osborn, pourtant, eut un scrupule. Dans sa publication, il avertit lui-même que ce nom « pourrait induire en erreur sur sa nature » et accuser injustement l'animal. Une prudence qui allait être pleinement justifiée — soixante-dix ans plus tard.
Le procès en révision
Le coup de théâtre vient des années 1990, quand de nouvelles expéditions retournent dans le Gobi. En 1994, l'équipe de Mark Norell (Muséum américain) découvre un œuf du même type que ceux « volés », mais celui-ci contient un embryon fossilisé. Surprise : l'embryon n'est pas un Protoceratops, mais un oviraptoridé. Les fameux œufs n'avaient jamais été ceux d'une victime : ils étaient ceux de l'Oviraptor lui-même.
L'année suivante, en 1995, la preuve définitive surgit du sable : le squelette d'un proche cousin de l'Oviraptor (le Citipati, surnommé « Big Mama »), figé sur son nid. Sa posture est sans équivoque : pattes repliées de part et d'autre de la couvée, bras étendus tout autour des œufs, exactement comme un oiseau qui couve. L'animal était mort en protégeant son nid, probablement enseveli par une tempête de sable.
Le fossile de 1995, publié sous le titre « A nesting dinosaur », a montré que les oviraptoridés disposaient leurs œufs en cercle et les couvaient activement, le corps posé au centre. Mieux : leurs longs bras étaient garnis de véritables plumes (des rémiges, comme aux ailes des oiseaux), qui servaient à couvrir et réchauffer la couvée. Le « voleur d'œufs » était en réalité un parent dévoué (Norell et al., 1995).
Portrait d'un dinosaure-oiseau
L'Oviraptor appartient aux maniraptoriens, le groupe de théropodes le plus proche des oiseaux — auquel appartiennent aussi le Vélociraptor et le Deinonychus. Comme eux, il était emplumé et bipède. Mais sa tête est unique : un crâne court et haut, de grands yeux, et surtout un bec corné totalement dépourvu de dents, court et puissant, capable de broyer.
Que mangeait-il avec un tel bec ? Longtemps réduit au rôle de gobeur d'œufs, l'Oviraptor est aujourd'hui considéré comme omnivore : son bec robuste pouvait aussi bien écraser des mollusques et des graines que saisir de petits animaux. Deux petites pointes osseuses sur son palais lui permettaient de percer ou de broyer une nourriture variée — un véritable couteau suisse buccal.
Reste la question de sa crête. Les reconstitutions populaires lui prêtent souvent une haute crête en casque… mais celle-ci provient de son cousin le Citipati. Le crâne original de l'Oviraptor étant écrasé, on sait seulement qu'il portait probablement une crête — sans pouvoir en restituer la forme exacte.
L'histoire de l'Oviraptor est devenue un cas d'école en science : celui d'une interprétation hâtive gravée dans un nom, et qu'on ne peut plus changer. Les règles de la nomenclature sont strictes : même disculpé, l'animal garde à jamais son nom de « voleur d'œufs ». Une cicatrice scientifique qui rappelle de ne jamais conclure trop vite à partir d'une seule scène figée dans la pierre.
Un héritage très vivant
L'Oviraptor s'est éteint à la fin du Crétacé, comme tous les dinosaures non-aviens, lors de la crise qui a suivi l'impact d'astéroïde il y a 66 millions d'années. Mais sa réhabilitation a laissé une trace profonde : le nid de l'Oviraptor est l'une des preuves les plus spectaculaires que les comportements parentaux des oiseaux — couver, protéger sa couvée de ses ailes — sont un héritage venu tout droit des dinosaures.
Quand vous voyez une poule couver ses œufs, ailes légèrement écartées sur le nid, vous regardez un geste vieux de plus de 75 millions d'années. L'Oviraptor, accusé à tort d'avoir dévoré la progéniture des autres, faisait exactement l'inverse : il fut l'un des premiers parents dont nous ayons retrouvé la trace, figé pour l'éternité dans son ultime geste de protection.
Repères chronologiques
L'Oviraptor vit dans le désert de Gobi (Crétacé supérieur), aux côtés du Vélociraptor et du Protoceratops.
L'expédition de Roy Chapman Andrews découvre le premier squelette aux Falaises de feu, posé sur un nid d'œufs.
Osborn le nomme Oviraptor philoceratops, le « voleur d'œufs » — tout en avertissant que le nom pourrait être injuste.
Un embryon fossilisé révèle que les œufs « volés » étaient en réalité ceux d'un oviraptoridé (Norell et al.).
Le squelette « Big Mama », figé sur son nid en position de couvaison, innocente définitivement l'Oviraptor.
L'Oviraptor est la preuve qu'un dinosaure peut être victime d'un malentendu millénaire. Derrière le nom de « voleur d'œufs » se cache l'un des plus émouvants fossiles jamais trouvés : celui d'un animal mort en couvant sa descendance. Sa véritable histoire n'est pas celle d'un pillard, mais celle d'un parent — et le rappel que, sous les écailles supposées des dinosaures, battait déjà un cœur d'oiseau.
Sources scientifiques et références
- Osborn, H. F. (1924). « Three new Theropoda, Protoceratops zone, central Mongolia ». American Museum Novitates, 144, 1–12.
- Norell, M. A., Clark, J. M., Dashzeveg, D., et al. (1994). « A theropod dinosaur embryo and the affinities of the Flaming Cliffs dinosaur eggs ». Science, 266(5186), 779–782. doi:10.1126/science.266.5186.779
- Norell, M. A., Clark, J. M., Chiappe, L. M., & Dashzeveg, D. (1995). « A nesting dinosaur ». Nature, 378(6559), 774–776. doi:10.1038/378774a0
- Clark, J. M., Norell, M. A., & Chiappe, L. M. (1999). « An oviraptorid skeleton from the Late Cretaceous of Ukhaa Tolgod, Mongolia, preserved in an avianlike brooding position over an oviraptorid nest ». American Museum Novitates, 3265, 1–36.
- Funston, G. F., et al. (2020). « Oviraptorosaur anatomy, diversity and ecology in the Nemegt Basin ». Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, 548, 109319. doi:10.1016/j.palaeo.2019.109319