Parasaurolophus
Parasaurolophus walkeri — Le dinosaure-trombone dont on a retrouvé la voix
Il y a des dinosaures qu'on reconnaît au premier coup d'œil. Le Parasaurolophus est de ceux-là : impossible de confondre sa silhouette de grand herbivore à bec de canard, surmontée d'une longue crête recourbée qui part de l'arrière du crâne comme un panache osseux. Mais cette crête n'est pas qu'une curiosité esthétique — c'est l'une des structures les plus fascinantes de toute la paléontologie.
Car le Parasaurolophus a une particularité extraordinaire : grâce à sa crête, c'est l'un des très rares dinosaures dont les scientifiques ont pu reconstituer la voix. Voici l'histoire du dinosaure-trombone — et la fin d'un vieux mythe.
Une crête pas comme les autres
Le Parasaurolophus appartient aux hadrosaures, ces grands dinosaures herbivores « à bec de canard » qui peuplaient l'Amérique du Nord à la fin du Crétacé. Mais il fait partie d'un sous-groupe bien particulier, les lambéosaurinés, reconnaissables à leur crête creuse. C'est ce qui le distingue d'un cousin comme l'Edmontosaurus, hadrosaure à la tête plate et sans crête osseuse.
Chez le Parasaurolophus, cette crête atteint des proportions spectaculaires : un long tube incurvé pouvant mesurer jusqu'à 1,5 à 1,8 mètre, soit presque la longueur du crâne et du cou réunis. Son nom même évoque cette singularité : Parasaurolophus signifie « près de Saurolophus », un autre hadrosaure à crête que les paléontologues lui ont trouvé pour cousin lors de sa découverte, en 1922, par William Parks.
Un trombone vivant
Le plus étonnant est à l'intérieur. La crête du Parasaurolophus n'était pas pleine : elle était creuse, parcourue de tubes. Les voies nasales de l'animal, au lieu d'aller directement des narines à la gorge, faisaient un long détour : elles remontaient jusqu'au sommet de la crête, formaient une boucle, puis redescendaient — exactement comme la tubulure repliée d'un trombone ou d'un cor.
Or une telle structure a une fonction évidente pour qui connaît la musique : c'est une chambre de résonance. En 1997, des chercheurs des laboratoires Sandia ont passé au scanner un crâne exceptionnel découvert au Nouveau-Mexique, puis modélisé l'air circulant dans ces tubes. Le résultat : un son grave et puissant, un long mugissement de très basse fréquence — la « voix » d'un dinosaure mort depuis 75 millions d'années, rendue à nos oreilles.
Le scanner a révélé une tuyauterie encore plus complexe que prévu — plusieurs paires de tubes et des chambres internes. Les sons de très basse fréquence portent loin, notamment dans les forêts denses : le Parasaurolophus pouvait sans doute communiquer à grande distance avec ses congénères. Et, détail troublant, les variations d'un individu à l'autre suggèrent que chaque animal avait une voix reconnaissable — une signature sonore personnelle.
Ni tuba pour respirer : la fin d'un mythe
Avant de comprendre la fonction sonore, on a prêté à cette crête bien des usages farfelus. Le plus tenace : un tuba. Comme les premières reconstitutions imaginaient les hadrosaures à demi aquatiques, on a longtemps cru que la crête servait de tube respiratoire pour nager sous l'eau, ou de réservoir d'air en plongée.
L'idée est aujourd'hui abandonnée. Pour une raison simple : la crête est fermée à son extrémité — il n'y a aucune ouverture au sommet. Impossible, donc, d'y respirer comme dans un tuba. Le Parasaurolophus n'était pas un nageur masqué : c'était un animal terrestre, et sa crête, loin de servir à respirer sous l'eau, servait surtout à se faire entendre sur la terre ferme.
Probablement à plusieurs choses à la fois. Émettre et amplifier des sons pour communiquer ; servir de signal visuel permettant de reconnaître au premier coup d'œil les membres de son espèce (chaque hadrosaure à crête avait la sienne) ; peut-être afficher sa maturité ou son sexe. Les jeunes Parasaurolophus naissaient avec une petite crête qui grandissait avec l'âge — preuve qu'elle accompagnait toute leur vie sociale.
Le géant paisible des forêts du Crétacé
Derrière sa crête remarquable, le Parasaurolophus était un grand herbivore tranquille. Long de 9 à 10 mètres pour environ 2,5 tonnes, il broutait la végétation à l'aide d'un bec corné et de véritables batteries de centaines de dents, capables de broyer les feuilles les plus coriaces, des conifères aux plantes basses. Il pouvait marcher à quatre pattes pour se nourrir au sol, et se dresser sur ses deux pattes arrière pour atteindre les hautes branches ou fuir un danger.
Il vivait il y a environ 75 millions d'années sur le continent de Laramidia, l'actuel ouest de l'Amérique du Nord, dans des plaines forestières humides parcourues de rivières. Ses sons graves, qui portaient à travers les bois, devaient l'aider à rester en troupeau et à donner l'alerte à l'approche des grands prédateurs de son temps.
La star tranquille de Jurassic Park
Avec sa silhouette inimitable, le Parasaurolophus est devenu l'un des dinosaures les plus populaires du cinéma : on l'aperçoit dès le premier Jurassic Park, paisible parmi les troupeaux d'herbivores, puis dans toute la saga. Hollywood a, pour une fois, vu juste sur l'essentiel : ce n'était pas un monstre, mais un grand brouteur grégaire.
Le seul tort des films est peut-être de l'avoir laissé silencieux. Car s'il y a bien un dinosaure dont on aimerait entendre la voix, c'est celui-ci — et, grâce à sa crête et aux scanners modernes, c'est l'un des rares dont on peut affirmer, avec un sourire : nous savons à peu près de quoi il avait l'air… et comment il chantait.
Histoire de la découverte
William Parks décrit Parasaurolophus walkeri à partir d'un squelette de l'Alberta, et le nomme « près de Saurolophus ».
L'hypothèse d'une crête servant de tuba ou de réservoir d'air pour la nage est avancée… puis abandonnée.
David Weishampel montre que la crête se comporte comme un instrument à vent, une chambre de résonance.
Un crâne complet trouvé au Nouveau-Mexique est scanné : les laboratoires Sandia reconstituent le son grave de l'animal.
L'étude d'un jeune Parasaurolophus surnommé « Joe » confirme que la crête se développait dès le plus jeune âge.
Le Parasaurolophus nous rappelle qu'un fossile n'est pas qu'un tas d'os figés : bien lu, il peut nous restituer un geste, un comportement — et même un son. Derrière sa crête de trombone se cachait un animal sociable, bavard à sa manière, qui s'appelait et se répondait dans les forêts du Crétacé. De tous les dinosaures, c'est peut-être celui dont le silence des musées est le plus trompeur : il suffirait de tendre l'oreille.
Sources scientifiques et références
- Parks, W. A. (1922). « Parasaurolophus walkeri, a new genus and species of crested trachodont dinosaur ». University of Toronto Studies, Geological Series, 13, 1–32.
- Weishampel, D. B. (1981). « Acoustic analyses of potential vocalization in lambeosaurine dinosaurs (Reptilia: Ornithischia) ». Paleobiology, 7(2), 252–261. doi:10.1017/S0094837300004036
- Diegert, C. F., & Williamson, T. E. (1998). « A digital acoustic model of the lambeosaurine hadrosaur Parasaurolophus tubicen ». Journal of Vertebrate Paleontology, 18(suppl. 3), 38A.
- Sullivan, R. M., & Williamson, T. E. (1999). « A new skull of Parasaurolophus (Dinosauria: Hadrosauridae) from the Kirtland Formation of New Mexico ». New Mexico Museum of Natural History and Science Bulletin, 15.
- Farke, A. A., Chok, D. J., Herrero, A., Scolieri, B., & Werning, S. (2013). « Ontogeny in the tube-crested dinosaur Parasaurolophus (Hadrosauridae) and heterochrony in hadrosaurids ». PeerJ, 1, e182. doi:10.7717/peerj.182